LA-BAS
Désir d'être, soudain, la bête hiératique, D'un éclat noir, sous le portique Escarbouclé d'un temple, à Benarès!
Gueule tordue, avec de courbes dents livides.
Masque divin et criminel.
Avec de grands yeux vides.
Avec, sous le front d'or, un œil d'or éternel.
Sous un plafond de marbre noir, à Benarès. Ils arrivent les enfants clairs — et leurs guirlandes De vêtements laineux tournent au promenoir, 0 les petites mains ! les mains, avec des brandes,
Qui s'en viennent, jointes, ainsi qu'un double espoir, Les mains en fleur, prier, à Benarès, l'Idole.
Ils arrivent les vieux voyants usés, les pâles De jeûne et de cilice, ils arrivent, les os Rompus, les regards droits, la voix nouée en râles, Le sein vide et blanchi comme d'anciens tombeaux. Ils arrivent prier, à Benarès, l'Idole.
Désir d'être soudain la bête hiératique D'un éclat noir, sous le portique, Escarbouclé d'un temple, à Benarès.
Etre ce néant de bronze et d'or inéluctable Et merveilleux, vers qui, les inlassables bras. Les bras ! les bras ! de la douleur incommutable, Gomme des rameaux fous, s'épouvantent d'en bas. Et s'imposer à la crédulité, pour mordre Les doux cœurs confiants et la priante chair Et les larmes et les sanglots; et mordre et tordre Toute cette humanité de folie et d'éclair, Errante et angoissée aux vallons de la crainte;
LES DEBACLES 99
La mordre et tordre en son appel et son tourment
Et sa misère allante et ballante et sa plainte
Toujours la même, à travers temps, infiniment.
Et se complaire à se sentir cruel et fourbe :
La bête immensément d'ébène et de granit
Et de corne et de roc, qui surplombe la tourbe
De ces pleureurs, tous les mêmes, vers l'infini :
Et les haïr et regretter son impuissance
Non pour les secourir, mais pour rageusement
Les affoler et se prouver sa malfaisance.
Désir d'être soudain cette idole qui ment!
Ils arrivent les amants, doux, comme des lampes,
Le soir, dans le feuillage éteint, au loin, là-bas,
Us arrivent doux et pleins de soir, le long des rampes,
Ils arrivent, par deux, les bras liés aux bras,
Ti'istes et doux, prier à Ben ares, l'Idole.
Ils arrivent les pèlerins lointains, les mornes De la misère et de la faim, les las d'avoir
Un corps, ils arrivent, de loin, les malitornes, Les éclopés et les lépreux, au réservoir Miraculeux, prier à Benarès, l'Idole!
Désir d'être soudain la bête hiératique D'un éclat noir, sous le portique, Escarbouclé d'un temple, à Benarès.
Et regarder, témoin impassible et tragique, Dardés, les yeux de fer, et les naseaux, hagards, Droit devant soi, là-bas, le ciel mythologique. Où le Siva: terrible échevèle ses chars. Par des ornières d'or, à travers les nuages : Scintillements d'essieux et tonnerres de feux ; Etalons fous cabrés, sur des tas de carnages; Rouge, la mer au loin et ses millions d'yeux !
Et devant ce décor incendié, maudire L'homme niais et nul, qui se gave d'espoir, Alors qu'un symbolique et quotidien martyre Saigne son âme en croix, aux quatre coins du soir.
LES DEBACLES [()[
PIEUSEMEiNT
La nuit d'hiver élève au ciel son pur calicer.
Et je lève mon cœur aussi, mon cœur nocturne. Seigneur, mon cœur ! vers ton pâle infini vide, Et néanmoins je sais que tout est taciturne Et qu'il n'existe rien dont ce cœur meurt, avide ; Et je te sais mensonge et mes lèvres te prient
Et mes genoux ; je sais et tes grandes mains closes Et tes grands yeux fermés aux désespoirs qui crient,
Et que c'est moi, qui seul, me rêve dans les choses Sois de pitié. Seigneur, pour ma toute démence, •l'ai besoin de pleurer mon mal vers ton silence !...
La nuit d'hiver élève au ciel son pur calice !
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