IM)K\1ES EN PUOSE
do corclo, pour une stupeur tic bon aloî, puis les prêtres, au bout de la rue, étaient apparus. On avait pris l'habitude, sur les marchés, depuis ce jour, de considérer les actions vitales du \ieil Hop Jones comme atteintes d'une telle dépréciation commerciale, qu'elles étaient réduites à zéro. La vie avait continué, avec d'autres figures, et d'autres heurts dé canne sur les trottoirs, et le vieux bonhomme était exactement, aux yeux de son entourage, une simple supposition du passé. Son antique habit, lui-même, accroché, quelque part, dans la maison, au plus obscur des porte-manteaux, ne se souvenait plus des épaules voûtées.
Mais il y avait un fils Hop Jones, assis devant la caisse et le grand livre, dans la même attitude que le vieux. Il y avait un fils Hop Jones, la plume à foreille, gourmandant les emballeurs dans la salle d'expédition. Il y avait un fils Hop Jones, gras et solennel, menton lourd à favoris roux, arrondi dans un fauteuil large, devant une table en chêne au premier étage de la maison. C'était le Hop Jones le plus important. Voisins de sa main se balançaient, dans l'appartement , des tubes et dçs portevoix ; à l'extrémité de chacun, se tenaient quelque part, très loin ou très près, d'autres Hop Jones, petits-fils, cousins ou neveux, les uns assis en des fauteuils, les autres debout, devant quelque appareil do transmission, écoutant avec des figures et des mouvements variés, les paroles du plus important.
POKMKS K> PROSE .).)
Ce personnage lui-mônio, au milieu de ses calculs, était à intervalles réguliers distrait et crispé par les sons d'un piano sur lequel exécutaient, dix heures par jour, invariablement les mêmes notes, des doigts grêles qui devaient appartenir à quelque demoiselle Hop Jones, sèche et gauche, bonne à marier. Est-il nécessaire d'ajouter que dans les succursales de province, des beaux-frères Hop Jones mettaient à la poste, quotidiennement, des lettres lourdes portant en suscription ce nom même, tandis que Ton rencontrait d'autres Hop Jones, plus jeunes, et de parenté plus éloignée, jusque sur les débarcadères de chemin de fer, voyageant pour le compte de la maison, et s'en allant d'un pas rythmique et léger, une valise à la main, le long des avenues aux beaux platanes un peu seuls, vers la mélancolie des petites villes si vite fraîches et closes le soir. Le vieil Hop Jones était mort, mais les descendants du vieil Hop Jones étaient plus nombreux que les pages du grand livre ou celles du doit et avoir, et la maison était assez riche pour passer la mort de l'ancêtre par profits et pertes, tout simplement.
Quelques années après les événements que les lignes précédentes permettent de supposer, la famille
Jones, au grand complet, se trouvait réunie clans une vaste salle à vitrages, éclairée d'en haut. Pas un de ceux qui portaient ce nom illustre n'avait manqué à l'appel du sien. Il y avait là une foule imposante de Hop Jones, jeunes ou vieux, toutes les dames en grande toilette, et les hommes en habit. Des billets d'aller et retour, en secondes, avaient été, les jours précédents, sollicités d'une façon inusitée. Pour ceux ou celles qui, plus proches, habitaient la maison du bord de l'eau, la chose avait été plus aisée.
Quelques-unes de ces dames, dans une pensée coquette que la suite de ce récit pourra sans doute excuser, avaient revêtu tous leurs diamants. C'était naturellement les plus vieilles et les plus décolletées. — Il y avait là des sourires aussi âgés, aussi vainement charmeurs que les pierres luisantes et les ors, et des épaules s'alanguissaient. Plusieurs jeunes lilles, toutes Hop Jones, à côté de ces tours massives à tire-bouchons et faux bandeaux, faisaient un contraste heureux ; et des femmes gagées, aux seins puissants, portaient sur leurs bras les derniers rejetons de la famille, vêtus de bavettes blanches et de mimiques ridicules. Toutes les toilettes, toutes les soies chatoyaient au fond de la salle. — A l'extrémité opposée se dressait un objet de forme étrange sur lequel l'attention de tous et les yeux paraissaient fixés. C'était un meuble haut et grêle, posé sur trois pieds. — Une tenture de serge verte,
au plafond, relevée ou tombante, empêchait Taccès.
Est-il vrai que la science puisse par des moyens nouveaux retrouver Tempreinte vivante et rigoureusement exacte de ce qui n'exista jamais, et créer le type éternel que désignent toutes les attitudes et tous les gestes des apparitions éparses venues de lui '} — Les idées de Platon qui ne furent que des êtres de raison, peuvent-elles un jour se manifester, soulever les plis du voile, d'un mouvement habituel ') est- il possible de résumer, en quelques lignes essentielles, les traits fraternels de plusieurs visages, de telle sorte que des images successives réunies au même foyer, donnent une figure unique, voisine de toutes, et qui n'est pas Tune ou l'autre, mais à travers les différences légères, l'apparition de l'absolu? — Ce problème n'est pas éloigné de cet autre plus effrayant et plus beau : la vision mutuelle des consciences, et le viol hardi de l'âme, de la substance, de l'être, caché sous les formes et les gestes, comme sous des masques un dieu.
Un des plus jeunes parmi les Hop Jones avait un jour exposé aux autres membres de la famille quelques idées d'allure étrange et neuve, mais persuasives, dont le résultat était la présence de tous ces personnages à l'actuel rendez- vous. — L'événement venait de s'accomplir. Tous les Ilop Jones, successivement, s'étaient assis dans le haut fauteuil, le personnage important du premier étage avait fait
58 POÈMES EN PUOSE
craquer sous ses breloques les ressorts du siège égalilaire, et la jeune fille aux mains longues avait délaissé pour lui le tabouret de son piano. Des tantes veuves avaient poussé de légers cris. Cependant, le nécroman dont l'evislence est un péché contre le soleil, soulevait pour chacun la draperie lourde, el toutes les fois était apparu le regard de verre, rond et jaloux. Le regard implacable et moqueur, semblait l'espace d'un éclair, se fixer furtivement sur toutes les figures ; on eût dit l'œil d'un inconnu formidable cherchant à reconnaître au passage des formes et des ombres qui lui ressemblent et qui s'en vont.
Maintenant, ils attendaient. Lne certaine angoisse vulgaire serrait les cœurs et des paroles faussement calmes énonçaient des iDanalités convenues.
c( Quel avantage n'y aurait-il pas », dit le chef d'une succursale de province, cousin par alliance. « à vulgariser ce procédé ! Je songe que peu de découvertes, mieux que celles-là, justifieraient le beau nom, siècle des lumières. — Si nous nous plaçons au point de vue philosophique, voilà un bel exemple de synthèse : — prendre l'image de plusieurs personnes, unies par les liens du sang, et de toutes ces images n'en faire qu'une, représentant la raison sociale de toutes les autres, si j'ose m'exprimer ainsi. »
Le personnage qui parlait était maigre, à longs favoris ^ris et blancs — le dessin de sa bouche était
POEMES E> PllOSE »)()
admirable de bonhomie indulgente, et ses allures étaient pleines de sécurité.
« Oh ! dit un autre, plus jeune, parent commis, le véritable avantage est l'économie du procédé. »
On rit, quelques chaises s'agitèrent, puis tous se turent.
Le nécroman venait d'entrer.
Il tenait dans ses mains une carte de dimension moyenne et regardait attentivement le personnage que l'image représentait.
Les yeux des assistants se dirigèrent vers lui*
Une curiosité les prenait, de contempler les traits du visage, et une peur vague dans leur âme appréhendait un effroi. Cette figure unique résultant des leurs, ce personnage de rêve, ressemblait-il à quelqu'un ? Et alors quel plus inquiétant mystère que celui de la conscience et de l'âme représentées et nécessitées impérieusement par le regard, trop \[~ vaut pour n'avoir jamais vécu.
Le nécroman leur lendit l'image. Un cri de stupeur et d'angoisse s'échappa de leurs poitrines. C'était la propre figure du vieil Hop Jones, de l'oncle Hop Jones, qui leur souriait.
Mais avant que l'air ébranlé par leurs clameurs d'épouvante se fût apaisé, la porte de la salle s'ouvrit toute grande, et sur le seuil, au milieu des gestes de recul et des mains voilant les faces, apparut le vieil Hop Jones lui-même, avec sa canne et sa perruque, en chair et en os...
60 POÈMES EN PnOSE
Après les évanouissements, on s'empressa. Le vieillard fut serré contre les gilets et les devantures de robes. Chacun voulait lui prendre la main. Il se laissa faire, avec un rire un peu triste, puis s'informa de ses fenêtres et de son quai habituel. — A son absence aucune allusion ; la moindre eût été du plus mauvais goût.
Toutes les cérémonies terminées, vers la demeure, sur les coussins, l'oncle Jones secoué par les cahots, en une inclinaison de tête anciennement mesurée, s'abandonna aux visions de monuments et d'arbres découpées par l'embrasure de la portière, tableaux soudains qu'il reconnaissait, pour les avoir rencontrés des jours, sous la pluie ou le soleil morne.
Une grande fête fut donnée. L'entrepreneur de funérailles et hyménées, allumeur des lampes nocturnes, de son magasin à devanture noire, convoqua les mêmes tubes et les mêmes habits que naguère, pour le même rendez-vous. Mais ils vinrent agitant des lettres de faire part blanches. Une soirée de famille, joyeuse, était annoncée. Des carrosses tournèrent sans bruit, au bord du fleuve, le soir. Il y eut des apparitions de cravates claires, et de fleurs dans les cheveux. Des hommes armés de
POÈUES EN PHOSE Ol
torches s'inclinèrent devant les dames, jupes rassemblées avec la main, à pas léger, vers la porte, ouverture aux beaux vestibules lumineux. Luc gêne dura les premiers moments. Puis l'oncle assis auprès du feu, dans un fauteuil, Sous les bougies claires, la fête devint quelconque ; les monologues prenaient leur essor.
L'oncle Hop Jones retrouva sa place à la table de famille ; le vieil habit voûté des épaules secoua les porte-manteaux poudreux ; quelque autre vêtement neuf, pour célébrer ce joyeux événement, fut inauguré, et quand on eut exposé dans le cabinet de travail l'image nombreuse et une, cause du prodige, au mur, — en face s'assit l'ancêtre et les succursales de province régularisèrent leurs envois.
Mais à mesiue que les jours passaient, et que les choses extérieures se ressemblaient davantage chaque jour, une inquiétude lente et sourde pénétra dans la maison. La nouveauté du phénomène, inaperçue dans la houle des impressions premières, apparut aux yeux reposés. Le revenant avait repris ses promenades les après-midi de soleil, mais, dans la rue, le son de sa voix était étrange, et une pensée confuse naissait à l'esprit de tous, qu'il ne devrait plus désormais trop s'attarder le soir, non pour lui-même, mais pour les autres effrois. Quelque chose était revenu, qui ne pouvait pas revenir. Sitôt les cloches de la nuit et le repas familial,
G 2 PoiUES EX PROSE
rancêlrc regagnait son intérieur où des serviteurs, sous de puérils prétextes d'assistance et de soins possibles, s'accroupissaient derrière les portes, guettant la respiration. C'était une peur qu'on emprisonnait.
Pourtant jamais, et dans le moment de sa première existence, Tancêtre n'avait été plus semblable à soi. Ces gestes anciens retrouvés, quand il se posait devant les glaces, en proie à des doutes vagues, le rassuraient sur le mystère de sa ténébreuse identité. Mais c'était celte identité, ellemême, qui à son tour, Tépouvantait. Il y avait dans sa façon de s'accouder et de s'asseoir quelque chose de déjà vu. Les scènes extérieures lui suggéraient d'autres images dont il ne savait rien sinon qu'elles avaient existé. Ce n'était pas un mouvement neuf que celui de sa main portée au front, à l'heure où son âme songeait. Parfois, au milieu de l'obscurité, une pensée dont il ne pouvait discerner la forme, mais qu'il sentait d'autant plus actuelle et présente, venait mourir au bord de sa vie. Elle venait de quel illimité plus lointain que son existence antérieure? on eût dit qu'une chimère, lumineuse dans le noir, avec ses ailes d'or vert, fuyait d'un frisson inlassable à travers des mondes disparus, dont le dernier se déroulait dans le décor actuel.
Fin même temps le vieillard sentait surgir en son àme une àme nouvelle, composée de toutes celles éparses autour de lui. Il se reconnaissait à tel geste,
POKMtS E> PKOSK (i.'^
à tel jeu de pliysionomie, observe chez un des Iloj) Jones, et d'autres fois, par contre, s'arrêtait rè^enr, en saisissant au passage, sur lui-même, le temps d'un éclair, IcUe attitude cpii dans sa ménjoirc amenait impérieusement la figure d'un quelconque cousin Hop Jones, ou de la demoiselle au piano, ou de tout autre Jones moins connu. Il semblait que sa conscience, chose ^aine, et passée, dut emprunter, pour le rêve, des lambeaux de vie à des consciences plus actuelles, sa postérité, connue les têtes vides des morts, avant de répondre, boivent le sang des viclimes, dans les contes de l'antiquité.
Toutes ces images mystérieuses évoluaient dans un cadre d'une singulière vulgarité, car une pensée se promène à travers des milienx diiïérenls, tous vrais. Ce vieillard ridicule et maussade était une tristesse pour la maison. Que ne demeurait il dans Tombre, ou son heure vint d'entrer ') Des querelles avaient surgi. Sa place était prise, on s'en élail, aux menus détails quotidiens, enfin aperçu. Ce sont là des vérités d'observation et non pas de raisonnement. D'ailleurs, il semblait que cet honmie, ayant vécu plusieurs fois, eut plusieurs amertumes dans le cœur, il se plaignait. La peur tardive qu'il inspirait n'était pas un suffisant prétexte au respect, et l'honnêteté commerciale des IIop Jones avait repris le dessus. De quel droit re^enait-il demander sa part du jeu, dont les volontés supérieures,
6^1 POKMES E> PROSE
une première fois, l'avalent exclu? — On avait partagé son bien. Il revivait en ses descendants. Prétendre en outre, de cela, à quelque existence personnelle, paraissait une idée de cumul blâmable que personne ne devait encourager.
Il ne fallut pas longtemps pour que l'oncle Hop Jones devînt odieux à tous. Le vieillard courbé sous cette réprobation et le fardeau de deux existences s'achemina lentement vers la route hors de laquelle ses pas s'étaient égarés, à quelque carrefour de cyprès, et tandis que ses gestes se dessinaient plus rares et plus incertains, des joies hâtives, ardemment, attendirent sa funèbre immobilité.
Ce fut par une soirée pareille à celle qui Tavait vu revenir. On avait apporté dans la salle toutes les choses navrantes qu'inspire la peur du néant, les remèdes et les souvenirs. — Toute la famille était rassemblée autour du lit mortuaire, on avait allumé des flambeaux par toute la chambre, pour tout éclairer, car il semblait que la visiteuse allait entrer plus effrayante dans cet intérieur familier. — Un flambeau était posé au chevet de l'oncle Hop Jones, et blanchissait le visage du vieillard.
A mesure que l'heure fut telle, une sérénité nouvelle se put lire sur ses traits. Le calme avait repris son âme, h Tapproche d'un pays connu, et comme le vent agita les cimes des arbres, et par la fenêtre ouverte h la nuit lointaine alla caresser les mains du vieillard, il parut vraiment que c'était
POÈMKS J':N PKOSK i)7)
un souille >ciiu de là-bas. L oncle IIop Jones sourit, et la demoiselle au piano ; le vewt plus fort souffla des fenêtres, et tous les llambeaux furent éteints, sauf celui qui luisait au chevet du mort.
POUR L'ÉTO>NÉE