CAUSERIE
Tu as souvent rcvc, ne dis pas non, aux mystères de l'au-delà. Ce fut ma faute, amant romantique et puéril. Dans la chambre nuptiale, le premier soir, un crâne d'ivoire sur des coussins noirs.
Sans lueur brûlaient des cires que j'avais voulues molles et jaunes, comme celles qui se déforment au fond des armoires familiales, parmi les sachets d'étoffe et les objets de buis bénit. Est on sûr qu'à l'heure suprême de l'encens ne fusa pas dans la chambre pour faire se hausser tes blanches épaules, en un mouvement que je pus croire d'ironie ou de volupté. C'était le décor. Depuis, j'ai su que tout paysage est intérieur. Tu m'as pardonné, mieux informée, ces légères fautes de goût.
Mais tu savais, et ceux qui l'ont su ne l'oublient jamais, quelle chaîne d'or subtil relie la volupté à la mort, et que cette image banale, sur les flots si souvent violés, est la seule qui n'aie pas encore fait
y/l POÈMES Ey PROSE
un naufrage absolu. Tu n*as pas appris Tamour dans mes yeux. J'aurais juré cependant que ma tristesse natale s'était versée en ton cœur. Nous nous sommes levés à Taube, pour lire les livres et prononcer les formules usuelles des désespérés, comme on se hâte pour aller plus loin. Nos lèvres n'éprouvent plus guère de frisson qu'au baiser des philtres magiques. Il nous serait difficile de respirer une fleur. Cela n'est pas suffisant.
Songe qu'une cité lointaine est ensevelie en la mer. Les sirènes venues vers la plage, au remous des vagues me l'ont conté. Les petits enfants des jours de fête, au son des cloches, marchaient sages dans la rue. Le souvenir fabuleux des galions chargés d'or est monté du fond de la mer comme une ondulation. Une' cité est au fond des eaux. Elle repose sous le poids des atmosphères sous-marines. Les clochers sont des écueils. On s'étonne de les voir si finement découpés. Jamais plus ne seront vides d'eau glauque les baies, et ne respireront l'air divin. Elles s'écrouleront sans s'être éveillées de ce cauchemar liquide. Les cloches de bronze, brodées de mousse, ne sonnent plus. Il faudrait aller là bas, dans la cité au fond de la mer.
Où veux-tu mener ta folie? hors du monde, je le sais bien. Nous avons traversé des pays dont le nom seul, prononcé, ferait pâlir les voyageurs. C'est la cité de la peur, où sous un ciel sulfureux des faces usées par l'épouvante ont des lèvres minces qui
psalmodient. Et les têtes, sous les chaperons de deuil, se retournent furtivement, comme poursuivies par un malheur qui va tomber. C'est la cité de l'opium, avec ses portiques drapés de tentures rouges et le passage des consuls romains. Elle dresse à l'horizon de sable ses hautes murailles, blanches comme un sommeil lumineux. Et ce sont d'autres villes effarées. Les façades font des gestes avec les potences de fer forgé. Derrière les Aitresdes étages des enfants sages sont assis, découpant à la transparence du soir des images coloriées. Ce sont les histoires et les contes. Ah ! eux aussi. Des hôtelleries sont ouvertes et les Diligences partent au lointain. Les longues routes grises sont des rubans que le fouet du postillon déroule comme un fuseau. Là-bas, derrière le rideau des arbres, la lune encore. Puis, la mer, but suprême des efforts. C'est la mer de Tibériade, par un dimanche matin. Nous ne sommes pas des prophètes, pour aller à la rencontre sur la mer. Et qu'elle soit furieuse comme aux soirs où le tragique ruisselle, ou calme comme une menteuse, le sentier de ses vagues n'est pas sûr. Le rivage est tracé de pas. D'autres déjà s'enveloppèrent de leur manteau, pour mourir là, les yeux fermés. Ils sont passés tous les mages. On voit à peine s'évanouir, derrière les rochers cruels, l'ombre d'Apollonius. Quelle folie leur fit élever, avec les planches de leur vaisseau, le bûcher rouge et nocturne pour
nouer autour la danse de leurs espoirs morts? Plus un navire, plus une barque. Rivage que nul n'atteindra, laisse-nous te parer en récompense de tous les colliers de magie. Nous sommes amoureux de l'impossible et ne voulons pas être consolés. Sur une plage immémoriale et fabuleuse, immortellement triste et beau, Tenfant de mon orgueil et de mon verbe, mon rêve superbe est endormi, sur une plage immémoriale et fabuleuse, si lointaine que les grands oiseaux de Téternité lasseraient le vol de leurs ailes noires sans y parvenir.