NOCTURNE
byCiÔOgk
NOCTLRNE
La porte basse me fut ouverte au bout de la \ille, près des vignes. Des murs.de pierre sèche commençaient là. De la campagne, dans le soir, venait Tarome vert des oliviers.
Une voix cria : « Entres-tu ? » et je me trouvai devant une vieille. Dans sa main se dressait, pour me reconnaître, une lampe de bronze en forme de coupe ; sous Tautre main en auvent, des yeux noirs et clignotants m'interrogeaient.
Puis, traversés des corridors et des portes verrouillées, je fus assis auprès d'une femme, jolie et timide, dont le bavardage m'amusa.
La femme que je rencontrai là secoua la tête, amèrement, et dit : « De quoi veux-tu que je te parle? Dis-moi si je te reconnais. Je ne sais rien. Des fois je descends dans la cour, à Tombre, et je <50uds. Il arrive qu'une fée méchante casse Tai-
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gnillo. Mais je couds. C'est ma grande fêle des après midi. Tu as bien fait de venir ce soir. »
Elle eut un rire charmant et ses mains menues effleurèrent mon visage. Puis elle dit: « La cheminée fume. Il ne faut pas autre chose pour faire pleurer. Hier, de la pluie est tombée à verse. C'est la cause. Trouves -tu pas ? »
Je m'absorbai une minute, dans un émoi bienveillant, vers les bûches' qui flambaient mal. Ma compagne s'était aUongée sur le divan et me parlait à mots épars, la tête relevée au menton par ses paumes obliques ;
(( Je te fais peur, je le sais. As-tu vu ? quand tu entrais, la grande Egyptienne te guettait. Mais lu n'as rien remarqué. Les hommes sont si étourdis. Elle t'aurait conté son histoire. C'est une histoire terrible. Je l'ai entendue. »
Elle s'arrêta, un doigt sur la bouche, retenant sa respiration.
(( Ecoute )), dit-elle.
Des voix montaient aux marches de l'escalier.
L*entrée désormais close aux visiteurs passagers, deux par deux, elles se disaient bonsoir. C'était une mélopée antique, car tout se ressemble et les prêtresses tristes invoquent l'amour dans les mêmes phrases. Leurs pas rythmés annonçaient que leurs mains portaient des lampes.
« Toi, lui dis-je, tu n'aimes pas. Quelle de tes
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sœurs roflèle la solitude? Es -lu Irop nouvollo? N'en resle-t il pas une a aimer?
— moi, si je voulais, si je voulais, il me faudrait confier mes secrets à rEgyptienne. C'est la dernière venue. Elle s'ennuie, je crois, mais je ne puis la consoler. Elle chante des chansons de son pays, d'une voix fausse. Puis, elle n'a pas de cœur, je le sais. Ne me demande pas. C'est un secret. » .
La vieille femme avait paru. Elle agitait impatiemment un trousseau de clés. Quand je haussai la tête, elle fut aimahle et s'empressa devant nous.
Celait une maison usée el minahle. Les portes que nous dépassions, dans le corridor, devaient gémir quand on les ouvrait. Toutes les choses paraissaient loin du soleil et de l'autre vie.
La chamhre étroite et chaude me suggéra l'exotisme d'un pays perdu. Il y avait un fauteuil auprès du lit. Sur la cheminée, deux chandeliers mettaient un luxe. Quand tout fut fermé, je songeai à des visions si lointaines, par-delà les oliviers, que j'eus un sursaut soudain. Mais je retrouvai l'infamie, les courses nocturnes et cette femme gravement assise devant le feu. « Veux-tu des cigarettes, monstre adoré? » Je lui en tendis une. Nous les allumâmes et je louai l'intérieur.
« Il manque bien des choses, soupira- telle. J*ai un bon fauteuil. Elles sont jalouses, croirais-tu? Puis il faudrait changer les rideaux. La tapisserie est ancienne. Les jours de pluie, on se croirait
dans un tombeau. Des heures je reste assise, écoutant tomber les gouttes. Je respire, les vitres ouvertes, l'odeur de la poussière mouillée de taches rondes. C'est le parfum que j'aime surtout. Le soir, je me penche vers la rue obscure et j'ai peur, tellement par la fenêtre il entre de liberté. ))
Elle s'accouda et se tut. L'air était \ide. Des couloirs venait la plainte d'un voyageur attardé.
{( Gomme elles sont méchantes, fit-elle. Celui-là est demeuré. Une lui a dit d'attendre et qu'elle irait le retrouver. Maintenant, elle s'oublie ave une autre, et les deux rient. Il peut bien crier. A son retour, elle demandera d'éteindre la lampe et se tournera contre le mur. Le pauvre est trop sûr de passer une bonne nuit. »
Nous rîmes ensemble, à cette pensée, et je fis quelques caresses distraites à la fille qui m'amusait. Elle me laissait faire, les yeux ailleurs, continuant à parler sur des modes hésitants. Quand elle apparut nue, dans l'ombre rouge du feu, comme elle était jeune, elle réalisa, malgré tout, une statue blanche, dépouillée d'inquiétude et de vêtement.
D'elle-même, pour mes yeux, elle prit les formes dociles. L'illusion des déesses apparut dans ses pauvres prunelles. Sans savoir, et sans comprendre, à mes gestes, son corps peignit les images définitives du désir. Maintenant accroupie, la main comme un voile, elle divinisa la pudeur ; allongée
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ensiiile, et la tète sur l'opaule repliée, elfe eut l'air de boire aux sources que ses regards simples n'avaient jamais vues. On eût dil lui de ces rameaux, longs et souples, bordés de /olioles ovales, que le vent fait courber dans tous les sens. Penchée pour fuir ou pour écouter, l'harmonie des feuilles imite la peur, la tristesse, ou l'ondulcment vers le baiser.
Quand elle fut lasse, dans la chambre maintenant vide d évocations, elle frissonna. Je la pris dans mes bras et lui donnai sur le lit vulgaire les poses amicales du sommeil. En la caressant comme les enfants, je fis naître en elle une âme puérile. Des lèvres, elle me remercia.
Au matin, elle abandonna sa tête et respira d'un rythme léger. Le crépuscule effleurait les vitres. La clarté crue rendit plus nette les ombres des coins. Des objets naïfs apparurent. Toutes les choses se dessinaient dans l'horreur de cette lumière qui n'est pas encore le jour avec son ardente magie, et qui n'est plus la nuit estompeuse et qui n'est que la nudité. Du dehors montait un chant d'homme ivre, joyeux de voir devenir grises les bornes noires du chemin.
Je me glissai vers l'escalier. Les fenêtres du corridor étaient livides. L'horrible vieille vint à mes heurts, les yeux brouillés de rêves lourds. Elle fit d'une main grincer la serrure. L'autre main se tendit vers moi, en forme de berceau. Je fus dehors
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dans 1 etourdisscmcnt de l'air frais. Dos arbres de tous les verls s'agitaient à l'horizon. Le soleil naissait. Et je m'enfuis vers la campagne proche, respirant dans mes paumes creuses, venue de la nuit ou de l'aube, une odeur légère de volupté.