‹ Poèmes en proseChapitre 22 sur 45 · ÉLOGE · texte numérisé non relu

ÉLOGE

Sclllcet exlmius Tibicen Antonliis,

Les aïeules qui filent et content sont assises au coin du feu, sous le manteau de la haute cheminée ; elles disent, de leurs lèvres molles et de leurs dénis chevauchantes, quelle histoire ? celle de la princesse qui dormit cent ans. C'est un pays puéril. Toutes les choses savent qu'elles doivent être légendaires et s'y conforment. Les pages ronflent sur les escaliers de marbre, aucun pas ne va. Les tapisseries, dans les hauts salons, même les tapisseries, reproduisent des histoires de sommeil. Mais voici l'aube, quelqu'un frappe à la porte extérieure ; c'est le fils du roi, la venue paraît impossible. On dormait depuis si longtemps. Il a traversé la forêt, coupant les arbres ; la dame sourit et s'éveille — elle lui donne la main, du même geste que les dames du siècle passé, au fond des parcs, sur le bord des étangs divins.

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J^a princesse qui s'est évoilléo, c'est la gloire de ^^'atteau. Depuis bien longtemps sans doute l'avaient célébré les poètes, lui qui, comme on fait en Chine, porte en blanc le deuil de son cœur. Mais aujourd'hui, on parle d'un buste de marbre dans le même Luxembourg, où jadis il vint copier des effets de lumière dans les arbres — en pèlerinage y viendront le lorgneur et la lorgneuse, les bras arrondis, l'air impertinent, et tout le cortège du bord de l'eau. Un masque rit, en déposant une couronne de roses roses et noires sur le marbre en forme d'autel. Il sait que la gloire ne vaut pas une mouche assassine au coin de la lèvre, à gauche, côté du cœur. Mais puisque le veut la postérité! Éternisons les fêtes galantes, chantons des hymnes antiques, appelons du fond du parc, jupes froissées, manteaux rouges au vent, les héros de cette comédie italienne, la vie, pour rendre hommage à celui qui les évoqua.

Leur seule âme, c'est Watteau — c'est l'âme futile et charmante, guère plus vibrante, mais aussi finement émue que celle des arbres et du soir. Les personnages en manteau de soie, à marcher silencieux dans le crépuscule, sont parvenus aux contrées étranges où le cœur s'apaise et s'atténue ; un sentiment les effleure et passe, mais ce sentiment est exquis, la tristesse ne dure pas plus que la joie. Watteau se souvient de sa jeunesse, et de l'apprentissage qu'il fît, en peignant des plafonds blancs et

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dorés. La légende le fait voir dans son atelier, pins tard — les pinceanx ne sont guère nets. La palette est surchargée de couleurs de toute nature, les Ions se mêlent, les couches profondes sont un amalgame sombre et triste, et le peintre, de son pinceau, effleure délicatement ; il prend la fleur et le duvet de sa palette, sans jamais atteindre la passion puissante et l'expression vigoureuse — il est mièvre mais c'est la mièvrerie de Watteau.

Il faut accepter ces personnages, même irréels. — Tous les peintres ont une vision différente et chacun représente la vie comme il peut. Celui-ci est un peintre littéraire, la pire espèce pour certains. Ils voudraient autre chose que des arbres, des causeries, des embarquements, mais les arbres de Watteau, même de couleur imaginaire, sont aussi vrais que des intérieurs hollandais. Il a servi de thème usé à tous les mauvais poètes et aux brosseurs de décors. Le pierrot blanc a souffert d'abominables outrages et chacun vint écrire à l'encre noire, sur son vêtement pâle, un sonnet. Tel peintre, semble -t-il, n'est pas plus triste de ces hommages de rouliers, et l'on sait quand même des allées où, parmi des promenades, son nom venu sur des lèvres fut, pour d'autres lèvres, le plus délicat des compliments, le plus mélancolique aussi, car l'embarquement est vers la joie comme vers un prompt regret. Le paysage vers lequel on rame ne s'ouvrira pas de sitôt, il se ferme à l'horizon tout proche ; les arbres

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ronlourcnt complètement, et, dans son passage vers l'inconnu, la barque, aussitôt partie, ne se lassera pas d'aborder. — On aimerait Watteau, sans autre raison, pour avoir, en ses bocages, où causent, en attendant, attristés, on ne sait quoi, des personnages, talons rouges et robes de soie, symbolise le désir inutile et charmeur de l'inconnu et la courte durée de la joie.

Il faudrait s'imaginer les peintres comme des joueurs d'instruments. Michel-Ange a joué sur l'orgue les sublimes de profiindis. — D'autres, et ce sont ceux dont les tableaux ont des lointains de montagnes bleues, avec des ruines pittoresques, assemblent des roseaux luisants de cire ; leurs joues gonfl^^es par les pipeaux sont celles des pâtres siffleurs. Par les pâturages d'ombres, aux herbes grasses, ils disent le calme de la campagne et le sommet des arbres balancés par un souffle fraîchissant. Voici les violons des fêtes hollandaises, les brocs de bière, la lourde joie de la danse, et les pieds frappant en mesure le sol des kermesses. Les visages ont des touches grasses et des jours luisants sur leurs méplats. Sainte Cécile, les yeux au ciel, joue de la cithare, — le col de sa robe au beau dessin encadre son col de vierge, ses cheveux invisibles font pencher sa tête ; le paysage est irréel comme il faut. — D'autres, avec leurs pinceaux pour plectre font résonner sur la toile peinte, ou sur le bois des rétables toute la gamme des couleurs.

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Waltcau, c'est le joueur de flûte, dans le site sombre et vert. La flAte dit, en modes légers et moqueurs, les tristesses de quelqu'un qui n'y croit pas. Le décor est bien le même : les arbres immobiles qui forment le fond ne seront jamais balancés. On voit leurs létes fuyantes reflétées, au clair des eaux, renversées, en la patrie des cliimériques nuages qui courent sous terre, et disparaissent à quelque rive de gazon. Les peupliers s'arrondissent en clairières pour une conversation et pour que la troupe habituelle, vêtue de soies frivoles, puisse venir s'asseoir. — Ecoutez, on parle là-bas. C'est si peu de chose que les causeurs font partie du paysage, comme les feuilles, les troncs de mousse mystérieuse, les baluslrcs et les vieux faunes que l'on distingue au fond des allées avec leurs sourires las. Cependant la flûte joue, elle dit, invisible, la joie tremblante d'aimer, les aveux, les confidences, les crépuscules, et la mélancolie errante que ses notes grêles rappellent de façon si surprenante dans le soir — puis, comme honteuse de s'alanguir, elle part en notes vibrantes et aériennes, et se raille, et se joue, égrenant des éclats de rire comme elle ferait des sanglots. Le soir tombe ; les hauts seigneurs en manteau court et les dames à sourire d'éventail s'en vont silencieusement sous la forêt. — Ils vont vers les fenêtres de la folie qui, le soleil disparu, viennent de s'illuminer là -bas, pour que la fête continue sans doute, en le paysage des verdures et des tapisseries

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sur les murs, guère plus irréel que le vrai, avec, en plus, les flambeaux ; — derrière eux, comme un pas furtif, la flûle joue ses notes suprêmes — sanglots ou rires, mais si légers. — On ne distingue plus même l'ombre : c'est peul-être le faune de tout à l'heure qui s'amuse à faire peur aux bosquets.

C'est ainsi que parle cette fantaisie. — La fête est des plus futiles et des plus belles qu'on puisse rêver. — Si les visages n'ont pas sur leurs lèvres sinueuses l'énigmatique et divin sourire qui fait ])leurer, le geste des mains et le port de tête sont si nobles qu'on oublie presque, et qu'on ne regrelle plus. Le décor est toujours tel qu'on voudrait bien y vivre, si frivole que fut la vie. Un rien donne celte joie. Du joueur de flûte partout retrouvé, les plus passagers crayons comme les toiles patientes révèlent l'impertinent pinceau. Ses sanguines seraient assez. Le dessin d'un manteau sur des épaules, un profd perdu, laissent aux yeux le loisir d'imaginer des scènes complètes. Une forme fuyante de femme, qui vit passer la beauté, nous fait signe qu'elle s'en souvient. Comme elles sont une simple ébauche, ces lignes rouges nous laissent plus à rêver, et plus de rêve est resté dans l'âme de celui qui les dessina.

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