‹ Poèmes en proseChapitre 25 sur 45 · MONSIEUR HOUSE · texte numérisé non relu

MONSIEUR HOUSE

Ce personnage habitait le rez-de-chaussée d'une maison à cinq étages, avec mansardes. Le logis se composait de menus dégagements et d'une salle, dont il avait fait sa bibliothèque, où il vivait.

Cette bibliothèque était très vaste, et les rayons hauts, chargés de livres ; leur nombre eût pu être évalué, d'après les calculs les plus modérés, à douze mille cinq cents.

Pour atteindre aux plus ardus rayons et se reconnaître au milieu des in-folio, sextants, cartes marines, dictionnaires, le vieillard avait dû faire installer tout un système d'agrès.

Des échelles de ^longueurs et de formes différentes, droites ou courbes, reliaient entre eux les divers planchers. Des cordes lisses se balançaient à portée de la main. Il y avait maint trapèze dans les vis d'escaliers ; des poutres, à des places successives, facilitaient l'accès et la respiration. Comme

l.'^cS POKMES KN l>!\OSK

le vieillard sortait peu, confine dans sa retraite,, où il recevait ses amis, la disposition intérieure de son logis lui permettait de suppléer à Tabsence de mouvement. Il avait su concilier son avantage intellectuel et ses besoins d'activité. Ses muscles et son esprit se développaient le long de deux parallèles rigoureuses. C'était l'harmonie de l'âme et du corps, tant prêchée par les Pythagoriciens.

Le charme de la bibliothèque était, en outre, la variété. Son possesseur n'était pas plus étranger aux poètes qu'à la philosophie. D'un rétablissement vigoureux sur les anneaux, il atteignait la Métaphysique d'Aristote, en cinq gros volumes, avec notes marginales en hébreu. Ou bien, parti des rayons suprêmes, par le trapèze volant, il décrivait à travers l'espace un arc de cercle majestueux, pour venir aborder, là-bas, aux œuvres d'Eliphas Levi. Pour aller jusqu'à Lamartine, une molle balançoire suffisait.

Lisant beaucoup, il notait de même, et ses volumes étaient pleins d'une quantité de feuillets écrits de sa main, où il résumait. Parfois, au cours d'une autre lecture, le besoin de consulter une de ces notes surgissait. Doué de peu de mémoire, il se livrait, pour la retrouver, à des exercices dont la plus pittoresque description ne saurait donner une idée. Il prenait en main tous les volumes, vingt mille environ, successivement, et les feuilletait.

Il les secouait, les lançait en l'air, jonglait avec

POÈMES EN PUOSE 1^9

eux. Une poussière intense enfumait la salle. Le vieillard continuait. Parfois, il secouait la tète, l'air décourage, pour faire tomber de ses yeux les grosses larmes pendantes. Parfois, il se balançait aux agrès, tenant un livre qu'il émiettait, comme un singe une noix de coco. Les volumes volaient à travers la salle. EnGn, la feuille récalcitrante s'échappait des feuillets d'un. S'en emparer n'était, dès lors, pour lui, qu'un jeu. 11 avait adapté à cet usage un vieux fileta papillons, dans lequel la page, bientôt, palpitait, prise.

Mais un jour, longtemps après le premier, il s'assit tristement sur une pile de bouquins dans le rayon d'ombre laissé au bas d'une large fenêtre placée haut. Accroupi vers le plancher, les jambes repliées, il maniait quelques ouvrages au-dessous de ses lunettes bleues, et quand il les prenait par les deux côtés de la reliure, retournés au dos comme des ailes d'insecte prisonnier, le corps pendait lamentablement. A faire évoluer ainsi les volumes dans l'espace, froissés aux autres et au sol, les angles se cassaient, les ors s'éteignaient, les cartons perdaient leur fraîcheur. Les traités de philosophie, eux-mêmes, ne résistaient pas aux épreuves d'une vie aussi agitée.

Il les fit recouvrir de plaques de tôle, il mit aux coins de gros clous de cuivre, et des ferrures au dos, sur lesquelles les in-folio les plus lourds glissèrent comme sur de légers patins.

l'|(> POEMKS EN PUOSH

Les volumes, dès lors, furent très solides.

Mais un autre inconvénient se présenta.

Autrefois la maison usait les livres ; maintenant, les livres usaient la maison.

Les ferrures et les clous s'accrochèrent aux rideaux, brisèrent le parquet, cassèrent les lustres et les japonaiseries. La nuit, aux divers étages, on prit l'habitude inutile de se réveiller pour chaque volume compulsé.

Par les corridors obscurs on entendait venir des bruits sourds, et des planchers s'ébranlaient, et des enêtres s'ouvraient sur la rue, et des formes incertaines, abritant une bougie contre lèvent, appelaient le guet. L'interrogatoire de très gros ouvrages tueurs de sommeil, ayant coïncidé avec de puériles dentitions dans le voisinage, M. House fut menacé d'un congé.

Il retira des rayons les trente et un mille volumes, et les suspendit à travers la chambre, par des cordes ou des chaînes, le plus solidement qu'il put. A hauteur d'homme, on pouvait aisément les consulter. Les bouquins se balancèrent au plafond Aux plus minces, de simples fds, aux autres le nécessaire appareil. Kant avait impérieusement requis l'emploi d'un câble solide. Pour le Larousse, consulté sans cesse, un jeu de poulies était installé. Les ouvrages légers et contes frivoles du dix-huitième siècle ou d'ailleurs, au contraire des autres volumes, montaient du sol, retenus par des soies subtiles, comme des ballons captifs.

POEMES EN PROSE 1 I l

Dès lors, ce fut un speclacle niagiquo pour les visiteurs. On marchait à travers une forêt profonde cil voltigeaient des feuilles éparses, et la nuit, le vacarme des chaînes terrifiait les voleurs.

Mais l'homme sert de jouet à ses vaines précautions.

Un soir que, près de la lampe, le vieillard s'absorbait dans la lecture de son ouvrage favori : Décades octo cranionun clive rsar uni (jentiani de Blamenbach, les regards aux lettres vieux noir sur le papier jaune, soudain, un craquement sinistre le fit tressaillir. Ses lunettes remontèrent sur son front, puis redescendirent, et ses yeux inquiets se penchèrent au-dessus. Mais il n'eut le temps ni de se lever, ni d'appeler au secours. Sous le poids des trente-neuf mille huit cent cinquante bouquins, des plaques de cuivre, des clous, des chaînes, le plafond tout entier croula et avec lui les étages supériem's.

On retrouva le corps de M. Ilouse sous les décombres, les reins brisés par des in-quarto bardés de fer.

Il mourut ainsi, victime du bon ordre qu'il avait établi dans sa maison.

C'est aux portes cTe la ville, le soir. — Quand tu passes parmi tes compagnes — et le cortège un peu fou des masques et des flambeaux, — un pauvre — que ton regard renouvelle — et qui te demande l'aumône d'un geste augurai.

— Mais tu t'en vas — avec ta moue triste — et le mépris délicat de tes boucles de cheveux, — oublieuse — de l'heure et des roses — que dit sous les arbres le mendiant noir.

— Et le cortège — disparu au hasard léger de l'ombre, — le chanteur — pour se consoler, — en la musique des symboles — a célébré la mort aux fontaines d'oubli.

— Une main — creuse son tombeau — dans le même marbre que fut ta forme — toute nue, — avec ta moue triste — et le mépris délicat de tes boucles de cheveux.

' \ SANDALE DEMPÉDOCLE

LA SANDALE DEMPÉDOCLE

LA SANDALE DEMPÉDOCLE

Dès sa joiinosso, il avait été séduit par le mystère du feu. On le rencontrait au seuil des forges à grandes étincelles rouges martelées. Ailleurs, curiosité pour les promenades puériles, des voyageurs de Lybie ou d'Asie Mineure exposent sur les marchés d'Agrigente des bijoux d'airain tordus àla flamme. On ne saits'ils n'ont pas reçu leur forme bizarre dans les cavernes de l'Etna où un dieu maudit s'est réfugié. Mais rhi ver sicilien, peu rigoureux, enferme pour quelques jours les enfants et les troupeaux. Dans la grande salle obscure, il passait des heures, assis, les yeux fixes, sous le manteau du foyer. Au mur de briques noircies irrégulièrement par la fumée, il voyait se dessiner des visions confuses qu'il devait retrouver plus tard. Un moment vient où l'on sait désormais que les soucis légers de jeunesse ne furent

pas un passe-temps pour attendre la vraie vie,

mais bien le prélude et la note profonde pour après.

1,)0 1»()K\IKS KN PROSE

11 so rappela ces clioses quand il se cloîtra, aux ai>proclies de l'A^j^e mur, dans les catacombes de la vieille é^ypte d'où Ton sortait les genoux tremblants et la barbe f,'"rise.

Car il était de ceux, marqués par une influence occulte, qui jouent, dès le berceau avec des hocbets à forme mystérieuse. Ils voient passer dans les songes de la douzième heure les figures voilées qui parlent bas. Et pour ces hommes, toujours enfants, et cependant vieillards dès la première heure, l'étonnement de vivre s'accroît sans cesser. Le troupeau des hommes tournant sa tête machinale vers les étoiles ou vers laube, s'est habitué à >oir dans la vie une chose naturelle. Le soleil se lève et se couche, on respire, les arbres sont verts, nous voyons éclore dans notre ame, à toute minute, la vision du monde extérieur. Comme toutes ces choses sont usuelles, et ne faut-il pas qu'elles soient ainsi? Ceux qui pensent qu'un mystère incompréhensible, pour se renouveler à chaque battement de cœur de la vie, n'en reste pas moins un mystère, seront éternellement tenus piHir des fous.

Cependant ils ont vécu, et leur vie et leur inquiétude n'étaient qu'un. Isis est la seule déesse. Faites résonner tous les instruments et buvez dans les coupes de toute forme le >in d'oubli. Pressez contre \otre sein >èlu d'écarlate les esclaves aux mains tremblantes et aux beaux cheveux. Faut-il que vous espériez, vam désir, imposer silence au

POEMES EN PUOSE IJl

chien farouche qui depuis Vaube blanche jusqu'à Taube sombre, aboie à la lune dans votre cœur.

La déesse inconnue a-l-elle un visage et peut-on la prendre par les mains? Si nous connaissions la substance unique nous serions nous-mêmes des dieux. Faut-il adorer avec Thaïes l'eau sans forme, qui revêt toutes les formes? Faut- il croire, avec Heraclite, au principe divin, le feu ? Nous retournerions un jour au sein de la flamme éternelle, dont notre vie illusoire est une passagère mort. Celui qui se nommait Empédocle médita sur la décade et le centre lumineux de Tunivers. Pylhagore lui enseigna que la terre est douée d'un mouvement double. Heraclite lui révéla que le sol dévolu aux hommes est une surface plane. Pour Démocrite, sa forme creuse rappelle les bords d'une coupe. Dieu est un, dit Xénophane, et la terre est immobile sur une base qui plonge dans l'abîme inférieur. Quand il voulut croire Zenon, toute vérité disparut. Il fallut douter de tout et même du doute, pour apprendre à philosopher.

— Ainsi il connut la science et les principes du raisonnement. Et il sut que les éléments sont l'eau, la terre, l'air subtil, et le plus puissant de tous, le feu. Et ce fut celui qu'il adora, sachant bien que le feu terrestre n'est que l'image du feu réel. Celui qui brûlait dans son âme lui donna le désir dos choses immortelles. Son nom, dès lors, erra sur les lèvres et dans la pensée des hommes. Il fut célèbre.

J,>! 1M>KMKS EN PUOSE

On niarclia par les roules monotones pour venir le consulter. Il voyagea dans la Grèce, et les murs des villes ouvrirent des brèches, semées de manteaux. On lui attribua des prodiges. Un jour, aidé par la foi ardente d'une foule nombreuse autour de lui, il ressuscita un mort. Puis il prit sa course, abritant, contre le vent de la nuit, dans les plis de sa robe le flambeau divin.

— La Sicile, tombée dans la mer, comme une pyramide égyptienne, fut un des berceaux de l'humanité. C'est là cpie vint Empédocle, après l'initiation, poussé par le désir un peu vain de contempler, homme mûr et clairvoyant, les scènes où l'enfant du même nom, qui n'a plus que le nom de même, fut de quelque sorte ému. Il vint, précédé de sa renommée comme d'un coureur robuste. L'ile consacrée à Démêler accueillit avec enthousiasme celui qui peut-être avait rencontré la déesse dans ses promenades souterraines. Ceux d'Agrigente le voulurent nommer roi. Mais l'or et l'argent, le jaspe elTémeraude, elles autres ornements du sol sicilien le trouvèrent dédaigneux. Un vin plus puissant que celui de Syracuse enivre certains cœurs. Et il fut de ceux qui préfèrent, pour leur ombre future, un temple, à des palais peuplés de beaux esclaves pour leur corps mortel. Vers cette terre sacrée de celle que l'on nomma la Venus funèbre, il devait bien se réfugier. Les chevaux attelés au char sur lequel Iladès ravit son épouse, impatients, hennissent

oncor. Orphnoiis, Aellion, \vclciis, Vlaslor î leurs sabots creusenlle sol. Leur croupe se ride, vers le flanc, à intervalles, de plis réguliers. Vous pouvez prendre dans la main les rênes de cuir fauve gaufré d'or. Le serponi courbe des roues se déroulera sur la route, vers le pays de l'ombre arrosé par les fleuNCs au lent flot noir. Errentlà, tout le jour nocturne, les amours étranges maudits des hommes, et que seuls poursuivent, vains et tristes, les cœurs épris du néant divin.

Il enseigna dès lors à ceux qui l'entouraient les mystères de la vieille Egypte, tels qu'il les avait compris. Car toute vérité se reflète dans une ànic et chacun voit sous une ombre diflerenle la figure pâle d'Isis. liCs adolescents formèrent autour de lui la couronne des jeunes cœurs. Parfois, la nuit, ils allaient, dans la campagne silencieuse, vers les prés connus d'IIenna ou la déesse disparut aux mains obscures du ravisseur. Nul paysage ne fut plus heureux pour y dérouler des pages de la tradition occulte. La terre ne flotte pas sur des nuées, ni sur le fleuve océan. Mais elle jaillit, comme une étincelle, de l'antique foyer. Trop lointaine, la voix des étoiles ne peut venir jusqu'à nous. Chacune est un soleil animé. Et la terre à son tour est un corps ayant pour âme le génie de la planète. La mer féconde en naufrages est sa sueur. Les êtres vivants à sa surface sont les molécules qui composent ce grand corps. Par delà notre soleil sont d'autres étoiles, et

DigitizecS^LjOOgle

Page 1