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LE FAIT GLORIEUX

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C'était une ville heureuse ; dans les rues ])orclées de maisons basses aux murailles polies, l'air el le soleil passaient librement. Les rares promeneurs qui, vers l'heure brûlante, s'y hasardaient, s'arrêtaient, envahis d'une nonchalance subite, sur le seuil des portes, pour écouter la chanson monotone que, sous un figuier aux feuilles pâles, quelque paresseux aède chantait; et dans leur âme vibrante passait à toujours le frisson de l'harmonie musicale qui s'envole, mais ne meurt point, étant la respiration même des dieux. Par les portiques largement ouverts, on entrevoyait des horizons peints comme par Vinci, où de blonds adolescents, sous des feuillages et près des marbres, s'exerçaient aux poses d'art, tandis que d'autres faisaient résonner sur des instruments, les musiques graves du mode dorien — et toutes les rues, pavées de laves, descendaient en pente douce vers Tagora qui bordait la mer.

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La mer glorieuse, sœur cadette de 1 éternité, respirait en ondes de moire sous la caresse subtile de Tair. On voyait glisser à sa surface, soyeusement, les barques lentes, au balancement des voiles latines. D'une transparence verte au pied de la côte, le saphir infini des flots bleuissait avec la distance, en teintes successives aquarellisées, et là-bas, sur le rivage lointain formé par le repli du golfe, immuablement, les vagues s'étendaient en une nappe d'indigo profond.

Parfois, dans les après-midi de la canicule, les jeunes éphèbes descendaient rythmiquement sur la plage, à perte de vue — ils se dépouillaient de leurs vêtements, avec des gestes calmes et beaux, dignes de faire mourir de désir une âme inquiète, et nus, orgueilleusement liers des mouvements cadencés de leurs muscles assouplis, ils pénétraient l'air tiède de leur jeunesse parfumée. Les philosophes, amoureux des âmes, discouraient sur le bien et sur le beau, tandis que les courtisanes au sein dur, au regard comme les algues, pour prouver la divinité des dieux, laissaient, en des gestes fuyants d'ailes, tomber leurs vêtements pourprés sur leurs pieds blancs, et se dressaient sous le soleil, dans leurs chevelures rousses qui s'auréolaient.

Ces peuples n'adoraient qu'un dieu, le loisir, et qu'une déesse, la beauté. Ils savaient, par les récits fabuleux des voyageurs, qu'au delà des collines,

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d'autres peuples habitaient, et d'autres dieux que leurs démons lumineux et dorés, mais leur âme s'était ouverte depuis son aube à Tintelligence de toutes les attitudes suppliantes vers l'idéal, et ils avaient dédié dans leurs temples, bien qu'en souriant, un autel aux dieux inconnus. Eux, du moins ne voulaient pas d'un culte qui ne fût pas une joie. Parfois, aux fêtes solennelles, ils se réunissaient dans de vastes enceintes, où d'habiles artistes faisaient frissonner devant leurs yeux une représentation de la vie, plus intense, et plus harmonieuse aussi. La chimère imagination chantait en beaux vers devant leurs yeux et leurs lèvres les malheurs et les travaux gigantesques des demi-dieux, et les légendes dont leurs ancêtres avaient formé les pages d'airain de leur livre d'or. Passionnés pour le pli sobre et vivant qu^un mouvement de l'âme imprime au péplum flottant de l'artiste, ils ne permettaient pas les gestes bouffons et les spectacles grotesques, et renvoyaient chez les barbares dont les jambes sont entourées de bandelettes, les danseurs de corde et les montreurs d'ours. Ils vivaient ainsi, cherchant avec sollicitude dans toute chose la beauté, et profondément ignorants de tout ce qui n'était pas l'inutilité de la vie. — Mais tous les portiques étaient peints de fresques, et dans les rues se dressaient de blanches formes de marbre, lançant des flèches de marbre vers le soleil !

Or, voici qu'un jour, sur la place publique, un

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êtro bizarro se préseula, vêtu cl' un \ élément sombre qui faisait une tache sinistre sur la clarté dorée d'alentour — ils crurent d'abord qu'il venait du pays fabuleux des légendes où la nuit règne sans interruption : c'est là que rôdent les larves aux formes indécises, qui, le soir, viennent sucer le sang des enfants, et de retour, se traînent sur leur sol d'ombre, en clignant des yeux à la lueur jaune de la lune. — Sur la tète de l'inconnu, une coiffure étrange, démesurément haute, et de couleur noire, était comme une tiare asiatique aux larges rebords

— son péplum noir également, telles les robes des pleureuses dans les funérailles, s'étendait dos épaules jusqu'à la ceinture, puis, bizarrement écourté sur le devant, s'allongeait par derrière jusqu'à mi-jambes, en forme d'ailes d'oiseaux — une double tunique étroite et rigide entourait ses jambes, ses pieds disparaissaient dans deux coffrets en peau de bète assouplie, luisants et noirs — et sa barbe, loin d'imiter celle des philosophes majestueux, s'écartait des deux côtés de son menton rasé, comme les acrotères au fronton d'un temple.

— Un vieux marchand de figues qui dormait sur le pavé brûlant, se leva nonchalamment et vint vers lui, parmi des fuites d'enfants jouant aux osselets sur le seuil d'un théâtre, épouvantés.

Mais de toutes paris, le peuple était accouru, amusé par la folie de ses allures, et par les intonations rauques et sourdes avec lesquelles il pro-

notiçait leur langue — une couiiisane qui passait se dépouilla de son manteau couleur de safran, et le jeta sur les épaules de l'inconnu, pour voiler cette laideur, plus obscène qu'une nudité. Il leur dit venir d'un pays lointain, différent du leur, et dont la civilisation plus avancée avait réalisé des prodiges qu'ils pouvaient à peine soupçonner. — Là, des villes immenses, aux hautes maisons, abritaient des milliers de citoyens — toutes les industries, toutes les sciences âprement et désespérément cultivées, avaient doté la vie de formes nouvelles et de mots nouveaux — la nuit, de gigantesques foyers de lumière remplaçaient insolemment la clarté du soleil — des machines puissantes décuplaient le travail et les forces humaines. C'était une civilisation grandiose, dédaigneuse des idées et des rêveries, hostile aux philosophes, aux poètes, aux jongleurs de mots — et l'inconnu trouva des accents inspirés pour peindre à ce peuple naïf et crédule la beauté de l'évangile qu'il leur annonçait. — Le peuple écoutait — quelques-uns, appuyés sur des colonnes, penchaient la tête dans leurs mains d'un air pensif. D'autres tendaient vers lui leurs gestes et leurs phrases, interrogateurs — il leur dit que leur existence oiseuse était indigne d'hommes libres, et que le bonheur facile n'était pas le seul rêve sur cette terre d'âpres concurrences et d'efforts ennemis. Ils furent épouvantés de ces idées — l'inconnu leur parut moins grotesque dans

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ses allures et la laideur de son vêtement, et confusément ils comprirent qu'ils avaient jusqu'à ce jour oublié de vivre, tandis qu'en un horizon brumeux €le rêve leur apparaissaient des formes gigantesques et des mirages d'une fiévreuse activité, au milieu d'une forêt de cheminées, de mâts de navires, de hautes maisons, sous un ciel fuligineux que ne traversait plus la lumière tUvine du soleil.

— Des mois passèrent, et l'inconnu n'avait pas quitté la ville ; mais une métamorphose graduelle et sûre avait transformé toutes choses, et de la vie souriante et calme d'autrefois, il ne restait plus que le souvenir. C'était un décor nouveau et des mœurs nouvelles.

Après avoir ri, dans son orgueil esthétique, du vêtement bizarre de l'étranger, le peuple l'avait adopté. Ils avaient dépouillé les longues tuniques aux couleurs claires, les sandales dorées si bien faites pour fouler le sable mouvant ou les larges dalles des rues, le péplum flottant adapté aux mouvements majestueux des orateurs.

Et l'on eût dit que l'obscurité qui s'étendait sur le soleil était faite des battements d'ailes avec lesquels leurs chimères d'autrefois s'envolèrent de leurs yeux éternellement songeurs. De hautes maisons à l'aspect désolé, aux vitres sombres, étaient sorties de terre comme par la puissance d'un magique évocateur. Le sol poli s'était recouvert d'une couche de boue, noire comme les préocupations qui hantaient

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ces cœurs. Des crimes nouveaux se révélèrent. On vit surgir des recoins obscurs des mains armées de poignards, — et les hommes apprirent à supprimer la vie des hommes par le fer, par le feu, par les poisons et par les vibrations de Féther. L ne activité dévorante ayant remplacé la nonchalance d'autrefois, ce fut un labeur désormais d'aller d'une aurore à l'autre, même, pour ceux que ne tourmentait aucun souci. L'odeur du charbon, de l'huile et de la fange avait étouffé les arômes délicats qui s'effeuillaient jadis de Tâme des lauriers roses ou du mystère tiède €les corps de femmes ; et la ville offrait un aspect d'indicible horreur, bien qu'avec les ruines marmoréennes du temple de la beauté, on eût construit de gigantesques égouts, veines fiévreuses par où s'écoulait le sang corrompu de la cité.

Dès lors, à la place des loisirs anciens, ce fut le fait pratique qui régna ; on voyait, à l'heure violette du soir, se réunir sur l'agora des commer(;ants, des banquiers, des voyageurs, qui, rangés en cercle, gesticulaient avec des mots barbares et inconnus. Il y eut des hommes qui vécurent et vieillirent derrière des grilles, assis à la même place exacte et couvrant éternellement dos fouilles de papier de signes incompréhensibles et compliqués, sans qu'on les regardât comme fous. Des réseaux de fil métallique se croisèrent sur la ville à une hauteur démesurée, pour transmettre la pensée, à q\à ne suffisait plus la langue harmonieuse et lente,

tombée des lèvres des dieux ; — la nuit, de lourds véhicules aux formes massives, privés d'attelage, couraient avec fracas par les rues, semant sur leurs passage des étincelles et de l'effroi, et un jour, à la suile d'une émeute terrible à laquelle tout le peuple prit part, une troupe de comédiens, derniers prêtres demeurés dans la cité pour le culte mystérieux de l'art furent chassés honteusement. Ils s'en allèrent, insoucieusement tristes, par les boulevards lugubres, avec des tambours de basque et des masques charmants, sur les routes bordées de genêts, vers l'horizon rose de l'idéal.

Les beaux éphèbes blonds dont la vie se passait au grand soleil, et sous Tombre sonore des platanes, asservirent leurs membres souples à des besognes utiles ; — oublieux des aubes d'autrefois, ils n'allèrent plus par les sentiers, à l'heure tardive des aveux, fredonner la chanson tremblante d'amour avec les fdles au rire clair, qui buvaient l'eau des fontaines fraîches , entre deux baisers ; — mais leur joie s'éteignit dans la nuit des fabriques, et leur corps prit la forme rigide et compliquée des machines au milieu desquelles ils vivaient; lentement se cernèrent leurs yeux bleuâtres . Le bourdonnement des métiers, leur fit oublier les refrains qu'ils faisaient jadis circuler dans les coupes sonores, quand l'ivresse, en robe de bacchante, folle des divines nuits, frappait aux portes du festin ; la fièvre fit claquer leurs dents et frissonner leur peau. Mais

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ceux qui mouraient, et combien nonil)reux furentils, n'échappèrent pas au triomphe du fait ])rati(pie : leurs os calcinés furent réduits en substances chi miqucs, leur peau tannée fut exposée à la lueur pale du soleil, comme celle des animaux ; de leurs viscères on fit des cordages pour les vaisseaux qui parlaient à la recherche des trésors inconnus, et de leurs dents, de menus objets d'art qui s'étalèrent aux vitrines de la ville bruyante sous la clarté blafarde des foyers artificiels.

Mais lorsque cette race \igoureuse el esihéticpie fut morte, et que de la semence rare des honnnes, dans le sein des femmes stérilisées, ne naquirent ])lus que des enfants chétifs et malingres, préparés ])ar leur naissance à celte Aie nouvelle, l'œuvre de civilisation fut accomplie, — et le soleil, qui brillait encore, s'éteignit. Ce démon divin qu'est l'homme nu, disparut pour jamais sous le fardeau grotesque du vêlement. Dans les poitrines étroiles, que ne soulevait plus le sanglot des choses perdues, le sang, battant à mouvements isochrones, imita le va-et-vient monotone des bielles et des pislons, et l'on entendit dans la nuil morne une voix puissante et terrible clamer la mort éternelle de l'idée, du rêve et de la beauté, tandis que, sur les rues fangeuses, les maisons noires, et la mer aux reflels Uvides, raillée de la lune, s'étendait comme un linceul funèbre le triomphe de l'horreur moderne, — et levait illimité.

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