‹ Poèmes en proseChapitre 36 sur 45 · CONTE BLEU · texte numérisé non relu

CONTE BLEU

Or, c'était dans un pays des plus fabuleux, un vieux roi, aux vêtements somptueux et ridicules, une jeune reine, une vieille cour ; les choses se passaient là comme dan^ tous les pays de légende ; des dames recevaient sous le fard rose les déclarations d'usage et le peuple était accablé d'impôts. Hormis cela, des arbres du parc, aussi séculaires qu'on pouvait le désirer.

Le personnage le plus important de la cour était le bouffon du roi. On l'appelait Mangetout, sans que porsonne sût pourquoi ; une grosse tête laide avec d?s cheveux en désordre, et la fatuité ; cette fatuité impertinente croissait étrangement dès qu'une dame était la. Par goût, on trouvait souvent des dames là. Mangetout passait son temps à composer des calembours et des rébus, qu'il recopiait ensuite en beaux caractères sur un cahier rouge, avec de l'eacrc de chine pour les rébus. Quand il ne Ira-

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vaillait pas, il dormait ; quand il no dormait pas, il fumait la pipo ; c'était un intelloctuel.

On lo rencontrait par les cuisines, à humer le ])arfum des plats et casseroles, comme un exégète des fricots. Les maîtres-queux aux grands bonnets blancs pointus se promenaient gravement. Il y avait dans les embrasures des fenêtres des chats assis sur les genoux des marmitons, et des vieilles femmes de cent ans, toutes noires, accroupies sous le manteau de la cheminée, avec sur la figure l'incendie rouge du feu. Mangetout, dans son vêlement mi-partie et ses brodequins pointus, arrivait près des tables, coupait de grands morceaux de mie et les trempait dans le bouillon. Il était devenu très gras et ses ciUures prenaient du ventre. Sa gourmandise était pour le peuple idiot, un sujet de plaisanteries intéressantes et toujours neuves.

Mais, un jour que, des arbres du grand parc, tombaient dans le vent, par la folie de l'automne, des feuillées de mélancolie, la jeune reine déjà nommée fit ruisseler ses cheveux blonds sur le balcon d'or de son boudoir, elle se pencha vers la foret. Au même instant ])assait Mangetout. Ce fut une rencontre de décor pour drame ; il allait ramasser pour sa pipe des fouilles sèches. On avait oublié de dire qu'il était avare autant que laid.

La reine était trop jolie, mais Mangetout ne la vit pas, et comme si grande beauté demandait qu'un cœur y fût pris, ce fut celui de la reine, de par la

POKMKS VA PUOSK

faute do la ïovèi. Vcui-HvQ faut il accuser aussi sou petit système nerveux de femme. Il y avait d'ailleurs dans la personne du bouffon toutes sortes de circonstances atténuantes à ce que la reine ne se fût pas aperçue plus tôt de sa beauté.

' Dès que la reine fut amoureuse, elle rentra dans son boudoir et se prit à songer fort tristement. Assise en sa chaise sculptée, aux coussins de velours vieil or, elle eut quelques gestes très beaux et très las, puis demanda ses dames d'honneur et s'en fut trouver le roi. Les hallebardiers s'écartèrent, dans le Ccalme des galeries et des tapis, et près des portières qu'elle frôla, les pages, en vêlement de satin blanc, très dolents, vinrent pleurer. « Madame, lui dit le roi, il déplairait à notre puissance très courtoise de vous défendre, étant la reine, quelque volupté ou quelque rêve, si qu'il puisse être somptueux. J'exige seulement que l'élu se rende digne du grand honneur réservé. Son instruction est très pauvre, son éducation déplorable, je vais lui faire donner dès aujourd'hui les meilleurs maîtres. Quand il sera devenu un grand savant, vous pourrez, sans déroger, offrir à votre imagination les violons et la fête amoureuse qu'elle veut. » Aussitôt on exécuta les ordres du roi ; les meilleurs maîtres furent choisis. Mangetout apprit l'escrime, le latin, le japonais, la gymnastique, le piano, Après cela, pour compléter son éducation, on l'envoya faire un an de rhétorique à Louis-le-Grand. l^ne chose cu-

rioiiso arn\a: Vlan^otoiit, qui cachait une bollo Ame sous dos dehors grossiers, lenleiiieiil prit goût a l'élude, il devint un homme grave, amoureux de la logique et des sciences rigoureuses. Comme la reine, en cachette du roi, lui envoyait beaucoup d'argent, il avait acheté des livres et des instruments de philosophie.

Il sembla que îja laideur originelle, en même temps, eut dis])aru. Les livres l'avaient pâli, il a^ait laissé pousser ses cheveux et ne faisait plus de caleml)ours. Aussi, quand il dut revenir, dans tout le royaume montèrent des cris d'admiration. Des carrosses à grands panaches sortirent des écuries royales et tournèrent majestueusement pour l'aller chercher, el le long de l'avenue dont l'herbe dessinait les pavés, le peuple en vêtements de fête agita ses mains tendues et ses chaperons, quand les hallebardiers ouvrirent le cortège de gala. Mangetout prit à peine le temps de revêtir son habit de cour et se présenta devant la reine. Pendant son absence, ne la voyant pas, il en était devenu amoureux, naturellement. 11 lui fit un fort beau discours.

« Ce n'est plus Mangetout, dit la reine, celui-ci

parle trop bien ; il a, d'ailleurs, Tair d'un poète,

avec ses cheveux longs. Et, se tournant vers lui

nstement : « Je ne saurais vous aimer », dit-elle.

endant l'absence de Mangetout, on avait engagé au

palais, certain jour, un palefrenier nouveau. Il était

oeie, mais très robuste. C'est lui qui accom-

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pa<^nail la reine quand elle allait seule dans la foret.

Des que le roi vit Mangetout et sut la réponse de la reine, en grande colère il vint la trouver. « Madame, dit-il, une reine doit tenir ses engagements; vous vous ète^ parjurée, donc vous mourrez. »

Il fit aussitôt convoquer le peuple, à son de trompe, sur la terrasse du château royal. On dressa l'échafaud drapé de ^clours noir, autour duquel, aux mains des pages tristes, des torches rougissaient la nuit, et la .reine eut la tète tranchée avec une hache d'or.

Le bourreau fut très maladroit. 13c mémoire d'homme, jamais une exécution capitale n'avait eu lieu dans le pays. Les journaux en profitèrent pour attaquer avec violence le gouvernement. Les fonctions de bourreau cessaient, de ce jour, d'être une sinécure. Quelle belle occasion de demander leur suppression pour cause d'inutilité I

Mangetout regretta beaucoup la reine. Sa conduite le jour de l'enterrement, fut au-dessus de tout éloge. Il eut constamment sur les yeux un fin mouchoir de dentelle et prononça sur la tombe quekpies paroles pleines de tact.

Puis il donna sa démission de bouffon, ne pouvant demeurer dans une ville qui lui rappelait de si tristes souvenirs. Il alla s'installer dans un pays voisin 011 il vécut en écrivant ses mémoires. Il habitait une vieille maison confortable, avec des meubles

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on >icnv rJièno et des porcelaines peintes sur les murs. I>aus nue grande salle dont les fenêtres s'ouvraient sur la rue, Mangetout fumait une longue pipe hollandaise. Il y avait au plafond delà salle de larges poutres noires sculptées, et sur la fenêtre des pots de tulipes de toutes les couleurs, comme à Rotterdam.

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