VIII PREFACE
dans deux: au moins des morceaux qu'on va lire, d'indiquer ce rapport en ce qui concerne l'amour en lutte avec le devoir (lYislan et Iseut) et le but de la vie humaine [Saint J osa phat)^ et j'ai quelque peu dépassé par là le cadre habituel de ces sortes d'études. J'espère que le lecteur me pardonnera ces digressions plus morales que httéraires, et que, môme s'il ne pense pas comme moi sur les grands sujets qui y sont abordés, il y trouvera quelque occasion de réfléchir et tout au moins de se persuader que la poésie est autie chose encore (pie l'amusement des heures de loisir.
J'écris ces lignes le jour même de l'anniversaire séculaire de la naissance de mon père, dans une ville que nous visitions ensemble il y a quarante-lrois ans, et oîi tout ce que je revois et que j'ai vu jadis avec lui évoque vivement son image. Qu'il me soit permis de dédier ces pages à sa mémoire, toujours, mais particulièrement aujourd'hui, si présente au cœur de ses enfants. S'il pouvait les lire, il aimerait à y retrouver, à défaut d'autre mérite, les sentiments qui lui élaient le plus chers et qu'il s'esl, dès mon enfance, attaché à m'inculquer: l'amour de l'étude, l'amour de notre vieille poésie et l'amour de la douce France.
Dresde, 25 mars 1900.
LA GHA^^SON DE ROLAND Eï LES NIBELUNGEN
On a souvent remarqué qu'au moyen âge les traits distinctifs qui séparent aujourd'hui les diverses littératures nationales et constituent le génie propre et l'originalité de chacune d'elles apparaissent beaucoup moins saillants. Provençaux et Français, Espagnols et Italiens, Anglais et Allemands chantent les mêmes sujets et les chantent à peu près sur le même ton. On retrouve dans les Ueder des minnesinger les éternels combats entre le cœur et l'amour, les plaintes interminables sur les cruautés de la dame, les malédictions acharnées contre les langues médisantes, qui font aussi le fond des chansons provençales et françaises; et de même, les hauts faits de Charlemagne ou de Guillaume d'Orange, les aventures et
les amours des chevaliers de la Table Ronde, les
fables accumulées par les siècles sur le souvenir de la guerre de Troie ou des conquêtes d'Alexandre sont les matières épiques de tous les poètes de l'Europe chrétienne, et non le patrimoine exclusif de la nation qui les a célébrés la première. Il n'est pas impossible, toutefois, de discerner dans les divers ouvrages inspirés par le même motif quelques-uns des caractères propres à la nation de l'auteur. Ces caractères, effacés à une époque où s'opérait sur le monde barbare tout entier la grande œuvre uniforme du christianisme, ne pouvaient cependant être complètement éteints, et leur renaissance aux siècles postérieurs, qui est en partie l'originalité des littératures modernes, ne peut avoir été absolument sans précédents.
Mais ce ne sont pas seulement ces nuances dans la manière de concevoir ou de traiter le même sujet qui permettent de constater la vie particulière des différents peuples dans l'ensemble, homogène au premier abord, des œuvres poétiques du moyen âge. Eu dehors de ce fond commun, venu presque entièrement de la France, chaque peuple possédait son trésor particulier de poésie nationale, qui avait un caractère plus spécial et n'était guère exploité par ses voisins. L'Espagne traduisait nos romans carolingiens, mais elle avait à elle son poème du Cid; l'Angleterre, tout en adoptant les richesses poétiques de ceux qui l'avaient conquise,
n'oubliait pas ses vieilles traditions, que le génie populaire a perpétuées dans les ballades; l'Allemagne, la plus zélée et la plus intelligente des nations qui s'appropriaient les récits de nos poètes, conservait cependant et rajeunissait sa vieille épopée; les imitations des poèmes français qui constituent en partie la littérature Scandinave de cette époque n'empêchaient pas les « Norois » de se transmettre les anciennes chansons dont le recueil forme les Edda.
Nos pères avaient aussi, à côlé des « matières de Bretagne et de Rome la grant », comme dit Jean Bodel, la « matière de France » , qui leur appartenait tout entière, et qui forme le vrai noyau et comme le cœur de notre ancienne poésie. Seulement, tandis qu'ils laissaient aux autres nations leurs traditions particulières, et n'imitaient ni les JSibeluncjen, ni le Cid, leurs poèmes passaient souvent la frontière, et prenaient ainsi le caractère d'universalité signalé plus haut, ne conservant leur cachet national que dans les rédactions françaises et même dans les plus anciennes de ces rédactions. Au reste, tous ne se vulgarisaient pas ainsi; il en est quelques-uns dont le sujet était trop exclusivement français pour pouvoir jamais tenter les imitateurs étrangers : tels sont surtout les poèmes qui appartiennent à l'épopée proprement féodale , comme Raoul de Cambrai ou Girard de Boiissiiion, que leur caractère fortement national a privés des honneurs
faits à d'autres productions souvent moins remarquables (1).
Il y en a aussi quelques-uns, parmi les poèmes purement français, qui, tout en passant à l'étranger, ont obtenu un succès médiocre, et se sont bien moins répandus que ceux dont le caractère était moins accusé. Le cycle de Guillaume d'Orange, par exemple, bien (pi'il ait pénétré en Italie et en Allemagne, n'a pas eu, à beaucoup près, le succès des récits de la Table Honde. La Chanson de Boland^ le plus beau et le plus vraiment national de nos vieux poèmes épiques, a eu des destinées différentes chez les différents peuples qui l'ont accueillie : l'Espagne l'a complètement défigurée en portant, dans ses romances deBoncesvcdles, l'intérêt sur les vainqueurs et non sur les Francs qui succombent; l'Italie ne l'a pas moins altérée en substituant aux mœurs rudes et héroïquement grossières de la féodalité primitive l'esprit romanesque, la galanterie et les avenlureux exploits de la chevalerie errante ; l'Allemagne l'a modifiée dans un autre sens en ne lui donnant pour mobile que le sentiment religieux, et en changeant les guerriers qui combattent pour la cause de Dieu, mais au moins autant pour l'honneur et pour la « douce France », en apôtres armés qui
(1) L'aUrait des œuvres françaises était si grand que même les poèmes de ce caractère ont parfois été traduits et imités, les Lorrains, par exemple, en néerlandais.
LA CHANSON DE ROLAND ET LES NIBELLNGEN. l'y
vont prêcher rÉvangile à la pointe du glaive, n'ont d'autre ardeur que celle de la foi, et n'ambitionnent d'autre couronne que celle du martyre. Dans ces différentes formes qu'a revêtues notre poème, on voit qu'il a toujours perdu ce qui en constituait le plus essentiellement l'inspiration, et que ce thème tout patriotique est devenu, dans les variations qu'il a subies, une sorte de lieu commun à peine distinct de tout autre sujet belliqueux et chrétien.
La vieille chanson française, telle que nous l'a conservée le précieux manuscrit d'Oxford dans une forme voisine de la rédaction du xi' siècle, vient de franchir de nouveau le Rhin et de passer encore une fois en vers allemands. M. Wilhelm Hertz, auquel nous devions déjà l'élégante traduction des lais de Marie de France, l'a traduite fort exactement et a permis ainsi aux lecteurs allemands de la comparer aux imitations qu'en ont rimées jadis leurs poètes avec plus de connaissance de cause que la plupart d'entre eux n'avaient pu le faire jusqu'à présent. Je crois cette épreuve destinée à modifier quelque peu le jugement qu'on en a souvent porté, et bien que M. Hertz, dans sa préface, partage à peu près les opinions émises jusqu'à lui sur le mérite de notre poème, et particulièrement sur le rang respectif des JSibelungen et du lioland^ je pense que son excellent travail amènera plusieurs esprits impartiaux, de l'autre côté du Rhin, à se rap-
procher des observations que je vais présenter sur ce sujet.
Le caractère d'une épopée est, avant toul, d'être vraiment nationale, d'être sortie des entrailles du peuple qui l'a produite, de résumer sous une forme poétique les grandes idées de son siècle, et principalement celles qui touchent la religion et la patrie; de s'adresser à tous les citoyens^ et de remuer en tous la fibre qui peut s'exalter jusqu'à l'héroïsme; d'offrir, en un mot, à chacun, idéalisés par l'imagination et dramatisés par le récit, les sentiments qui constituent le plus essentiellement sa personnalité sociale. Ces caractères ne sufTisent pas pour faire qu'une épopée soit belle : ils sont nécessaires pour qu'elle existe, et c'est parce qu'ils manquent à des poèmes, d'ailleurs de premier ordre, comme VÉnéide ou la Gerusalemme , qu'on hésitera à leur donner ce grand nom d'épopée, que l'on accordera au contraire à des œuvres bien moins parfaites sous le rapport de l'art, à notre Chanson de Roland, par exemple.
C'est, en effet, la réunion de ces caractères qui fait la valeur de ce poème et qui lui assure le premier rang parmi les nombreuses chansons de geste du moyen âge. C'est l'ame de la France féodale, telle qu'elle existait au xf siècle, qui le vivifie et l'inspire. Chaque chevalier chrétien pouvait croire avoir lui-même composé ces énergiques tirades où il retrouvait tous ses
sentiments, toutes ses idées, toute sa vie, et on comprend parfaitement que les guerriers normands à la bataille d'Hastings, au moment d'une action décisive pour leur chef et pour eux, sentissent leur emplir le cœur et leur monter aux lèvres les rudes vers qui chantaient des Francs prêts comme eux à vaincre ou à mourir.
Et cependant il ne faudrail pas pousser trop loin cette remarque, dont on risquerait de fausser le sens en l'exagérant. Le grand malheur du moyen âge, en politique comme en littérature, a été la division trop rigoureuse de la nation en trois classes distinctes : le clergé, qui formait pour ainsi dire une patrie à part pour ses membres, la noblesse, guerrière et toute-puissante, et ce qu'on appela plus tard le tiers état, dans l'embarras ou Ton se trouvait de le désigner par un nom plus précis, c'est-à-dire la masse du peuple. Le clergé avait sa littérature, restée latine par la langue et consacrée surtout à la religion, à la science ou à l'histoire ; les barons avaient leurs chansons épiques, et ce n'est guère que de cette classe, la plus importante au point de vue de la civilisation, qu'il s'agit, quand on parle de littérature nationale. Quelque opinion qu'on ait de l'ignorance plus ou moins profonde de la foule au moyen âge, quelque littérature dont on lui attribue la connaissance, on sera obligé de convenir que, antérieurement au XIII' siècle, la poésie est à peu près
exclusivement destinée à l'aristocratie, et que des poèmes surtout de la nature do celui qui nous occupe ne pouvaient être écrits qu'en vue d'un public chevaleresque; aussi les adresses aux auditeurs qui commencent beaucoup de chansons de geste les appellent-elles toujours « seigneurs » ou « barons » . C'est donc dans ce sens que nous pouvons regarder la Chanson de Roland comme nationale : c'est surtout pour la classe aristocratique et guerrière de la nation qu'elle était vraiment épique.
Aussi l'homme, avec ses passions naturelles, ses sentiments généraux, ses affections communes, est-il bien moins le sujet de ce poème que le « baron » avec ses passions particulières et ses sentiments de caste. Le guerrier ne nous apparaît guère que comme membre de la vaste organisation féodale : ses devoirs sont ceux du chrétien envers lareligion, du vassal envers son suzerain, du seigneur envers ses vassaux, du frère d'armes envers son « compagnon » ; les sentiments étrangers à ceux-là tiennent dans les vers du poète une place imperceptible. J'en citerai quelques exemples.
Ganelon a été désigné par Charlemagne, sur le conseil de Roland, pour porter au roi sarrasin Marsile la réponse de l'empereur à une ambassade. Dans les mêmes circonstances, l'année précédente, deux envoyés francs avaient été décapités par ordre du traître infidèle; Ganelon s'attend au même sort, aussi
jiire-l-il, s'il en revient, de se venger de Roland et des douze pairs qui l'onl exposé à ce péril. Mais, même dans Ganelon, le caractère le plus saillant de tous parce qu'il fait exception à l'idéal dont tous les autres se rapprochent plus ou moins, le sentiment de son devoir comme envoyé royal est encore si puissant que, au moment de trahir son maître et de concerter avec Marsile un odieux guet-apens où doit périr la fleur de l'armée française, il veut d'abord s'acquitter de son message, et le fait avec cette fierté insultante qui caractérise souvent les discours de ce genre dans les chansons de geste et vaut parfois la mort aux orateurs. La scène est belle et vivante.
Le comte Ganelon setait bien préparé à son discours; il commence à parler avec grande sagesse, comme un homme qui sait bien s'en acquitter, et dit au roi : « Soyez salué au nom du Dieu de gloire que nous adorons! Voici ce que vous mande le puissant Charlemag-ne : recevez ia sainte chrétienté, il vous donnera en fief la moitié de l'Espagne. Si vous ne voulez pas accepter cet accord, vous serez pris et lié par force, on vous conduira cà son tribunal, à Aix, et là vous mourrez par jugement, avec honte et déshonneur. » Le roi Marsile fut indig-né de ce lang-age; il tenait à la main un javelot empenné d'or, il l'en eut frappé si on n'avait arrêté son bras.
Le roi Alarsile chang-e de couleur, il brandit la haste de son javelot; Ganelon, à cette vue, met la main à l'épée, il la tire de deux doig-ts hors du fourreau, et lui dit : « Vous êtes belle et brillante ; il y a longtemps que je vous porte en cour de roi : l'empereur de France ne pourra pas dire que je sois
mort seul en pays lointain; avant cela les plus braves vous auront payée cher. » Les païens s'écrient : « Empêchons la lutte ! »
On calme Marsile, et Ganelon achève ce qu'il a à dire. On le voit, ce traître est prêt à mourir pour remplir le message dont on l'a chargé, dont il a reçu l'investiture symbolique « par le bâton et le gant » (1).
Plus tard, Olivier et Roland, laissés àl'arrière-garde, et engagés avec leurs compagnons dans les défilés des Pyrénées, voient venir à eux l'immense armée des Sarrasins. Leur perte est presque certaine, s'ils n'appellent à leur aide le gros des troupes françaises qui ont pris l'avance avec l'empereur : Uoland n'a qu'à sonner son grand olifant (cor d'ivoire) , et Charlemagne va revenir sur ses pas. Par trois fois Olivier l'y engage : « Compagnon Roland, sonnez votre olifanl; Charles l'entendra et fera retourner l'armée; le roi et tous ses barons viendront nous secourir. — Ne plaise à Dieu, répond Roland, que mes parents soient blâmés à cause de moi, et que la douce France tombe en déshonneur!... Non, mes parents n'auront jamais de reproches à mon sujet. » Cette héroïque folie est essentiellement propre à la chevalerie française , et on
(1) [L'esprit de cette scène est bien tel qu'il est indiqué dans le texte ; mais les études postérieures ont montré qu'elle appartenait à une rédaction plus ancienne que la nôtre, oîi Ganelon, envoyé par Charles à Marsile, arrivait à Saragosse sans avoir d'avance concerté et même prémédité sa trahison.]
LA CHANSON DE ROLAND ET LES NIBELUNGEN. Il
la retrouve à toutes les époques de son histoire, cause souvent, comme àRoncevaux, comme à la Massourah, comme à Créci, des plus grands désastres, mais aussi source des plus brillants exploits. Jamais un guerrier grec n'aurait parlé comme parle ici Roland, qui est inspiré non par la bravoure ordinaire, qui n'exclut pas la prudence, mais par le sentiment exalté de (( l'honneur », cette nouvelle vertu inconnue aux temps anciens, et l'un des mobiles les plus considérables de la poésie épique des temps modernes. Ce sentiment, et l'idée des devoirs guerriers d'un vassal, respire bien dans ces paroles de Roland :
Quand Roland voit qu'il y aura bataille, il se fait plus fier que lion ou léopard; il appelle les Français, ets'adressant à Olivier : « Compagnon, ami, n'exprimez pas ces craintes : l'empereur qui a laissé avec nous ces Français en a choisi tels vingt mille qu'il n'y savait pas un seul couard. Pour son seigneur on doit souffrir les plus grands maux, et endurer et grand chaud et rude froid; on doit pour lui perdre du sanget de la chair. Que chacun avise à donner de grands coups, en sorte qu'on ne chante pas sur nous de mauvaises chansons! Frappe de Hauteclaire, et moi de Durandal, ma bonne épée que le roi me donna. Si je meurs ici, celui qui l'aura pourra dire : Cette épée fut à un noble vassal ! »
Mais le passage oij se montre le mieux cette atténuation des sentiments les plus naturels et les plus généreux au profit des sentiments particidiers à l'époque et à la caste est celui qui raconte la mort de Roland. Au
moment de rendre le dernier soupir, le héros, couché sous un arbre, la tête tournée, — comme plus tard Bayard, — vers l'ennemi qui n'ose encore l'approcher, rappelle à sa pensée sa vie entière et donne un regret h tout ce qu'il va quitter : l'empereur, son épée, la douce France, la famille féodale, sont successivement mentionnés; mais il n'a pas une pensée pour la belle Aude, la sœur d'Olivier, sa fiancée, qui doit pourtant mourir de douleur en apprenant qu'il n'est plus (1) :
Le comte Roland est couché sous un pin; il a tourné son visag-e vers TEspag-ne ; il se prend à se ressouvenir de plusieurs ■choses, de toutes les terres qu'il a conquises, de la douce France, des hommes de sa lignée, de Gharlemagne, son seig-neur, qui Ta élevé; il ne peut s'empêcher de pleurer et de soupirer; mais il ne veut pas s'oublier lui-même : il bat sa coulpe et réclame la pitié de Dieu.
Tel est, si je ne me trompe, le trait caractéristique de la Chanson de Roland : l'homme ne s'y montre guère que sous l'armure du « baron » ; les sentiments guerriers et féodaux sont les seuls qui fassent battre son cœur; la religion, conçue d'ailleurs d'une façon tout extérieure, leur est étroitement alliée,
(1) [La critique, encore ici, oblige aujourd'hui à juger autrement ce morceau : si Aude n'a pas de place dans les dernières pensées de Roland, c'est qu'elle était inconnue à la rédaction primitive, à laquelle appartient ce passage ; mais le fait môme que l'amour ait été aussi complètement inconnu au héros de notre poème est caractéristique.]
et donne seule à l'homme toute sa vertu. Les Sarrasins, par exemple, ont beau avoir toutes les qualités, ils n'en sont pas moins traités de « félons » ; et si le poète se prend par hasard à tracer de quelque infidèle un portrait flatteur, il ajoute aussitôt : (' S'il était chrétien, nul ne vaudrait mieux que lui. » Les rapports d'homme cà homme ne sont pas purement naturels : l'amitié même de Roland et d'Olivier, l'union des douze pairs, sont fondées sur des coutumes féodales. C'est ce qui différencie profondément notre épopée des deux autres compositions avec lesquelles on est le plus tenté de la comparer, et qui sont aussi parfaitement distinctes entre elles, V Iliade et les Nihelungen.
Les Nibelungen ont été, depuis le commencement de ce siècle, pour l'Allemagne entière, l'objet d'un légitime orgueil; bien loin de le critiquer, je souhaiterais que nos anciens poèmes eussent excité en France autant d'admiration et de fierté. C'était, sans doute, une belle chose pour une nation aussi poétique que le peuple allemand de se trouver une vraie épopée et de pouvoir placer à côté de son âge héroïque une littérature héroïque. Ce n'est pas, d'ailleurs, une admiration inintelligente et stérile que nos voisins ont vouée à ce précieux monument : le goût éclairé et l'étude du moyen âge poétique ont marché chez eux de front avec le culte de l'antiquité; ils ont été con-
duits, par leur patriotisme liltéraire, à franchir les limiles étroites des anciennes esthétiques, et ils ont jeté les bases de ce grand Panthéon où toutes les religions littéraires se rencontrent sans se combattre, s'expliquant, au contraire, et s'ennoblissant l'une par l'autre. Ce n'est donc qu'un tort bien léger que je leur reprocherai en les accusant d'avoir un peu trop élargi le sanctuaire particulier de leurs divinités nationales, aux dépens de dieux étrangers qui n'avaient pas moins de droits. Le Nibelungenlied est, à coup sûr, un poème de la plus haute valeur et de l'intérêt le plus grand; mais son nom ne méritait ni d'être associé au nom de V Iliade, ni d'étouffer à peu près complètement celui de la Chanson de Roland. A mes yeux, le poème allemand et le poème français ont des mérites divers, mais égaux; ce qui manque à l'un se retrouve dans l'autre, et, incomplets à peu près au même degré, ils balancent leurs qualités et leurs défectuosités respectives. La Chanson de Roland a le grand avantage, que j'ai indiqué plus haut, d'être un poème vraiment national ; la tradition avait consacré dans toutes les mémoires les faits qu'elle célèbre, et les idées qui l'inspirent remplissaient tous les cœurs. Les croisades ne sont que la réalisation de ces idées, qui constituaient l'atmosphère commune où chacun respirait. De même que \ Iliade, la Chanson de Roland célèbre la grande lutte de l'Europe
LA CHANSON DE ROLAND ET LES NIBELUNGEN. lo
contre l'Asie; de même que Y Iliade, elle exploite et exalte le sentiment national; de même que Y Iliade, elle est toute pénétrée des idées religieuses de son temps. Les familles puissantes y trouvent leur mention et y cherchent leur généalogie, comme les princes et les peuples de la Grèce dans les vers d'Homère ; les diverses « échelles » y sont dénombrées, avec le nom des chefs et l'indication des peuples qui les composent, exactement comme dans le poème grec; et les rliapsodes qui chantaient sur la lyre les vers de V Iliade ne réveillaient pas dans les cœurs plus de sentiments religieux, patriotiques et guerriers que les jongleurs qui chantaient sur la « vielle )> les laisses de la Chanson de Roncevaux . Ce caractère fait complètement défaut aux Nibelungen, et c'est là ce qui constitue, à mon avis, leur infériorité sur notre poème.
En quel temps, en effet, se passent les événements que racontent les Nibelungen ? Certains personnages, comme Alberich, Siegfried, Brunhild, se perdent dans la nuit du passé immémorial et semblent même des figures mythiques plutôt que des êtres réels ; d'autres sont d'une époque presque toute récente (le margrave Riidiger et l'évêque de Passau Pilgrin appartiennent au x' siècle) ; la majeure partie, comme Gunther,Etzel, Dielrich, se rapportent à la période des invasions. C'est aussi cette dernière époque dont on a
voulu voir l'inspirai ion dans les Nibelungen ; je ne nie pas que ce poème, dans ses premières données, ne date du v' siècle, mais assurément il n'en a pas conservé de traces morales. Quoi ! ces rois paisiblement établis, régnant magnifiquement les uns en Hongrie, les autres aux bords du Rbin, seraient des souvenirs fidèles de ces chefs de peuplades barbares qui traversaient l'empire romain en pillant et ne se fixaient guère que quand le sol leur manquait ou qu'elles étaient arrêtées dans leur course? Ce débonnaire Elzel, qui se laisse mener par sa femme, aurait emprunté autre chose que son nom au terrible Attila, le fléau de Dieu ? Il n'y a pas dans tout l'ouvrage un vestige des idées, des sentiments, des passions de cette époque, ni, disons-le, d'aucune autre époque. Tandis que \ lUade et la Chnmon de Roland ont atteint leur forme définitive environ deux siècles après les événements qu'elles racontent, quand la tradition en était vivante encore et qu'il n'était survenu aucun grand changement social ou religieux, le JSïhelungenlïed n'arriva qu'au xm' siècle à la forme que nous possédons et perdit sur la route, à travers les grandes révolutions qui s'étaient accomplies dans l'intervalle, tout ce qu'il avait de national. La religion elle-même changea : païen dans sa conception primitive, le poème reçut un vernis de christianisme qui ne pénétra pas à l'intérieur, mais qui détruisit l'influence
de Fancien culte : aussi celte épopée est-elle une des seules où le sentiment religieux ne tienne à peu près aucune place. Le sentiment de la patrie y est plus effacé encore ; je ne sais si on y trouverait un seul vers ou il se manifestât, et il suffit de songer à la puissance qu'il a dans la Chanson de Roland pour sentir combien ce dernier poème est supérieur comme épopée nationale. Le seul trait bien germanique qui se fasse sentir dans les Nïhelungen^ c'est la fidélité absolue du vassal au seigneur, fidélité qui ne recule ni devant un crime, ni devant un sacrifice, et qui pousse Hagen à tuer Siegfried, comme lliidiger à combattre ses plus chers amis.
Ainsi, les Nibehmgen manquent de celte inspiralion nationale, de ce fond grandiose et original sur lequel se détachent les figures et les événements dans Y Iliade ou le Roland. Ils prennent leur revanche contre ce dernier poème par leurs côtés humains; les idées et les sentiments qu'ils expriment, par cela même qu'ils ne sont pas propres à une nation et à une époque, sont plus universels et partant plus touchants et plus sympathiques : nous n'avons plus affaire à des guerriers bardés de fer; nous n'assistons plus seulement à des batailles; l'honneur, le dévouement, la religion ne sont plus les mobiles exclusifs: les femmes se mêlent aux héros et occupent presque autant l'attention; les scènes pacifiques, les mariages, les fêtes,
les plaisirs alternent avec les combats ; l'amour, l'amitié, ratîeclion paternelle tiennent la place la plus considérable et fournissent les ressorts qui font le plus marcher l'action.
Une foule d'idées complètement étrangères à la sphère morale de la Chanson de Roland s'expriment et remplissent le poème; et si bien des traits décèlent l'âge encore barbare où il a été composé, c'est ùans la manière d'éprouver les sentiments communs aux hommes de tous les temps, et non dans l'empire exclusif et universel d'un sentiment propre à une époque. En un mot, les Nibeliingen sont un poème humain, la Chanson de Roland est un poème national. On sent que ce que l'épopée allemande perd en force, en inspiration, en importance historique, elle le regagne en vérité, en intérêt et en valeur esthétique. Si dans Tliistoire littéraire, envisagée au point de vue des différentes manifestations nationales de la pensée, du génie et des idées diverses des peuples, la Chanson de Roland doit occuper une place plus importante, il faut assigner aux Nibelungen un rang plus élevé dans l'histoire de la littérature envisagée sous le rapport de l'art. Mais la balance, qui penche pour le poème germanique, si on fait abstraction du genre auquel il prétend appartenir, incline sensiblement pour notre vieille geste dès qu'il s'agit de comparer entre elles deux épopées; car, malgré ses imperfec-
lions el ses lacunes, Ja Chanson de Roland mérile complètement ce beau nom, qu'il n'est permis d'accorder aux Nibehmyen qu'avec bien plus de réserve. J'ai nommé tout à l'beure l' Iliade^ et il m'est impossible de terminer cette rapide étude sans jeter un coup d'œil sur cet admirable monument, à la hauteur duquel on prétendrait vainement élever les essais du moyen âge. Les Grecs, « enfanls gàlés des filles de Mémoire », ont eu seuls le privilège de posséder une parfaite épopée, et toutes celles des autres peuples ne paraissent que des ébauches dès qu'on les rapproche de ce modèle. Si l'on veut examiner spécialement y Iliade au double point de vue où je me suis placé pour comparer la chanson de Siegfried et celle de Roland, on verra qu'elle réunit en elle les qualités qui se trouvent divisées dans les deux autres. Certes, jamais poème ne fui plus national que celui qui chantait la guerre de Troie, le plus grand événement dont les Grecs aient gardé mémoire jusqu'aux guerres médiques, arrivées à une époque déjà trop civilisée pour l'épopée; jamais poème ne fut non plus pénétré plus profondément de toutes les idées religieuses, morales et sociales du peuple auquel il s'adressait. Ef. sur ce point même, il est supérieur à la Chanson de Roland: car ce n'était pas une certaine caste, c'était bien vraiment la nation tout entière qui trouvait dans les vers du poète l'expression idéale de tout ce qui
constituait sa vie publique. De môme, les qualités des JSibelungen se retrouvent dans le poème grec, mais avec une écrasante supériorité : là aussi il y a des caractères, mais au lieu d'être à peine indiqués, de ne se développer qu'à l'aide des circonstances, d'offrir souvent de singulières contradictions, ils sont à la fois toujours conséquents avec eux-mêmes et étudiés dans tous leurs détails; ils s'annoncent dès leur apparition et se développent logiquement à propos des diverses péripéties. Toutes les passions humaines, l'ambition, l'amour, l'amitié, la vengeance, les affections domestiques, trouvent dans les divers personnages une expression à la fois dramatique et vraie, vraie d'abord pour les Grecs et aussi pour l'humanité entière. Et enfin, si, laissant de côté la matière, nous en étudions le travail, le génie hellénique apparaît encore plus admirable : le plan, simple et grand, n'est ni trop stérile comme dans le Roland, ni confus et disproportionné comme àdin?>\Qi Nibelungen\ les divers incidents, tous subordonnés à une action principale, se succèdent de manière à exciter un intérêt croissant; les personnages secondaires occupent une juste place et s'effacent de plus en plus à mesure que grandissent dans l'action les deux figures principales ; la seule marque peut-être d'un art encore imparfait, l'imporlance, pour nous fort excessive, donnée aux descriptions de combats, trouve aisément sa justification dans les
LA CHANSON DE ItOLAND ET LKS NIBELL'NGEN. 21
goûts de l'auditoire auquel elles étaient destinées; elles se retrouvent d'ailleurs dans tous les poèmes épiques des temps primitifs, et se rencontrent dans les Nihelungen et à un degré encore bien plus fastidieux dans la Chanson de Roland. Parlerai-je de la forme? et parmi les plus ardents admirateurs des poèmes du moyen âge s'en irouve-t-il un seul qui ne convienne de leur infériorité sur ce point? Les tirades souventénergiques, mais rudes, monotones, et dénuées de souplesse autant que d'éclat, du poème français; les quatrains traînants, bien qu'à l'occasion gracieux et poétiques, des Nibeluncjcn, peuvent-ils entrer en lice avec ces beaux et pleins hexamètres qui prêtent à la pensée une forme à volonté si majestueuse, si puissante et si délicate? Là encore il faut se résigner à reconnaître la suprématie de ce peuple favorisé, et les nations modernes peuvent dire à leur épopée, en parlant de V Iliade, ce que Stace disait à son poème à propos de VÉîieide : « N'essaye point d'atteindre la divine Iliade,
Sed longe insequere et vestigia semper adora. »
Est-ce à dire que ces essais qui n'ont pu arriver jusqu'à la perfection dont VIliade nous offre un exemple unique méritent le mépris où on les a tenus longtemps et soient indignes d'occuper les labeurs des hommes d'étude et d'exciter l'intérêt des hommes de
goûl? Je crois avoir suffisamment montré que celle idée élait loin de mon esprit. Il est à regretter, au contraire, que nos anciennes productions épiques n'aient pas encore attiré en France l'attention qu'elles réclament et qui n'aurait besoin que de s'y porter sans préjugés pour en reconnaître loule la valeur. Elles ne sont pas seulement précieuses en ce qu'elles sont la mine la plus abondante et la plus pure d'où nous puissions extraire des renseignements sur les coutumes, les mœurs et les idées de nos aïeux; elles le sont à un plus baut degré encore en ce qu'elles nous révèlent leur génie original. La France a, depuis les croisades, subi bien des révolutions successives, et chaque siècle qui a prétendu inaugurer l'avenir a d'abord voulu rompre avec le passé. 11 est donc bien difficile de renouer aujourd'liui une chaîne si souvent brisée, et la complète transformation qui semble s'être opérée en nous explique l'indifférence avec laquelle ont été accueillies ces œuvres du génie français à son aurore. Cette transformation n'est pas aussi profonde qu'elle le paraît au premier abord : en vain nous ne voulons dater que de nous-mêmes ; nous sommes bien les fils de nos pères, et nous ne pouvons renier notre origine, L'époque n'est-elle pas encore arrivée oii nous sentirons que la vraie grandeur d'un peuple doit s'appuyer sur son bistoire, et que l'avenir, bien loin d'êlre l'ennemi du passé, ne fait que développer et mûrir le
germe contenu dans celui-ci? Quand nous serons pénétrés de cette grande et sainte vérité, nous respecterons et nous aimerons davantage les œuvres vraiment nationales des générations qui nous ont précédés sur le sol que nous appelons la patrie, et nous comprendrons qu'il faut conserver le dépôt que nous avons reçu d'elles et le transmettre à nos fils, entouré de notre respect, si nous voulons qu'à leur tour ils honorent celui que nous leur laisserons : l'espoir de vivre dans la mémoire de nos descendants nous fera conserver le souvenir de nos aïeux : memores, comme di Tacite, majorum et posterorum.
IIUOX DE BORDEAUX
On peul dire qu'an commencement de ce siècle le moven âge fut retrouvé, car auparavant on ne connaissait iiuère d'autre passé que l'antiquité classique. C'était un monde perdu, à la découverte duquel s'élancèrent une foule de navigateurs plus ou moins aventureux; ils crurent d'abord, commejadis les premiers conquéranls de l'Amérique, qu'ils allaient trouver l'Atlantide et le paradis terrestre, et remplirent d'or et de merveilles leurs descriptions et leurs récits. Ce n'est que peu à peu qu'une nouvelle génération, moins enthousiaste et plus patiente, commença à tirer la géographie de ces contrées reconquises du vague qui règne encore sur plus dune de leurs provinces. Il faudra sans doute bien des années encore pour que l'étude et l'appréciation de notre ancienne littérature acquièrent des bases solides et donnent des résultats définitifs. En attendant, les travaux préparatoires naissent de tous côtés, et parmi eux se multiplient ceux qui
HLON i»i: r.or.DEAix. 05
sont sans contredit les plus utiles, je veux dire les publications de textes originaux.
L'existence de poèmes héroïques en langue française du moyen Age n'est reconnue que depuis le commencement de ce siècle, et c'est en i 829 qu'on en donna pour la première fois quelques fragments au public. Depuis celle époque, un assez grand nombre de volumes ont reproduit avec plus ou moins de science et d'exactitude quelques-unes de nos principales chansonsde geste. Enfin depuis deux ans (1) s'est commencée la publication générale de toutes ces épopées nationales que chantaient sur la liarpe ou la viole les rhapsodes du xiii" siècle, les jongleurs. Entreprise sous les auspices du miuistre de l'instruction publique, la collection des Anciem Poètes de la France se poursuit sous ceux du ministre d'État et sous la direction habile et intelligente de M. F. Guessard. Elle comprend déjà cinq volumes, dout le dernier est incontestablement le plus digne d'intérêt. Les chansons contenues dans les autres ne sont guère que des œuvres de seconde ou troisième couche, composées quand l'inspiration épique des V\e\\\e?> gestes était éteinte, et dont les auteurs n'ont pas su rajeunir par quelque souffle nouveau les lieux communs que leur fournissaient les poètes antérieurs. Elles ont donc un intérêt réel pour le philologue et l'historien de la littérature, mais elles
(1) [Je rappelle que cet article est de 1862.]
ne sauraient offrir nn vif attrait à cette classe de lecteurs que les Allemands appellent « laïques » et que je ne veux pas nommer « profanes ».
Il en est autrement de Huon de Bordeaux^ qui forme le cinquième volume de la collection. L'auteur, quel qu'il soit, n'était pas un poète ordinaire. El ici s'offre dès l'abordune question que je ne puis esquiver et qui se présente nécessairement quand on parle du mérite littéraire d'un écrivain. Quelle part le « trouveur » (1) qui a rimé les aventures de Huon a-t-il eue dans la composition de cette œuvre et doit-il avoir, par conséquent, dans son succès? A-t-il inventé le sujet qu'il a versifié, ou son rôle s'est-il borné à donner la forme poétique à une légende déjà populaire? C'est là un point délicat et que je vais essayer de déterminer.
Les critiques allemands, Jacob Grimm et Laclimann à leur tête, ont fait, à propos de toute espèce d'épopée, une distinction fondamentale, que M. Génin a aussi essayé de tracer à propos de la chanson de iloncevaux : c'est la distinction entre le Volks-Epos et le
(i) [Il n'y ^ aucune raison de donnera ce mol, dans la langue moderne, la forme qu'avait le nominatif en ancien français. La faute, comme pour fabliau au lieu de fableau^ remonte à Fauchet, au xv!"^ siècle.]
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Kunst-Epos^ l'épopée populaire et l'épopée artistique. La première est pour ainsi dire la voix d'une nation tout entière sur les lèvres d'un seul poète, simple reproducteur ou tout au plus arrangeur de traditions qui vivent dans le peuple et qui reçoivent par le poète une forme définitive. La seconde est le résultat de l'imagination et de l'art d'un écrivain qui met à profit soit l'histoire, soit le^ légendes, mais qui a la conscience de ce qu'il fait, qui maîtrise son sujet, le taille, l'allonge, le façonne à sa fantaisie, et rapproche sa matière autant que possible de l'idéal esthétique qu'il entrevoit. Le type de la première classe est le poème des JSibelimgen^ où l'impersonnalité du poète s'accuse dès les premiers vers (l). Les œuvres telles que VEnéide ou la Gerusalemme appartiennent à la seconde classe, la seule qui puisse exister quand la civilisation croissante a étouffé dans le peuple la poésie traditionnelle en développant les lumières et la critique des classes élevées, et quand elle a substitué le génie ou le talent de l'individu à l'inspiration confuse des masses. La question que je posais tout à l'heure à propos de notre Chanson de geste revient donc à celle-ci : appartientelle aux œuvres primitives ou bien aux œuvres raisonnées, aux Yolks-Epen ou aux Kutist-Epen?
(1) «Les anciens contes nous font de merveilleux récifs de héros dignes de louanges, d'une grande hardiesse ; des combats de vaillants guerriers, de pleurs et de deuil, de joie et de festins ; écoulez ces merveilles. »
Les annales des temps carolingiens, fouillées par d'habiles érudits, ont fourni des citations concluantes pour prouver combien la figure de Charlemagne, les héros qui l'entourèrent, les conquêtes qu'il fitetl'empire qu'il fonda prirent rapidement dans le souvenir populaire un caractère merveilleux et légendaire. Célébrés au moment même par de courtes cantilènes militaires, chacun des exploits, chacun des guerriers du grand empereur vit bientôt se former autour de son nom une épopée en germe, qui finit par donner les chansons de geste que nous possédons, après une série de transformations qui n'ont pu encore être soumises à des observations assez exactes. Quelques grands faits se détachèrent, soit par leur importance réelle, soit par le caprice populaire, de l'ensemble des souvenirs, et formèrent comme le cadre général de récits moins aimés et moins répandus; quelques personnages furent adoptés de préférence, pour des raisons qu'il est impossible de déterminer aujourd'hui, parmi tous ceux qui entouraient le souverain héros, et devinrent le cortège inséparable, hostile ou dévoué, de « l'empereur àla barbe fleurie » . On rattacha même à ce centre les traditions postérieures qui convenaient assurément mieux aux successeurs de Charlemagne, et c'est parla que furent altérés sensiblement, dans plusieurs compositions épiques, le type de l'empereur et le caractère original du cycle. Ainsi parvinrent jusqu'aux poètes
du XI' OU xii' siècle les matériaux tout préparés de poèmes qu'ils revêtirent de la langue et de la versification de leur temps, mais dont ils ne changèrent pas plus le fond que plus tard les renouveleurs de ces poèmes, vieillis au xiii' siècle, n'en altérèrent le sujet en leur remettant un costume à la mode et en leur rajustant des rimes neuves. Ces poèmes-là, tels que Boncevaiix, Ofjpr le Danois, Gonnond et Isembard, soûl vraiment des œuvres primitives, des Volks- Epen : de là cette absence d'art qui s'y fait souvent sentir, de là ces brutalités, ces longueurs, ces répétitions qui nous choquent autant qu'elles plaisaient sans doute à nos pères ; mais de là aussi cet intérêt puissant qui s'y attache, cette couleur vraie et forte et cette simplicité grandiose qui atteignent parfois le sublime. Vers la fin du xii" siècle, on avait donné à toutes ces vieilles légendes la forme qu'elles conservèrent depuis sans changement essentiel ; le travail des trouveurs de la première race était terminé, et leurs épigones ne sentaient pas encore dans les œuvres de leurs devanciers une vétusté assez grande pour les décider à consacrer leurs veilles au soin de les rajeunir. Enfermée dans un cadre étroit de récits et d'idées, la poésie épique y tournait sur elle-même, et se déshonorait entre les mains de rimeurs sans originalité et sans talent, qui faisaient sans cesse, suivant la spirituelle expression de M. Éd. du Méril, « des vers nou-
veaux sur des pensers antiques », copiaient maladroitement les originaux qu'ils avaient sous les yeux, et développaient surtout les côtés défectueux de la poétique tradilionnelle. Ainsi, la force brutale, qui jouait un rôle important dans les anciennes chansons, devenait, en se personnifiant dans des géants grossièrement invincibles, le motif principal de longues rhapsodies faites pour provoquer le rire plutôt que l'émotion sincère; ainsi, la figure de Charlemagne, si imposante dans la chanson de Roncevaux^ grande et puissante encore dans les premières branches de Gu'iUaume d'Orange ou des Quatre fils Aimoii, devenait dans les rimes de ces «jongleurs bâtards», comme les appelle Jean Bodel, une caricature grotesque. Les mêmes aventures étaient constamment reproduites sous d'autres noms, et si, pour jeter quelque variété dans les récits, on y introduisait des circonstances nouvelles, elles étaient généralement de nature à leur enlever tout leur mérite. Enfin, il semblait que l'épopée nationale se mourût et que l'antique chanson de geste dût disparaître tout à fait devant le conte breton, introduit ou popularisé par Chrétien de Troies.
Les poètes qui, à cette époque, essayèrent de ressusciter ce corps languissant en lui infusant quelque principe de vie nouvelle, employèrent diverses ressources. Les uns recherchèrent dans les exploits du
HUOX DE BORDEAUX. 31
grand empereur ceux qui avaient été injustement négligés par le caprice populaire, et les traitèrent d'après les procédés connus : ainsi fit Jean Bodel dans sa chanson des Saisnes. D'autres chantèrent des faits étrangers au cycle carolingien de la même manière et pour ainsi dire sur le même mode : c'est ce que firent l'auleur de Floovant^ l'auteur de Hugues Capet (1). D'autres enfin eurent l'idée de sacrifier au goût du siècle pour les aventures merveilleuses, pour les amours et les enchantements, mais de faire passer tous ces prestiges des récits importés de l'Armorique ou de l'Angleterre dans la vraie matière épique française. Ils durent nécessairement substituer leur imagination à la tradition qui leur faisait défaut, et se borner à remplir à l'ancienne manière le fond sur lequel ils dessinèrent les sujets nouveaux. C'est à une tentative de ce genre que nous devons Huon de Bordeaux (2).
Il me semble voir l'auteur de ce charmant ouvrage chercher un sujet pour ses rimes. Sans doute, en refeuilletant dans sa mémoire les légendes innombrables qu'avaient transmises jusqu'à lui les siècles
(1) ^Cette façon d'envisager les choses ne pourrait plus être considérée comme tout à fait exacte, et il y a dans cet exposé bien des traits que je modifierais aujourd'hui.]
(2) [En fait, la part de Tinlluence des romans bretons sur Huon de Bordeaux doit être considérée comme assez faible et restreinte à certaines tendances générales. Dans la suite même de cette étude, on n'a essayé de rien ramener directement à cette source.]
32 POÈMES ET LÉGEiNDES DU MOYEN AGE.
précédents sur les compagnons de Cliarlemagne, il se souvint que le jeune Huon, fils de Seguin de Bordeaux, avait, suivant un poème presque oublié, tué le fils de Charles, et qu'un loug exil avait été la punition de cette faute involontaire; il n'oublia pas que, revenu d'exil et trahi par son frère, il avait triomphé, par le jugement de ses pairs, du mauvais vouloir de l'empereur, et qu'il était rentré paisiblement en possession de son duché. Comme Byron plusieurs siècles après, il avait besoin d'un héros (1); il crut l'avoir trouvé et que celui-là faisait bien son compte. Mais pour que l'histoire de lluon de Bordeaux sortît de l'ornière de tous les poèmes qui célébraient des héros également un peu négligés par le grand flot de la poésie épique, il fallait y introduire un élément nouveau. Cet exil qui avait consumé plusieurs années de la vie du jeune duc, le trouveur résolut de le remplir de merveilles, et tout d'abord, pour se donner les coudées franches, il en transporta le lieu dans le lointain Orient, la patrie des prodiges, l^uis, soit que son imagination ait créé de toutes pièces Auberon, « le roi de faèrie », soit, comme je m'efforcerai de le prouver, qu'il ait mis à profit des légendes antérieures, il se servit de ce personnage fantastique pour introduire dans l'histoire de
(1) / loant a hero, an uncommon want, etc.
Lord Byron, Don Juan, cli. i, str. 1.
Huoii le merveilleux qui devait le mieux plaire à ses auditeurs, et qui s'est trouvé, après tout, d'assez bon aloi pour charmer l'Europe pendant plusieurs siècles, et inspirer encore Siiakspeare et Wieland. Sur ces deux fondements il a construit une fable ingénieuse dans ses détails, intéressante dans l'ensemble, et, dans une intrigue compliquée il a révélé, malgré quelques inadvertances, une dextérité qui ferait honneur au romancier le plus habile. Enfin, il a brodé sur ce canevas des vers faciles, rarement originaux, mais quelquefois heureux et souvent spirituels. Le tout forme un des poèmes les plus charmants et les mieux distribués que nous ait laissés le moyen âge. Parmi les causes de sa fortune, il faut compter le ton héroï-comique qui s'y soutient d'un bout à l'autre : le poète a su se garder de la grossièreté burlesque qui fait trop souvent le seul comique des chansons de geste de la seconde époque et qui dépare encore les productions des imitateurs qu'il a rencontrés, le Baudouin de Sebourc par exemple, où il y a plus d'esprit, de verve et d'imagination que dans Hiion, mais où les plaisanteries du plus bas étage remplacent souvent ce que Boileau aurait appelé l'élégant badinage de notre auteur.
D'après les idées que je viens d'exposer, l'auteur de Hiion de Bordeaux peut revendiquer dans le mérite et le succès de ce poème une plus large part que celle
qui est due à la plupart des trouveurs de cette époque. M. Guessard a donné dans sa préface des raisons l'ort pertinentes pour le placer à la fin du xif siècle; celles qui le décident h en faire un habitant de Saint-Omer, sans être aussi concluantes, ne sont pas cependant sans valeur. En tout cas le dialecte du poème est artésien, et on verra que d'autres raisons portent à chercher de ce côté la patrie de l'auteur.
Le savant éditeur n'a pas même essayé, et avec raison, de découvrir le nom de celui « qui nous a conté » les aventures du fils de Seguin de Bordeaux. Quelques auteurs (1) ont nommé Huon de Villeneuve, un des rares noms qui sont parvenus jusqu'à nous de ceux des poètes de cette époque, et auquel, pour cette raison, on a attribué plus d'une œuvre qu'il ne peut revendiquer. Je ne sais sur quoi on s'est fondé pour lui faire honneur de notre poème, les manuscrits ne donnant rien qui puisse mettre sur la trace de l'auteur. Comme la plupart des chansons de geste, Hiion de Bordeaux est anonyme.
J'ai essayé d'apprécier la part qui revient au rimeur dans le poème qui nous occupe ; avant de rechercher l'origine des matériaux qu'il a mis en œuvre et de raconter la destinée de son ouvrage^, il est bon de donner une analyse de cet ouvrage. Je m'attacherai
(1) Voy. Keightiey, The Fairy Mythology, édit. de 1850, 1. 1, p. 39, noie.
surtout aux parties les plus originales, et je citerai parfois des vers du texte, dont la langue offre en général peu de difficultés.
Le poème s'ouvre par une évidente imitation du beau début du Coronement Loeis^ l'une des branches du cycle de Guillaume d'Orange. Charlemagne tient cour plénière à Paris et demande à ses barons d'associer Chariot, son fils, à l'empire, parce que le faix des années l'accable. Au milieu des réclamations et des délibérations, Amauri de la Tour-de-Rivier se lève : c'est un traître, dessiné sur le modèle de tous les traîtres des chansons de geste, modèle aussi uniforme que celui de nos traîtres de mélodrame. (( Comment songez-vous, dit-il à Charlemagne, à partager avec votre fils un empire où l'on ne vous obéit ni ne vous respecte, où, à cent lieues de Paris, on méprise votre autorité? — Qui donc? demande Charles. — Huon (1) et Gérard, les deux fils de Seguin de Bordeaux, qui devraient être venus depuis longtemps relever leur fief, car leur père est mort il y a quatre ans. » L'empereur s'irrite à ce discours;
(1 ) Euon est la forme de l'accusatif (voy. ci-dessous, p. 1 , n. 38) ; au nominatif, c'est Hues; on trouve aussi souvent le diminutif H«e/m. C'est le même nom que Hugues : le premier est la forme du Nord, le second celle du Midi.
mais Naime (1), le sage duc de Bavière, le Nestor de notre épopée, lui fait remarquer que la négligence des deux « enfants » doit être mise sur le compte de leur jeunesse et de leur ignorance des usages féodaux, — ce qui est vrai, — et l'engage à de les sommer de comparaître à sa cour. Huon et son frère cadet, sur le message qu'ils reçoivent, partent gaiement pour Paris et rencontrent en chemin leur oncle, l'abbé de Cluni, qui, mandé aussi par l'empereur, se joint à eux pour la route. Nous verrons dans la suite du poème que la famille de Huon est répandue sur toute la terre. Ils étaient près d'arriver quand ils trouvent une aventure : le traître Amauri, ennemi invétéré de Seguin de Bordeaux et de sa famille, avait persuadé au fds de Charlemagne que Huon lui ferait grand tort à la cour, et Chariot, dont le caractère est peint, même par son père, des plus tristes couleurs, consent à attendre les deux jouvenceaux avec une troupe d'hommes armés. Mais ces hommes sont les hommes d'Amauri, qui, pour faire d'une pierre deux coups, veut laisser tuer le prince par les jeunes gens, qu'il fera ensuite punir comme meurtriers du fds de l'empereur. 11 laisse donc le fougueux Chariot s'avancer seul à la rencontre de nos orphelins; Gérard, le plus jeune, va au-devant de lui pour lui demander ce qu'il veut : Chariot le
(1)11 est appelé dans tout noire poème Sale. La forme primitive est Naimele, qui a donné d'un côté Naime, de l'autre Nale.
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frappe de sa lance et l'abat sanglant snr la poussière. A cette vue, Huon s'adresse à l'abbé, qu'escortent quatre-vingts moines, pour lui demander secours : « M'aiderez-vous, sire abbé, pour l'amour de Dieu, à défendre mon droit? Car, par le Dieu tout-puissant, j'irai savoir quel homme l'a occis; je le tuerai ou il me tuera. — Beau neveu, dit l'abbé, vous parlez en vain: nous sommes des prêtres sacrés et bénis ; nous ne pouvons prendre part à un combat. — Voilà un triste parentage! dit Huon. Et vous, mes dix chevaliers que j'ai amenés de Bordeaux, m'aiderez-vous? — Oui, répondent-ils, jusqu'à la mort. »
Huon s'élance, atteint Chariot, qu'il ne connaît pas, et le tue. Les gens d'Amauri, satisfaits de ce résultat, s'éloignent, puis reviennent par derrière emporter le corps du prince. Huon arrive à la cour et raconte à l'empereur qu'il vient de tuer un homme qui avait grièvement blessé son frère; il lui demande rémission pour ce juste homicide, et l'empereur, désolé qu'on ait attaqué quelqu'un qui était muni de son saufconduit, lui promet sa protection, quand même il aurait tué son fils Chariot. Huon va s'asseoir à une des tables ovi les barons boivent le vin et le piment (vin épicé), quand Amauri entre dans la salle, apportant le corps de Chariot (1). L'empereur se pâme sur
(1) Cette belle scène rappelle la jolie parodie d'un coup de Uiéàtre analogue qui se trouve dans le roman de Renard, quand le coq
le cadavre de son [fils et demande à Amauri qui l'a tué :
« Vous allez le savoir, lui répond Amauri : c'est ce damoiseau que je vois assis là, qui boit votre vin dans cette coupe ! »
Dans sa fureur, Charles veut lancer un couteau à la tête de Iluon. Le duc Naime retient sa colère et l'engage à interroger Amauri. Celui-ci fait un récit fabuleux où tous les torts sont du côté des Bordelais, et offre de faire avouer à Huon « par la gueule » la vérité des faits qu'il a racontés. L'abbé de Cluni, qui a été témoin de tout, ne peut maîtriser son indignation :
Quant l'entent l'abes (l),près n'a le sens mari [il perd
U voit Huon, a escrier li prist : [presque la tête);
« Hé! que fais tu, dist l'abes, biaus cosins?
Offre ton g-aig-e, car li drois est a ti;
Et se tu es ne vencus ne maumis,
Et Dieus voloit tel cose consentir.
Et ke je puisse mais {jamais) a Cluigni venir.
Je batrai tant saint Pierre, qui la gist,
Que de sa fiertre {châsse) ferai tôt l'or caïr. »
Chantecler apporte au roi Noble, qui vient de faire grâce à Renard, le corps de dame Pinte, la poule étranglée par lui.
(1) Ai-je besoin de rappeler que l'ancien français avait une déclinaison à deux cas, nominatif et accusîitif? Dans la plupart des noms ils ne se distinguaient que parla présence d'une s au nominatifsingu- Jier et à l'accusatif pluriel; mais quelques substantifs, comme abe, baron, avaient une forme propre au nominatif singulier [abeft, bér). On a de même Hues-Huon, etc.
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Charlemagne permet qu'un combat singulier décide entre Amauri et Jïuon ; plein de mauvaise volonté pour celui-ci, il lui impose, malgré les protestations de ses barons, une condition inusitée : c'est que sj Amauri est vaincu, mais meurt sans avoir confessé son mensonge, Huon perdra son fief. Le combat se livre, Huon est vainqueur ; mais, indigné d'une dernière perfidie d'Amauri qui a voulu abuser de sa compassion pour le frapper en traître, il lui tranche la tête avant que celui-ci ait pu répéter devant tous l'aveu qu'il venait de faire de sa déloyauté. Charles veut exécuter à la rigueur la condition qu'il a imposée à Huon, et l'exiler, sous peine de mort en cas de retour; les douze pairs et Naime à leur tête se jettent aux pieds de l'empereur : « Songez à ce que vous faites, sire, lui dit le bon duc de Bavière. Quand le bruit se répandra que vous avez ainsi chassé de sa terre et déshonoré ce damoiseau, que diront tous les hauts hommes de France ? On ne fera plus que rire de vos jugements : grands et petits diront que vous avez perdu le sens. Au nom de Dieu et à ma prière, ayez pilié de lui! — Comment puis-je luirendre son fief? dit Charles. C'est le duc de Bordeaux qui chaque été doit me servir d'échanson : pourrais-je jamais regarder le meurtrier de mon fils ? » Les prières et les murmures de toute la cour décident enfin l'empereur à changer sa sentence; mais l'arrêt quil prononce pa-
raît à quelques-uns plus cruel encore. Il impose à Huon la mission la plus lointaine, la plus périlleuse ^ et la plus bizarre qu'il puisse imaginer :
« Huon, dit-il, écoute-moi bien : veux-tu l'accorder avec moi ? — Sire, dit Huon, j'en ai grande volonté : et il n'y a travaux si pénibles, fatigues ni dangers que je n'acceple à votre commandement. Même en enfer irais-je, si j'y pouvais aller, pour m'accorder avec vous. — Certes, dit Charles, en pire lieu iras-tu qu'en enfer parler aux diables ! L'endroit où il te faudra aller, si tu te veux accorder avec moi, j'y ai déjà envoyé quinze messagers, et je n'en revis onques un seul. C'est au delà delà mer Rouge, à Babylone, l'admirable cité (1), qu'il te faut porter mon message et parlera Vamiral[^) Gaudise. Si tu peux faire ce que je vais te dire, et revenir jamais en France, tu ne seras pas parjuré envers moi. Quand tu auras passé la mer Uouge et que tu seras dans la ville, il te faut jurer d'attendre pour entrer dans le palais que l'amiral soit assis à dîner. Alors tu monteras au palais, et retiens bien ce que je t'ordonne : tu auras le haubert au dos, sur la tête le heaume lacé, à
(1) Celte position f:îéographique de Babylone indique une dale antérieure aux expéditions de saint Louis ; depuis cette époque, Babylone signifie le Caire en Egypte (voy. Joinville, tandis qu'ici c'est bierj un souvenir de l'antique Babylone.
(2) Amiral, répondant au mot arabe amir, émir, désigne un roi sarrasin, et souvent, comme ici, le premier des rois sarrasins.
la main l'épée nue ; et le premier que tu trouveras à table, quels que soient son rang et sa naissance, tu lui couperas la tête à l'instant. Tu feras encore autre chose : Tamiral Gaudise a une fille, la belle Esclarmonde; il te faut promettre de lui donner devant tous trois baisers sur la bouche. Et après cela tu diras mon message à l'amiral, devant toute sa cour : tu demanderas de ma part à Gaudise qu'il m'envoie mille éperviers mués, mille ours, mille limiers bien enchaînés, mille jeunes gens et mille pucelles d'une beauté accomplie, et ses blanches moustaches frisées, et quatre de ses dents machelières. — Vous voulez le tuer ! s'écrient les Français. — Par Dieu, dit Charles, vous dites vrai ! »
A ces dures conditions l'empereur ajoute encore que si Huon de retour met le pied dans son duché de Bordeaux avant de se présenteT à la cour, il le fera pendre. Huon consent à tout et part, laissant son frère en France. Onze chevaliers demandent à accompagner l'exilé. Charles le leur permet, mais seulement jusqu'à la mer Rouge; de là ils devront le laisser aller seul à Babylone.
Le jeune héros arrive bientôt à Rome : le pape, qui est son cousin, lui donne une lettre de recommandation pour Garin de Sainl-Omer, leur parent à tous deux, qui est « maronier », c'est-à-dire armateur, à Brindes, et qui se met corps et biens au service de
Huon, et se résout même à passer la mer avec lui, abandonnant sa femme et ses enfants. Les treize chevaliers arrivent bientôt au Saint Sépulcre, où ils font leurs dévotions :
Dès or s'en vont droit vers la roge mer : Sauvag-es terres trova Hues assés.
Ils traversent en effet plusieurs pays fantastiques, comme celui des Conmains, dont on nous raconte des histoires renouvelées des Grecs :
C'est une gent qui ne g-ostent de blé, [{chiens furieux)', Mais le car crue [la chair crue) comïnQ gaignon dervé Tôt adès g-isent [ils couchent toujours) au vent et a Foré ; Plus sont velu que viautre {limier) ne seng-ler : De lour oreilles sont tôt acoveté (couverts).
Après quinze jours de marche, ils parviennent dans un pays ovi il n'y a rien à manger ; nos compagnons se désespèrent. Dans une forêt, ils rencontrent un vieillard occupé à abattre les arbres qui gênent la route : ce vieillard est le frère de Guiré, prévôt de Gironville en Bordelais, le meilleur ami et le plus fidèle vassal de Huon : pris parles Sarrasins, délivré par la fille du roi, marié deux fois « en païenie », où il a vécu trente ans, il en connaît à fond les royaumes et les mœurs ; las de vivre parmi les infidèles, il est venu se faire ermite dans ce bois pour expier ses péchés. Il se décide
cependant à accompagner Hiion, auquel il se fait fort d'être utile par sa connaissance des pays qu'ils auront à traverser. Il l'informe d'abord que deux chemins conduisent à Babylone : l'un peut y mener en quinze jours, le second demande un an de voyage ; mais il est sûr et commode, tandis que le premier offre des dangers extrêmes. L'aventureux Huon choisit le plus court; Géreaume(l) lui en dépeint les périls. Il faut traverser une immense forêt :
Et la dedens maint [demeure) uns nains, par vreté [en Si n'a de grant que trois pies mesurés; [vérité),
Mais tôt a certes [certainement) est moût grans sa biau- Carplus est biaus que solaus en esté [soleil en été) : [tés, Auberons est par droit non apelés.
Suivant Géreaume, ceux qui n'opposent pas le silence à toutes les séductions d'Auberon sont perdus; mais en se taisant on échappe à sa puissance. Huon promet de se conformer à ces instructions, et bientôt ils entrent dans la forêt magique. Auberon se présente, vêtu magnifiquement ; à sa main est un arc, aux flèches duquel aucune bête ne peut échapper; à son cou pend un cor d'ivoire :
Fées le fissent (firent) en une isle de mer. L'une d'elles a donné à ce cor le pouvoir de guérir
(1) Il ne faut pas confondre ce nom, qui est germanique [Gerhelm), avec le nom de Jérôme [Hieronymits] .
de toute maladie ceux qui l'entendent; la seconde, d'apaiser soudain par ses accords la faim et la soif la plus vive ; la troisième voulut que nul homme ne pût entendre le cor sans se mettre à chanter ou à danser ; grâce à la quatrième, en quelque lieu que sonne le cor merveilleux,
Auberons Tôt [rcntcnd) a Monmur sa cité.
Le nain corne, et les chevaliers oublient à l'instant la faim et la fatigue qui les accablaient, et se mettent à chanter. Auberon les interpelle alors et les conjure de le saluer; à ces mots, ils s'enfuient tous pour ne pas lui répondre. Irrité, il excite en frappant sur son cor une tempête qui les épouvante: Géreaume rassure Huon en lui disant que ce n'est qu'enchantement, sans existence réelle. Les barons s'éloignent aussi vite que peuvent courir leurs chevaux ; tout à coup le petit homme se trouve de nouveau devant eux :
Hues le voit, moût en fu esfraés.
» Dieus! dist li en^es [le Jeune homme)^ revcscile maufé {voici Auberons Tôt, fièrement a parlé : [encore ce démon) ! » « Vassal, dist il, tu ne dis mie assés; Car, par celui qui en crois fu penés, Je ne fui onques anemis ne maufés, Ains te di bien, si me puist Dieus sauver, Je sui uns hom comme uns autres carnés [de chair). Encor vos vien de par Dieu conjurer,
De quariqu'il a [par tout ce qu'il a) et fait et estoré [crée), Doile [huile] et de cresme, de bautesmeet de sel, Et del pooir que Jésus m'a donné, Vos conjur jo que vos me respondés! »
« Fuyons ! » s'écrie Géreaume, et les Français reprennent leur course. Sérieusement courroucé cette fois, Auberon ordonne à ses « chevaliers faés » d'atteindre et de tuer les insolents. Heureusement l'un de ces chevaliers, Gloriant, intercède pour les fugilifs, et le (( roi de faërie » veut bien les soumettre à une dernière épreuve. Huon, de son côté, se repent de n'avoir pas voulu saluer le nain, qui ne saurait être un diable, parlant si bien des choses saintes, et déclare qu'il lui répondra s^il revient. Auberon les arrête une troisième fois, et conjure encore Huon de lui répondre; il lui dit qu'il sait toutes ses aventures, et qu'il le fera venir heureusement à bout de sa mission s'il veut lui parler.
« Sire, dist Hues, vos soies bien trovés! » Dist Auberons : « Dieus te puist honorer! »
Le nain promet alors à Huon son amitié, et lui raconte son histoire. W est fils de Jules César et de Morgue la fée. A sa naissance, les fées vinrent visiter sa mère; l'une d'elles, « qui n'ot mie son gré », le condamna à rester toujours « petis nains bocerés » ; mais, se repentant, elle lui donna en compensation
une beauté si grande, que Dieu seul est plus beau que lui ; une autre fée lui donna de lire dans le cœur des hommes, et d'y voir le bien et le mal; la troisième lui donna de pouvoir se souhaiter partout où il voudrait et d'y être aussi vile que sa pensée, avec autant de monde qu'il l'aura désiré, et de se procurer de la même manière, en un clin d'œil, palais somptueux, tables richement servies, etc. ; la quatrième fée lui donna de faire venir à lui et d'apprivoiser par le seul son de sa voix les animaux les plus sauvages. Elle lui donna encore bien autre chose : il sait tous les secrets du paradis, il entend chanter les anges, il ne vieillira jamais, et, quand il voudra quitter la terre, son siège est marqué auprès de Dieu. La loyauté qu'il a vue en Huon le lui fait chérir, et pour commencer à lui donner des marques de son amitié, il fait s'élever tout à coup un palais splendide, où un festin servi par de nombreux varlets délasse et réjouit les voyageurs exténués. Huon demande congé à son puissant ami ; mais celui-ci se fait d'abord apporter un hanap ; il fait dessus le signe de la croix : le hanap se remplit aussitôt de a vin et de claré ».
« C'est de par Dieu, dit Auberon, que ce hanap est tel, et la puissance qu'il lui a donnée est si grande, que si tous les hommes étaient rassemblés ici et que les morts ressuscites se joignissent à eux, le hanap fournirait assez de vin pour les abreuver tous. »
Mais pour profiter de ce don merveilleux, il faut être pur de tout péché mortel; le vin échappe aux lèvres des « mauvais » qui veulent y toucher. Huon, qui a reçu à Rome absolution plénière, boit sans peine dans le hanap, et Auberon lui en fait présent; il l'avertit seulement que s'il dit un seul mensonge, il perdra et la vertu de la coupe et toute l'amitié de celui qui la lui donne. Il lui fait aussi cadeau de son cor d'ivoire : s'il est en danger, il n'aura qu'à le sonner pour qu'Auberon vienne à son secours avec cent mille hommes bien armés ; mais il doit bien se garder, sous peine de châtiments sévères, de le sonner sans un besoin urgent. Enfin Huon prend congé, et arrive dans une prairie délicieuse, où il s'arrête avec ses compagnons ; ils mangent les provisions qu'ils ont emportées, et le hanap leur fournit du vin en suffisance. Mais, toujours téméraire et tout entier au premier mouvement, Huon veut éprouver la vérité de ce que lui a dit « le faé » sur la vertu du cor d'ivoire : il le sonne, et tous autour de lui se mettent à chanter. Auberon apparaît bientôt avec une armée immense : voyant Huon loin de tout danger, il lui fait des reproches, mais pardonne à son repentir. « Huon, lui dit-il, tu vas trouver sur ton chemin la ville de Tormont, que gouverne le renégat Eudes; sache que c'est ton oncle, qui a été jadis banni de France, et s'est fait Sarrasin ; il hait tant les chrétiens, qu'il fait emprisonner ou
pendre tous ceux qui tombent entre ses mains. Je te défends d'entrer dans celte ville. — Sire, dit lluon, vous perdez vos paroles: j'irai certainement rendre visite à mon oncle ; s'il est tel que vous le dépeignez, je le tuerai; et si je suis en danger, ne me secourrezvous pas à lappel de votre cor? — C'est bien, dit Auberon; mais surtout ne corne que dans un péril pressant, ou tu t'en repentiras. »
A peine arrivé à Tormont, Huon fait des siennes : il fait crier par toute la ville que tous les pauvres, les gueux, les ménestrels peuvent venir manger et boire <( sans paier » chez le prévôt Hondré, un chrétien qui l'a reçu dans son hôtel ; puis il fait acheter toutes les provisions de bouche qui sont dans la ville. Les truands accourent en foule : les viandes suffisent à peine à leur avidité, le hanap ne cesse de se remplir et de se vider entre les mains de Huon, quand le renégat Eudes entre dans la salle et veut pendre Huon et ses compagnons. « Attendez un peu, sire, lui dit Huon, et dînez au moins avec nous. — 11 a raison, dit Eudes à ses hommes; aussi bien n'avonsnous rien chez nous à nous mettre sous la dent. » Eudes se met donc à table, et demande à Huon de quel pays il est :
Et respont Hues : « Sire, vos le sarés,
Droit a Bordiaus, par foi, fu mes cor nés {suis-Je né).
— Droit a Bordiaus? voire, si m'aïst Dés,
HUON DE BORDEAUX. iCi
Qui fu tes père, cil ki t'ot eng-erré [engendré] (i)? >> — Par foi, dist Hues, ja ne vos ert celé : Sewins ot nom, Dieus li face pité!
Car il est mors, bien a set ans passés. » Oedes Tentent, si comenche a crier :
« Li fms mon frère! tu soiies bien trovés! Ba! que queroies ailiers qu'en mon ostel? Or me di, niés [nevcn], et u dois tu aler? »
Il engage Huon à loger chez lui; mais c'est un piège qu'il lui (end ; heureusement ; le sénéchal GeoITroi, un Français qui avait accompagné partout son maître Eudes, se refuse à faire massacrer ses compatriotes : il délivre cent quarante chevaliers chrétiens qui gémissaient dans les prisons, les arme, et tous, réunis aux Bordelais, chassent le renégat, qui hienlôt revient les assiéger; il va les preudre, quand Huon sonne son cor merveilleux ; aussitôt Auberon et ses cent mille guerriers entrent dans la ville, et tuent tous les Sarrasins qui ne se convertissent pas à la vraie foi ; Eudes a la tête trancliée, et Huon remercie son protecteur.
En le quittant, celui-ci lui donne encore des conseils: « Tu vas passer, lui dit-il, près de Dunostre; c'est un château fort au bord de la mer Bouge, construit par mon père Jules César; il m'a été enlevé par un géant
(1) Cet hémistiche de cheville rappelle le vers des Plaideurs : Notre père, par qui nous fûmes engendrés, Notre père, qui nous...
appelé Orgueilleux, qui m'a aussi volé un haubert féé auquel je tenais beaucoup. Huon, beau frère, je le défends d'aller à Dunoslre, car tu y courrais les plus grands daugers. — Sire, répond l'impétueux fils de Seguin, vousparlez en vain : j'irai certainement voir ce géant; je suis venu de France pour chercher les aventures, et puisqu'en voilà une qui se présente, je ne la manquerai pas. D'ailleurs, si je suis en danger, je sonnerai le cor d'ivoire, et vous viendrez à mon aide. — Non certes, dit Auberon; je jure Celui qui mourut en croix que tu auras beau sonner, je ne te secourrai pas.
— Sire, dist Hues, vous ferés tout vo gré {tout ce qui vous Et je ferai ço que j'ai empensé. » [plaira).
Je passe rapidement sur l'épisode du géant Orgueilleux. Huon rencontre, prisonnière dans son château, une demoiselle qui lui en facilite l'entrée et qui se trouve être sa cousine : ces parentés finissent par ne plus surprendre; il semble que tout ce qui est chrétien en Asie soit de la famille de Huon. W triomphe du géant, et lui enlève, outre le haubert féé d' Auberon, un anneau d'or, qui peut servir de bracelet à un homme ordinaire, et dont la vue suffit pour rendre l'amiral Gaudise, vassal d'Orgueilleux, soumis à toutes les volontés de celui qui le lui présente.
(c Quand tu aurais tué sept cents hommes, dit
Orgueilleux, et frappé Famiralsur le nez de manière à en faire jaillir le clair sang, tu n'aurais qu'à lui montrer cet anneau d'or pour être à l'abri de tout péril; car il me redoute et n'oserait me courroucer. »
Huon se promet bien de faire usage de cet anneau parla suite. Après avoir tué le géant, il ouvre le château à ses compagnons, qui attendaient en dehors la fin de l'aventure, puis prend congé d'eux; car ils sont arrivés au bord de la mer Rouge, où ils doivent se séparer. Les chevaliers lui promettent d'attendre un an son retour, et ils se quittent.
Arrivé sur la plage, Huon s'arrête au bord de la mer, sans savoir comment la franchir; il se désole, quand il voit venir à lui, nageant rapidement, un monstre marin qui, une fois à terre, quitte sapeauetdevientleplus bel homme du monde. « Qui que tu sois, dit Huon, je crois que tu appartiens à Auberon. — Tu dis vrai, répond l'inconnu : je me nomme Malabron ; je suis l'homme lige d'Auberon, qui m'a condamné à être trente ans « luiton de mer » (1) et m'envoie vers toi pour te porter de l'autre côté de la mer Rouge. » Huon monte sur le dos du bon Malabron, qui le mène au rivage et prend congé de lui en lui prédisant des malheurs qu'il s'attirera par sa faute, et en lui recom-
(1) Luiton de mer, plus anciennement nuiton, et d'abord netun : ce mot n'est autre que le nom du dieu marin Neptune ; il désigne une sorte de triton. — Plus tard le luiton ou luton a perdu tout rapport avec la mer et est devenu notre lulin.
mandant surtout de ne pas proférer un seul mensonge, s'il ne veut perdre l'amitié d'Auberon.
Huon s'avance vers Babylone : c'était le jour de la Saint- Jean d'été, grande fête aussi bien pour les Sarrasins que pour les chrétiens dans les croyances du moyen fige. Tous les habitants de la ville se divertissent par les rues, et regardent avec surprise le chevalier français, qui n'est pas moins étonné qu'eux. Il arrive au palais. « Ouvre-moi, dit-il au portier de la première des quatre portes. — Volontiers, mais dismoi d'abord quel est ton pays : si lu es Français, tu auras le poing coupé; si tu es Sarrasin, on te baissera courtoisement le pont. » Huon oublie les recommandations d'Auberon et répond qu'il est Sarrasin. Le pont passé, le mensonge qu'il vient de faire lui revient à la mémoire; il se désespère d'avoir perdu l'amitié de celui qui le protégeait, et jure de ne plus mentir de sa vie. Arrivé à l'aulre porte : « Chien, dit-il au portier, ouvre, et que Celui qui mourut en croix te confonde! — De quel pays êtes-vous? demande le portier, et comment avez-vous passé l'autre pont? » Huon montre l'anneau puissant qu'il a conquis sur Orgueilleux, et le pont s'abaisse aussitôt pour lui. Il avance, toujours se lamentant d'avoir offensé Auberon, mais espérant toutefois dans son indulgence et même dans son ignorance de la faute commise. Il franchit les deux dernières portes comme la se-
conde et arrive dans le jardin du palais. Ce jardin est plus délicieux qu'on ne saurait dire; au milieu est une fontaine qui prend sa source dans le paradis et dont l'eau a des propriétés merveilleuses : c'est la fontaine de Jouvence, qui rajeunit les vieillards les plus décrépits et rend aux femmes qui boivent de son eau ce qui est plus irréparable encore que la jeunesse. Huon s'assied dans ce beau lieu et se prend à réfléchir à sa position; pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur le courroux d'Auberon, il sonne du cor : le roi de féerie l'entend, mais ne veut pas le secourir, à cause de son mensonge.
Et l'enfes Hues ne cliessa de corner.
Li amiraus ert assis au disner ;
Cliil Ici servoient du vin et du ctaré
Au son du cor conimenchent a canter,
Et i'amiraus commenclia a baler (danser)
Quand Huon voit que le son du cor reste sans réponse, il le pose près de lui tristement, et se met à pleurer en songeant qu'il est abandonné d'Auberon. Il se réconforte cependant, met son espoir en Notre Dame et marche vers le palais pour accomplir son étrange message. Près de l'amiral était assis un noble Sarrasin, qui devait épouser Esclarmonde, la fille de Gaudise : « C'est celui-là que je dois tuer, se dit Huon, sous peine de me parjurer envers Charlemagne; je ne manquerai certes pas à ma parole ; Dieu fasse de moi
ce qu'il voudra! » Et il fait voler la tête du païen (1), dont le sang rejaillit sur Gaudise : « Bonne étrennel dit Huon. Voilà déjà une chose de faite. — Saisissezle! » s'écrie Gaudise, stupéfait de tant d'audace. Mais Huon s'approche de l'amiral, et jette sur la table l'anneau d'Orgueilleux. « Oh! dit Gaudise à ses hommes, laissez-le en paix ; et vous, dit-il à Huon, promenezvous tranquillement dans cette salle : quand vous m'auriez tué cinq cents hommes, grâce à cet anneau, vous n'auriez rien à craindre. »
Et Huelins s'en est avant passés,
Vint a la fille Gaudise l'amiré,
Trois fois la baise, por sa foi acjuiter :
Chele se pasme quant sent le bakeler {jeune ho)nme).
Distramirés : « A vous fait issimel (ro^^s- a-f-il fait mal]'!
— Sire, dist ele, bien porai respasser {J'en guérirai). » Une pucele vit devant li ester [se tenir devant elle).
Ele l'apele com ja oïr pores : [nouiryi
« Ses tu, dist ele, por coi m'estut pasmer [j'ai dû m'éva-
— Naie {no?i], dist ele, par Mahomet mon dé. » Dist Esclarmonde : « Chertés, vos le sarés :
Sa douche haleine m'a si le cuer emblé [vole'),
Se jo ne l'ai anuit [cette nuit) a mon costé, [ajorné. »
G'istrai dou sens {je perd7'ai la raison) ains qu'il soit
Comme toutes les princesses sarrasines des romans de chevalerie, Esclarmonde, on le voit, va vite en amour. Huon s'approche de Gaudise : « Amiral, lui dit-
(1) On sait qu'au moyen âge les Musulmans sont traités de païens.
HLON DE BORDEAUX. o5
il, je ne crois pas ea votre dieu et me moque de Mahomet. Je suis de France, le noble pays, et Charlemagne est mon maître. Tous les rois de la terre lui sont soumis, excepté vous; or, il vous mande que depuis le temps où il a perdu Olivier et Roland à Roncevaux, ce qui fut un grand malheur, il n'a pas rassemblé d'armée comparable à celle qui va vous attaquer cet été. Il passera la mer et envahira voire pays; s'il vous tient, il vous pendra. Vous n'avez qu'uu moyen d'échapper, vous et vos gens, à une mort certaine, c'est de vous faire baptiser sans délai. — Je n'en ferai rien, répond l'amiral : je n'estime pas votre Dieu un denier. — Attendez, dit Huon, je n'ai pas fini. Charlemagne vous mande encore autre chose : il veut que vous lui envoyiez mille éperviers mués, mille autours, mille ours et mille limiers enchaîaés, mille jeunes gens et mille belles pucelles. Ce n'est pas tout : il faut encore lui envoyer vos moustaches blanches et quatre de vos dents machelières. — Ton seigneur, réplique Gaudise, est fou à lier; je ne le prise pas une gousse d'ail. Il m'offrirait tout son empire que je ne lui donnerais jamais mes blanches moustaches et quatre de mes dents. Il m'a déjà envoyé quinze messagers, dont il n'a pas revu un seul; je les ai tous fait écorcher et saler, et, par Mahomet, tu seras le seizième. Mais puisque tu es Français, comment as-lu cet anneau d'or? — Sire amiral, réplique Huon, voici
la vérité : à quoi bon feindre? Par saint Denis, j'ai tué et décapité ton seigneur. — Jîarons! crie l'amiral, le laisserez-vous aller? Nous sommes déshonorés s'il s'échappe. » Tous les Sarrasins se ruent sur le jeune guerrier, qui s'accote à unpilier et lutte quelque temps ; mais son épée lui vole du poing : il est saisi, désarmé et conduit devant l'amiral. « Il est bien beau, disent les païens, il n'est fait que pour réjouir les yeux; ces Français sont une belle race^ il faut en convenir : c'est dommage qu'il doive périr. — Barons, dit Gaudise, de quelle mort mourra-t-il? » On opine pour la pendaison, quand un Sarrasin rappelle que la loi s'oppose à ce qu'on exécute personne le jour de la Saint-Jean. Pour se conformer aux traditions, il faut garder le chrétien prisonnier jusqu'à la Saint-Jean prochaine; alors on le fera combattre en cliamp clos contre un vaillant cbampion : si le Français est vaincu, il sera mis à mort; s'il est vainqueur, il doit être libre. « Puisque mes ancêtres en ont usé ainsi, dit Gaudise, je n'enfreindrai pas la loi. » Et on jette Iluon dans un sombre et humide cachot :
« Hé! las ! dist Hues, com ci a mal ostel! »
La belle Esclarmonde, que le souvenir des baisers de Huon ne laisse pas dormir, se rend dans son cachot etlui offre de le rendre libre s'il veut» faire sa volonté ». Huon refuse de répondre à l'amour d'une infidèle, et
Esclarmonde irritée le soumet aux tourments de la faim. Vaincu par ce supplice et séduit par la beauté et la passion de la princesse, le chevalier déclare qu'il consentira à tout; mais Esclarmonde lui promet de se faire chrétienne pour pouvoir devenir sa femme, et, rendue chaste déjà par la seule attente du baptême, elle ne renouvelle plus ses propositions; elle se contente de passer toutes ses journées avec celui qu'elle aiuie, que Gaudise croit mort de faim dans sa prison. Quatre mois s'écoulent ainsi; Géreaume cependant et ses compagnons, las d'attendre Huon à Dunostre, se décident à venir à Babylone savoir ce qu'il est devenu. Géreaume se teint le visage, revêt un riche costume sarrasin, et se présente à Gaudise comme Tyacre, le fils de son frère Yvorin de Monbranc, qui lui envoie treize chrétiens, faits prisonniers par lui, pour servir de cible aux archers sarrasins à la Saint- Jean prochaine. Il présente aussi la cousine de Huon :
« Et ceste dame, que vos ici veés, Aveuc vo fille, sire, la meterés; Aprendra li bel franchois a parler.
— Merci de votre présent, beau neveu, répond Gaudise; qu'on mette ces Français en prison, mais qu'on leur donne bien à manger: qu'ils n'aillent pas mourir de faim comme Huon, ce jeune bachelier que m'avait envoyé Charlemagne. »
Gériaumes Tôt, le sens cuide derver (// pense perdre la rai- Li sans du pié li est el vis {au visage) montés; [son) :
Garde a ses pies, un baston a trové; Por un petit ne feri [il s'en fallut peu qu'il ne frappât) l'amiré
Pour décharger sa rage, il frappe àtour de bras sur les chrétiens qu'il a amenés et qui le maudissent, croyant qu'il a réellement abjuré sa foi. On les conduit dans les prisons, oii ils retrouvent Huon, auquel ils racontent la trahison de Géreaume. Huon n'en fait que rire, convaincu de la loyauté du vieux serviteur. En effet, celui-ci en donne bientôt des marques, et il profite de la confiance que l'émir met en lui pour adoucir, de concert avec Esclarmonde, la captivité de ses amis.
Cependant Agraparl, frère du géant Orgueilleux, vient à la cour de Gaudise lui demander raison de la mort de son frère, dont l'amiral n'a pas tiré une assez éclatante vengeance. « Vous êtes par droit mon serf, lui dit-il; cependant je veux agir suivant les règles : faites combattre contre moi en champ clos un, voire deux de vos guerriers; si je suis vaincu, je vous laisserai en paix; si je triomphe, vous serez mon homme lige. » Aucun Turc ne se propose comme champion; mais Esclarmonde apprend à son père que le meurtrier d'Orgueilleux n'est pas mort, comme on le croit, et qu'il ferait bien le combat, si on lui promettait sa liberté. Huon est tiré de son cachot et consent à lutter
contre Agrapart. Gaudise lui promet en retour de le faire conduire à Acre, et de se reconnaître tributaire de Charlemagne ; il lui fait rendre son haubert, son hanap et son cor d'ivoire, auxquels il ajoute l'excellent cheval Baucent. Iluon tremble en passant son haubert; car si Auberon est encore irrité contre lui, il sait qu'il ne pourra y entrer; mais comme il le met facilement, il reconnaît qu' Auberon lui a pardonné, et marche au combat avec confiance.
L'émir le recommande à Mahomet : « Va-t'en, dit-il, Mahom te protège, et si ce Dieu que tu adores vaut mieux que le mien, puisse le plus vrai Dieu te ramener sain et sauf (1) ! »
Les deux adversaires se rencontrent. Touché du courage et de la bonne mine de Huon, Agrapart lui dit :
« Par Mahommet, lu es de boine gent!
Car lai {laisse) ton Dieu, et a ma loi te prent,
Et si t'en vien o [a ver) moi en Orient
Si te donrai un moult riice présent.
Ma suer germainne, noire est com arrement (encre),
Graindre est de moi {elle est plus grande que moi), si a
— Par foi I dist Hues, as diables la rent ! [un pié de dent.
Jo n'i vinc mie por tel mariement.
Garde toi bien et vers moi te defent;
Jo te desfi de Dieu omnipotent. »
(1) Voilà une prière qui rappelle assez celle de Clovis dans la célèbre bataille où il se convertit.
Huon est vainqueur; Agrapart se reconnaît vassal de Gaudise. Celui-ci fait fête à son champion; Huon l'exhorte à embrasser la vraie foi, sans cela il perdra la vie. « Je serais curieux de savoir, dit Gaudise en riant, sur quelle armée tu comptes pour exécuter tes menaces. »
Dist Huelins : « Dont n'en ferés vous el {autre chose)?
— Naie, dist il, por noient {pour rien) en parlés.
— Par foi, dist Hues, vous en repentirés! »
Et il sonne le cor magique.
Auberons l'ot ens el bos {f/aiis le bois] u il ert {où il était) :
«. A! Dieus, fait il, j'oi mon ami corner,
Que jo ai fait tante paine endurer;
Or li perdoins (pardoîine) quanqu'il a meserré {tous ses torts) :
Car plus preudomme ne poroie trover,
Fors que le cuer a trop legier d'assés. »
Ces deux vers peignent admirablement le caractère de Huon.
Le roi de féerie se trouve aussitôt dans Babylone avec cent mille guerriers : les païens qui refusent de se convertir sont mis à mort, les autres sont baptisés; Huon tranche la tête à Gaudise qui ne veut pas abandonner sa foi, prend les moustaches et les quatre dents qu'il doit rapportera Charlemagne: pour qu'elles ne se perdent pas, Auberon les souhaite dans le flanc de Géreaume, où elles restent sans lui faire aucun mal;
HUON DE BORDEAUX. Gl
puis le nain donne à son protégé un beau vaisseau pour retourner en France, en lui recommandant bien, sous peine d'encourir la plus terrible disgrâce, de ne traiter Esclarmonde que comme une sœur jusqu'à ce que le pape ait béni leur union. On fait épouser à la cousine de Huon un puissant seigneur sarrasin qui s'est converti et qu'on couronne en place de Gaudise, et on s'embarque. La navigation commence heureusement; mais les plus mauvaises pensées viennent à Huon, qui « le cuer a trop legier d'assés ».
Le temps est beau; le vaisseau fend rapidement les ondes ; les Français, qui viennent de dîner, ont fait un fréquent usage du lianap d'Auberon.
« Dieus, ch"a dit Hues, com m'avés viseté !
J'ai un lianap qui vaut une chité,
Et un hauberc qui moût fait a loer.
Si ai un cor de blanc ivoire cler,
Quant je le sonne et je le veut corner,
J'ai tant de g-ent com je veul demander;
Et s'ai la fille Gaudise l'amiré,
Dame Esclarmonde, qui tant a do biauté :
Je l'aime tant, si me puist Dieus sauver,
Que de son cors ne me puis consirer [ubstcni/').
Ghis nains bochus me cuide vergonder {se moque de moi),
Qui me défont a la dame a juer [de me Jouer avec Ut d<ime)\
Mais ja por lui nel lairai, en nom Dé,
Que jo ne fâche de li [d'elle) ma volonté. »
Géreaume essaye en vain de le dissuader, et, voyant son obstination, s'embarque dans la chaloupe avec les
autres chevaliers, pour ne poiat partager les malheurs que la folie de Huon va attirer sur sa tête. L'événement leur donne raison ; car à peine le jeune homme a-t-il, malgré les prières d'Esclarmonde, enfreint l'ordre d'Auberon, qu'une tempête horrible brise le vaisseau et jette les deux amants, complètement nus, sur la plage d'une île déserte. Esclarmonde se lamente : « Ne pleurez pas, lui dit Huon :
Acolonsnos, simorronsplus soeî{?wtre mort sera plim douce)', Tristrans morut por bêle Iseut amer (1); Si ferons nos, moi et vos, en nom Dé. »
Des corsaires sarrasins^ qui venaient faire de l'eau dans cette île, abordent à quelque distance ; ils reconnaissent Esclarmonde, l'enlèvent, après avoir garrotlé Huon, et se rembarquent pour conduire la princesse à son oncle Yvorin de Monbranc; mais ils s'arrêtent d'abord à Aufalerne; l'émir Galafre voit une dame qui pleure et leur demande qui elle est. « C'est une esclave que nous avons achetée, répondent les marins. — Ne les croyez pas^ sire, s'écrie Esclarmonde : je suis la fille de l'émir Gaudise, qu'a tué un chevalier français, et ces gens-ci me veulent mener à mon oncle, qui me fera certainement brûler. » Galafre la trouve belle, et demande aux corsaires delà lui donner; sur leur refus
(1) Ce vers prouve qu'à l'époque de la composition de notre poème les romans « bretons » étaient déjà populaires.
il les fait tous tuer; un seul échappe, et va raconter à Yvorin que son vassal Galafre détient Esclarmonde. Galafre cependant épouse sa captive. « Sire, lui ditelle, je suis fort honorée d'être votre femme; mais j'ai fait à Mahomet vœu de chasteté pendant deux ans; je le regrette aujourd'hui, mais vous ne voudriez pas attirer sur moi la vengeance céleste. » Galafre consent à attendre deux ans la consommation du mariage. A ce moment arrive un message d'Yvorin, qui réclame sa nièce et, sur le refus de Galafre, lui déclare la guerre.
Ici le poète interrompt son récit pour nous ramener près de Huon, qui est étendu sur le sable brûlant. Auberon, qui est dans son palais entouré de ses barons, se souvient du malheureux hls de Seguin, et gémit sur le sort que Huon s'est attiré par sa faute et auquel rien ne peut plus le soustraire. Les « chevaliers faés » intercèdent pour le coupable, et Malabron obtient enfin la permission d'aller à son aide, mais à condition de rapporter le haubert, le cor d'ivoire et le hanap, et de prendre sur son compte le châtiment qu'a mérité Huon, en restant trente ans de plus (( luiton de mer ». Dans l'île de Moïse, à trois petites heues de l'enfer, Malabron trouve le malheureux clievaher; il le délie et le porte sur son dos jusqu'à la terre ferme, où ill'abandonne, « aussi nu corn au jor que fu nés ».
Ici commence une nouvelle phase du poème, le récit des aventures par lesquelles passent les deux amants avant de se rejoindre. Bien que cette partie ne soit pas moins intéressante que la première, j'en abrégerai un peu l'analyse, pour ne pas faire de ce compte rendu un sommaire du poème, d'autant plus que les éditeurs en ont déjà mis un à la tête de leur publication, fort bon, quoiqu'un peu circonstancié peut-être. Un récit rapide fera du reste mieux ressortir l'habileté avec laquelle le poète noue et dénoue son intrigue.
Huon rencontre un ménestrel qui l'habille, le nourrit et en fait son valet sous le nom de Garinet, qu'il a pris pour ne pas être connu et aussi parce que, de dépit contre ^.uberon, il s'est promis de mentir désormais à cœur joie. Tous deux arrivent à Monbranc chez le roi Yvorin ; les chevaliers et le roi s'émerveillent de la beauté et de la force du valet d'Estrument le ménestrel, et soupçonnent un déguisement. Je ne puis résister au plaisir de citer le joli passage qui suit : (( Comment se fait-il, dit Yvorin, qu'un homme comme toi serve un ménestrel? Ne sais-tu donc aucun métier plus honorable? — Je sais des métiers plus qu'il n'en faut, dit Huon : je vous les dirai si vous voulez. — Soil, répond l'émir, mais ne te vante pas de ce que tu ne sais pas faire ; car je te mettrai à l'épreuve. »
« Sire, dist Hues, les mestiers escoutés : Je sai mestiers a moût gTande plenté.
HUOX DE BORDEAUX. 65
Je sai moût bien un esprevier muer;
Si sai cachier [chasser] le cerf et le seng-ler;
Quant jo l'ai pris, la prise sai corner,
Et la droiture {ce qui leur revient) en sai as kiens [aux chiens)
Si sai moût bien servir a un disner ; [doner ;
Si sai des tables {jeu de trictrac) et des eskès {échecs) assés,
Qu'il n'est nus hom qui m'en petist passer. »
Dist l'amirés : « Ghi t'estuet aresiev [arrêt e-toi ici);
Au ju d'eskès te vaurai esprover {Je ceux Véprouver.
— Sire, dist Hues, laissiés moi parconter(coni?pr/;/sryM'«« 60?//,, Puis m'assaiés [essayez-moi) de quanque vos volés. »
Dist Yvorins : « Tu as moût bien parlé; Or nos devise les mestiers que tu ses.
— Sire, dist Hues, aparmain {tout de suite) le sarés : Je sai moût bien un hauberc endosser,
L'escu au col et ma lanchc porter,
Et un cheval et corre et g-aloper [faire courir et galoper); Si sai moût bien en grant ester [cîi grand combat) entrer. Et quant ce vient as ruistes cous doner [à donner les rudes Pires de moi [ciue moi) i poroit bien aler ; [coups),
Si sai mont bien ens es cambres [dans les chambres des dames) Et les plus bêles baisier et acoler. « [entrer,
Dist l'amirés : « Ghe sont mestier assés! «
C'est aux échecs que l'amiral veut éprouver si Huon a dit vrai, et il l'oblige à jouer une partie avec sa fille « à des conditions qui prouvent qu'il a la plus forte confiance dans l'habileté de la princesse, ou que l'honneur de sa famille lui est assez indifférent (1) ». Placée entre un danger qu'elle ne semble pas redouter extrêmement et la nécessité de faire tomber la tête du
(1) Dunlop, History of Fiction, ch. iv.
plus beau chevalier qu'elle ait vu, la fille de l'amiral se laisse mater ; mais notre héros, fidèle à Esclarmonde comme elle l'est à lui, refuse de profiter de sa victoire.
Et ]a puchele s'en va a cuer iré.
« A foi ! dist ele, Mahom te puist grever! Se je seïisse (si J'avais su) que ne delïst faire el (autre
[chose], Par Mahomet, je leusse maté! «
La guerre cependant éclate entre Yvorin et Galafre : Huon se signale au service d'Yvorin et devient son favori, après avoir tué en combat singulier un neveu de Galafre. Au milieu d'une lutte terrible avec un chevalier du parti ennemi, Huon, se croyant perdu, dit adieu à Esclarmonde, à Géreaume et à tous ses amis; à ces mots, son adversaire jette son épée : c'est le vieux Géreaume lui-même ; le vent l'avait poussé avec ses compagnons à Aufalerne, où il avait retrouvé Esclarmonde, et où il rendait h Galafre les mêmes services que Huon à Yvorin. Huon fait semblant de se rendre prisonnier et est conduit à Aufalerne, où il retrouve celle qu'il aime. Pendant que Galafre et son armée sont hors de la ville, les Français ferment les portes et leur refusent l'entrée à leur retour : les deux rois sarrasins, oubliant leurs querelles, s'unissent alors pour combattre les ennemis communs et reconquérir Esclarmonde, l'Hélène de cette guerre. Yvorin veut faire
pendre le pauvre ménestrel Estrument, qni a amené Huon à sa cour; dans une sortie que font les Français pour l'arracher à la mort, ils perdent Garin de Saint- Omer, le bon « maronier » de Brindes; le soir, en soupant, ils le pleurent; mais tout chagrin a son terme :
« Huon appela le ménestrel : « Prends la harpe, « pour Dieu, ami, lui dit-il; après les plus grandes « douleurs il faut bien se distraire; réjouissons-nous, « je t'en prie, car nous avons fait pour toi une grande « perte. » Le ménestrel obéit : il accorde sa harpe à trente cordes et la fait doucement résonner; le palais retentit au loin.
En se promenant le lendemain sur le bord de la mer, les Français voient arriver un vaisseau : il porte Guirré, le bon prévôt de Gironville, parti pour l'Orient à la recherche de son maître Huon ; les gens du vaisseau se croient perdus en se voyant à Aufalerne, ville sarrasine; mais Huon se fait reconnaître, le vieux Géreaume retrouve son frère Guirré, et le lendemain tous s'embarquent pour Brindes, où ils ne tardent pas à arriver. Les païens livrent un assaut à la ville, où il n'y a plus personne : ils y entrent, et les deux rois retournent chacun chez soi, après cette guerre désastreuse qui s'est terminée par la perte d'Esclarmonde pour tous deux.
Après avoir annoncé à la femme de Garin de Saint- Omer la mort de son mari, Huon arrive à Home, où
le pape baptise Esclarmonde et la marie à son amant. Puis on se met en marche vers la France, et bientôt on arrive près de Bordeaux; mais, pour obéir à Charlemagne, Huon ne doit pas entrer dans son héritage avant d'avoir rendu compte de son message à l'empereur ; il se loge donc à l'abbaye de Saint-Maurice des Prés, qui relève directement de la couronne, et fait prévenir son frère Gérard de son arrivée.
Gérard avait abusé de l'absence de son frère pour établir ù liordeaux une insupportable tyrannie ; il avait épousé la fille d'un traître, Gibouart de Viésmés, et il voit avec chagrin que l'heureux retour de Huon va le priver de sa puissance et de son rang. Il prend conseil de son beau-père, qui lui persuade de trahir son frère. En effet, Gérard vient à Saint-Maurice, fait fête à Huon, apprend de lui que les dents et la moustache de Gaudise sont enfermées dans le flanc de Géreaume, et offre de l'escorter sur le chemin de Paris; mais il le fait tomber dans une embuscade, le jette avec Esclarmonde et les autres dans ses prisons de Bordeaux, ouvre le côté de Géreaume et y prend les marques qui doivent convaincre Charlemagne que Huon a accompli son message, tue l'abbé, pille l'abbaye, el enfin envoie dire à l'empereur que son frère, malgré l'ordre formel qu'il avait reçu, étant revenu à Bordeaux, il l'a fait emprisonner et qu'il attend ses ordres.
L'empereur se rend à Bordeaux et fait comparaître
Huon devant les pairs. Le duc Naime défend l'accusé et proteste qu'il y a là-dessous une trahison; mais en vain : Charles, aveuglé par le ressentiment, jure sur sa barbe qu'il ne dînera qu'une fois avant la mort de Huon et fait dresser les tables pour ce dernier repas. Les prisonniers se lamentent, quand, à côté de la table où est assis Charlemagne, se dresse tout à coup une table plus haute de deux pieds, sur laquelle sont posés le bon hanap, le cor d'ivoire et le merveilleux haubert. Auberon entre dans la salle au milieu de la stupéfaction générale et à la grande joie de Huon et de ses amis, pendant que ses chevaliers remplissent la ville et occupent toutes les issues du palais. Il heurte dédaigneusement l'empereur, s'asseoit sur son estrade et tend le hanap à Huon, à Esclarmonde, à Géreaume, qui le vident successivement. « Portez-le à Charlemagne, dit Auberon, et s'il ne le prend, il le paiera cher. » L'empereur l'approche de ses lèvres : le vin disparaîf. « C'est de la sorcellerie! dit Charles. — C'est votre méchanceté, répond le roi de féerie; on ne peut boire dans cette coupe que si on est pur de tout péché mortel, et vous en avez commis un dont vous ne vous êtes jamais confessé, et qui est si horrible, que je ne veux pas le dire, pour ne pas vous déshonorer à tout jamais (I). »
(1) [Sur ce qu'était le péché secret du grand empereur, on peut voir mon étude sur Vanneau de la morte (Journal des savants, 1897, pp. 637 et 718 ; tirage à part à la libr. Bouillon.)]
Charles se lait et tremble devant ce nain qui lit dans sa conscience; le hanap passe à tous les barons, mais Naime seul y peut boire, Auberon déclare à Charlemagne que Huon a accompli son message et que Gérard , est un traître; il somme Gérard, au nom du Dieu de vérité, d'avouer son crime; et, fasciné par la parole du nain, Gérard raconle toute sa trahison et rapporte les preuves de l'innocence de Huon, qu'il avait enlevées à Géreaume. Huon supplie Auberon de pardonner à son frère, qui a été égaré par les conseils perfides de Gibouart. Auberon n'accède pas à cette prière, et souhaite le gendre et le beau-père à une potence démesurée : au même instant ils y sont suspendus, juste châtiment de leurs crimes.
« Cet homme-là est Dieu! s'écrie Charles. — Droit empereur, répond Auberon, je ne suis pas Dieu, je suis un homme comme un autre : mon nom est Auberon. )j Et il raconte l'histoire que nous connaissons. Charlemagne rend à Huon ses honneurs et son fief.
Auberon prend Huon à part : « Écoute-moi, lui dit-il : je te prie, par l'amour que tu me portes, de venir dans trois ans à ma cité de Monmur; tu y auras ma royauté, et même toute ma puissance : je peux te la transmettre, car saches qu'à ma naissance il me fut permis de la donner à qui je voudrais. Je t'aime en toute loyauté, et je te donnerai ma place : tu porteras couronne d'or au chef, et tu laisseras à Géreaume ton
HUON DE BORDEArX. 71
hérilage, car certes il Ta bien mérité. — Sire, dit Huon, vous dites vrai; je le lui donnerai d'après vos ordres. » Auberon reprit : « Ami, écoute-moi : je ne veux plus demeurer en ce monde ; je veux m'en aller là-haut, en paradis; car Notre Sire me l'amande, et je veux accomplir sa volonté; mon siège est marqué à sa droite. »
Il recommande à Huon de ne jamais manquer à l'obéissance qu'il doit à l'empereur, et prend congé de tous. Charlemagne retourne à Paris; Huon reste à Bordeaux avec Géreaume et Esclarmonde, et tout le pays mène grand'joie d'avoir retrouvé son seigneur.
De Huelin ne vos sai plus conter,
Ne d'Auberon, le petit roi faé,
Ains nos convient nostre canchon flner;
Si proiiés Dieu, le roi de maïsté,
Que Dieus vous laist tés {folles) oevres démener
Qu'en paradis vos mèche {/nette) reposer,
Et moi aveuc, qui le vos ai conté I
Tel est le récit que contiennent dix mille vers de dix syllabes distribués en longs couplets monorimes. Comme on le voit, il y a là de l'invention et de l'habileté de composition; les aventures sont amusantes sans que le poète ait recours à un merveilleux trop fantastique ou à des complications trop invraisemblables ; l'intérêt va toujours en grandissant au milieu des épisodes variés qui nouent et dénouent successivement
rintrigue sans nuire àl'unité de l'ensemble; les caractères sont bien tracés et n'ont pas en général cette banalité qui est un des grands défauts des poètes de l'époque, et dont ils ne sortent souvent que par des excentricités révoltantes ou absurdes : Iluon de Bordeaux, impétueux, indocile et téméraire, mais loyal, brave et fidèle; Esclarmonde, passionnée tant qu'elle est sarrasine, tendre et pure dès qu'elle devient chrétienne; levieuxet dévoué Géreaume, qui ne fait servir toutes ses ruses qu'à une honnête cause ; enfin Auberon, dont le portrait offre un mélange heureux de grandeur et de bonté, de grâce et de force, de justice et d'indulgence ; toutes ces figures se gravent en traits charmants dans la mémoire. Le roi de féerie surtout a exercé, dès les temps anciens, une grande influence sur l'imagination des lecteurs, et la trace de cette influence se trouve dans les nombreuses imitations auxquelles a donné lieu notre poème. Mais avant de parler des destinées d'Auberon postérieurement à l'œuvre française qui l'a popularisé, il est bon de rechercher son origine et son histoire antérieure.
Il existe un poème allemand du xni' siècle, dans la forme du Nibelungenlied^ que l'on a déjà plus d'une fois
nUON DE BORDEAUX. 73
rapproché de Hiion de Bordeaux : c'est OrtnU (1), où le roi des nains, Elbericli ou Alberich, joue un rôle qui se rapproche beaucoup de celui d'Auberon dans notre poème. Voici le sujet : Ortnit, roi de Lombardie, arrivé à l'âge de se marier, et pressé par ses sujets, quitte ses états pour aller conquérir la fdle du sultan de Syrie, dont la renommée lui a appris la beauté. Sa mère lui donne au départ un anneau magique qui a le pouvoir de rendre visibles les choses invisibles, et lui recommande de suivre la route de Rome jusqu'à ce qu'il arrive à un tilleul (2) qui s'élèvera sur le bord d'une fontaine : là, il trouvera une aventure. Ortnit arrive à l'endroit désigné, et, par la vertu de son anneau, il voit Elberich, le roi des nains, sous la forme d'un enfant, étendu sur le gazon. Ortnit lutte avec lui, le terrasse, et pour sa rançon Elberich promet à son vainqueur une magnifique armure. Mais il trouve bientôt moyen de se faire donner l'anneau magique, et devient aussitôt invisible ; après avoir quelque temps raillé Ortnit, il lui rend l'anneau et lui apprend qu'il est son père et qu'il veut l'aider dans son entreprise. En effet, par ses tours d'adresse, les prestiges dont il éblouit les Sarrasins, et la rapidité avec laquelle il se transporte d'un lieu à un autre, il arrive à faire
(1) [La meilleure édition est dans le Dcutschcs Ilcldenbuch (Berlin, 187l'.)]
(2) Arbre auquel les Germains attachaient des vertus magiques.
épouser à Ortnit la belle Sidrat, qui a reçu le baptême (1). Ortnil revient à Garde, sa capitale, et Elbericli, après l'avoir comblé de richesses, prend congé de lui.
Les traits principaux des doux récits (2) sont visiblement les mêmes : l'un et l'autre nous montrent un jeune guerrier chrétien qui fait en Orient un périlleux voyage, qui est aidé dans ses difficiles aventures par un protecteur surnaturel, qui épouse et ramène, après l'avoir convertie au christianisme, la fille d'un roi sarrasin, et rentre heureusement dans son pays. Quelque générale que soit cetle ressemblance, elle offre un trait qui ne peut guère être dû àla rencontre fortuite de deux imaginations poétiques : le protecteur de Huon comme celui d'Ortnit est un roi nain doué d'un pouvoir merveilleux. Auberon, il est vrai, est bien plus grave, plus grandiose qu'Elberich, dont les espiègleries rappellent plus souvent Puck que son maître; il a aussi plus de puissance; enfin et surtout il n'est pas le père de son protégé; mais ces différences ne sont pas assez fortes pour faire négliger les analogies de caractère et de conduite des deux nains, et l'identité du père d'Ortnit
()) Gomme Auberon, Elhericli défend à son prolégé d'avoir commerce avec sa fiancée jusqu'à ce qu'elle soit baptisée, mais ce trait n'a pas dans Ortnit la même importance que dans Huon.
(2) Il faut toutefois remarquer qu' Ortnit ne se rapproche de Huon que dans sa première et sa seconde partie ; la troisième n'a plus aucun rapport.
et de l'ami de Hiion devient évidente si l'on considère qu'ils ont le môme nom : Auberon, plus anciennement Alheron, n'est en effet qu'une variante û'Aiberich ou Eiberirk (I).
Une telle ressemblance entre deux noms ne peut avoir pour cause que l'imitation de l'un des poètes par l'autre, ou leur mise en œuvre de la même tradition.
La première hypothèse seule, que je sache, a été soutenue sous les deux formes qu'elle peut prendre. Les uns ont prétendu que le poème allemand était imité du français, les autres que le poème français était imité de l'allemand. Contre la première supposition, que justifieraient les habitudes bien connues de TAlIemagne au moyen âge, les meilleures raisons qu'on puisse invoquer se trouvent dans Ortnit même, qui ne ressemble que de très loin à Huon. Pourquoi l'imitateur aurait-il changé le modèle qu'il avait sous les yeux au point d'en faire une œuvre aussi différente? Ce n'est pas la peine d'imiter pour prendre si peu de chose. D'ailleurs le poème d'Orfnit appartient au cycle germanique, dont aucune branche n'est imitée du français : il se rattache à toute une série de récits dont il est inséparable (2), et son encadrement
(1) On verra plus loin un même personnage, identique probalilement à nos deux rois faés, appelés Albéric et Auberon.
(2) Ortnit a pour suite immédiate et nécessaire Wolfdietrkh, où Elberich reparaît ; Wolfdietrich fait suite, d'un autre côté, à Hugdictrich, et se relie à tous les poèmes sur Dietrich de Bern.
parmi eux prouve une tradition nationale. Le nom d'Elberich ou Alberich, pour désigner le roi des nains, se retrouve même dans d'autres parties, certainement authentiques, de cette tradition, par exemple dans les premières aventures de Siegfried, telles que les racontent les Nibelungen (1). Le poème d'Ortnit, qui n'a de commun avec Huo?i de Bordeaux que l'idée fondamentale, n'en est donc pas imité. Le nain Alberich et son pouvoir surnaturel étaient célèbres en Allemagne bien avant qu'on chantât le roi de Lombardie, et le poète à'Ortnit n'a pas eu besoin, pour les connaître, de recourir à une source française.
Est-ce donc notre trouveur qui a imité le poème allemand? « Il y a beaucoup plus de probabilité, dit Keiglitley, pour qu'un poète français ait emprunté un nain à un écrivain allemand que pour l'hypothèse contraire. » En général, en cas d'imitation bien constatée, il y a cent chances contre une que c'est l'Allemand qui a imité le Français, et peu importe qu'il s'agisse de nains ou de géants. L'imitation d'un poème allemand par un Français serait un fait à peu près unique, et d'ailleurs la ressemblance restreinte des deux poèmes exclut, comme dans la précédente hypothèse, l'idée d'une copie (2).
(1) M. Guessard, dans sa préface, cite encore le roi Albrecht, nommé dans Sigenôt, etWaiberaii, qui joue un rôle dans Laurin.
(2) Je n'insiste pas sur la question de date : Ortnit paraît avoir été écrit vers 122o, notre rédaction d'Huon peut remonter à la fin du
HUOX DE BORDEAUX. 77
De l'allernative que je posais tout à Fheure, il ne reste donc que le second parti à prendre : Hmn de Bordeaux et Ortnit, ou plutôt Elberich et Auberon, ont une origine commune. Ni l'auteur de Hiion ni celui (VOrtnit n'ont inventa' ce personnage et le rôle qu'ils lui font jouer auprès de leurs héros respectifs; on sait d'ailleurs que de telles inventions de toutes pièces sont tout à fait en dehors des habitudes des poètes du moyen âge : il leur arrivait bien d'embellir par des ornements et des fictions de leur cru les sujets qui, à leur goût, n'étaient pas assez intéressants; mais ils tenaient toujours de la tradition ou prenaient dans les livres les événements et les personnages principaux qu'ils mettaient en scène. Dans le cas présent, il est clair que c'est la tradition vivante, la légende attachéeaunom d'Auberonou d'Elberich, qui a inspiré nos deux poètes. ïl est donc probable que cette tradition est fort ancienne, puisqu'elle est commune à deux nations dont les littératures ont suivi de très bonne heure des routes fort diverses, et dont les cycles poétiques n'offrent presque aucun point de contact (11.
xii<= siècle ; mais, outre que cette chronologie est incertaine, mlïuon ni Ortnit ne nous offrent la première rédaction des thèmes qu'ils développent, et l'imitation pourrait porter sur une forme plus ancienne.
(1) De même qu'Alberich et Auberon, Valand, le Vulcain, ou plutôt le Dédale, de la mythologie germanique, et Gualand, le for-
De cette tradition nous avons peut-être une autre trace dans un curieux passage d'un écrivain qui paraît avoir v6cu au xiif siècle, et qui ne nous est connu que par les extraits qu'en a donnés Jacques de Guyse au xiY^ siècle, Hugues de Toul (1). D'après lui, Clodion aurait eu des fils que Mérovée aurait dépouillés, et l'un de ces fils, nommé Albéric, aurait disputé la couronne à celui-ci. Ce récit me paraît offrir avec la légende d'Auberon-Elberich d'incontestables rapports. « Albéric, dit Hugues de Toul, le plus jeune des fds de Clodion, eut autant d'habileté et de subtilité que d'audace et de prouesse... Il demeurait la plupart du temps dans les forêts, faisant des sacrifices aux dieux et aux déesses, et renouvela même la secte païenne, espérant que les dieux lui rendraient l'empire (2)... Cet Albéric répara l'autel de Minerve sur une montagne que les chrétiens appellent maintenant Mout-Salnt- Aldebert^ et qui se nommait alors Mont cV Albéric. Il fonda un autre autel sur une montagne voisine, que les chrétiens appellent maintenant en français la Houppe (F Albermonl . Il était surnommé malignement
geron faé de nos chansons de geste, sont communs aux deux nations. Celte communauté, là comme ici, indique une haute ancienneté et une origine germanique.
(1) Ce passage de J. de Guyse a été cité par M. Guessard, mais ne l'a pas amené à chercher là Torigine de la légende d'Auberon.
(2) Le chroniqueur oublie que la « secte païenne » ne fut abolie parmi les Francs que sous le petit-fils de Mérovée.
nUOX DE BORDEAUX. 79
« l'Enchanteur » par les partisans de Mérovée; il demeurait toujours dans les forêts... Il est enterré à un endroit où on a transporté de grands arbres; les habitants du pays l'appelaient jadis le Cor (1) ou la Houppe (F Algérie (2)... Il maria l'aîné de ses fils, Walbert, à la fille de l'empereur de Constantinople (3). »
J'ai cité les traits les plus saillants du récit de Hugues de Toul : ils nous offrent, comme notre poème,
un petit roi sauvage, Qui tôt son tens conversa en boscag'e,
qui passe pour avoir des pouvoirs surnaturels, et fait épouser à un homme d'Occident la fille d'un empereur d'Orient. Le protégé d'Albéric en cette affaire est son fils comme Ortnitestle fils d'Elberich. J'ajoute qu'Albéric, suivant son historien, livra aux Mérovingiens plusieurs batailles dans lesquelles il fut toujours vainqueur, ce qui rappelle les cent mille guerriers qui accourent autour d'Auberon partout où il les souhaite, et la victoire qu'Elberich fait remporter à Ortnit sur les
(1) Le manuscrit suivi par l'éditeur porte Coma; mais un autre manuscrit donne Cornu, qui me paraît préférable en ce qu'il rappelle le cor d'Auberon.
(2) Cette houppe, qui revient deux fois, en rapport intime avec Albéric, fait penser au Riquet à la houppe du conte de Perrault, qui à l'origine, à en juger par plus d'un Irai!, a dû être aussi un roi des nains.
(3) J. de Guyse, Annales du Hainaut, p.p. Fortia d'Urban, 1. IX, c. 6, 9.
Sarrasins. Il semble donc bien qu'il y ait identité fondamentale entre Albéric^ Elberich et Auberon.
Notons aussi que, dans des textes, qui d'ailleurs paraissent dériver essentiellement de Jacques de Guyse, c'est le nom môme d'Aiiôeron qui est donné au fils de Clodion. Cette aventureuse histoire a fait en effet rêver des généalogistes plus ou moins crédules ou intéressés, et a servi de fondement à de fabuleuses filiations. Fiichard de Wassebourg, qui l'inséra en 1549 dans ses Antiquités de la Gaule Belgique^ donne à Albéric le nom d'Auberon : « On l'appelait, ajoute-t-il, enchanteur ou féé (1). » François de Rosières, dans son livre sur l'origine de la maison de Lorraine, pour lequel il dut faire en 1580 amende honorable au Parlement de Paris, lui donne pour lige ce même personnage. « Auberon, dit-il entre autres choses, qu'on appelle aussi Albéric, ne succéda pas à son père, bien qu'il eût le titre de roi des Francs orientaux... Il est enseveli dans un lieu qu'on appelle la Ho2ippe d'Auberon... Quelques-uns racontent qu'il défit les Mérovingiens à Mirvault, et qu'il dut sa victoire aux prestiges des démons (2). » Au xvii' siècle, Nicolas de Guyse reproduit le récit de Rosières, en donnant toujours au « roi des Francs
(1) Fol. LV, 6. Notez que l'un des noms donnés, à Auberon dans notre poème est le roi faé ou simplement le faé.
(2) Stemmata Lotharingige et Barri ducuus, p. I, c. 43, f. cxni. Ce « quelques-uns racontent » peut faire croire à une tradition populaire locale).
orientaux » le nom d'Auberon ; il ajoute qu'à Mons, ville dont la légende lui attribue la fondation, une tour en ruines conservait parmi le peuple le nom de tour d'Auberon (turris Aubroîiii) (1). Suivant lui comme suivant Rosières, c'est d'Auberon que descendent les Carolingiens et les Capétiens, les ducs de Lorraine, les comtes de Hainaut et d'autres encore. Plus récemment, M. de Courchamps, dans un tableau généalogique de la maison royale de France, a rattaché aussi nos deux dernières dynasties à ce prétendu fils de Clodion, qui épousa selon lui Urgande (2), sœur de Théodoric le Grand (3), et maria son fils à la sœur de l'empereur Zenon : le « roi des Francs orientaux » est devenu un « duc d'Alsace » (au v" siècle !) chez M. de Courchamps, qui a, s'il faut l'en croire, « solidement établi » son tableau sur les autorités les plus imposantes (4).
Ce qu'il y a d'intéressant dans tout cela, c'est qu'il semble bien que Hugues de Toul ait utilisé au xiii' siècle
(1) N, de Giiyse, Mons Hannoniœ (Cambrai, 1621).
(2) Ce serait bien là un nom de fée ; mais les généalogistes antérieurs lui donnent le nom d'Argotfe.
(3) On pourrait voir dans ce trait un rapport avec l'amilié constante d'Alberich pour Dietrich dans l'épopée allemande. C'est ce que fait M. Riickert dans son curieux travail intitulé Oberon von Mons and die P/p^^me ion ]V(ue//c(188G), auquel j'ai emprunté plusieurs citations (il accepte d'ailleurs bien à tort comme historiques les données de Hugues de Toul sur Clodion et ses descendants). Mais cette alliance n'apparaît pas avant Rosières et parait inventée par lui.
(4) Mémorial de la noblesse, publié par Duvergier, 1. 1,
et que Wassebourg, Rosières et Nicolas de Giiyse aient encore trouvé vivante aux xvi' et xvii' siècles dans le lïainaut une légende relative à un roi « faé », appelé Auberon (1), qui habitait dans les Ibrèts, menait en guerred'invinciblesarmées, accomplissait d'étonnantes merveilles, et qui, père d'un fils mortel, l'aidait à épouser, dans le lointain Orient, la fille d'un puissant roi. Hugues de Tout, que les fragments conservés par Jacques de Guyse nous montrent comme un compilateur de fables, a recueilli cette légende pour la transformer en prétendue histoire. Il est permis de croire que l'auteur de Hiion de Bordcaiu-, qui était, nous l'avons vu, tout voisin du Hainaut, l'a recueillie de son côté et l'a beaucoup plus agréablement transformée en la mêlant à l'aventure du fils de Seguin, avec laquelle, certainement, elle n'avait originairement rien à faire (2). Cette légende, qui paraît avoir été localisée au xii' siècle en Hainaut (3), c'est-à-dire dans la partie du pays « wallon » limitrophe du pays « tiois », était d'ailleurs une vieille légende germanique, qui s'est conservée d'autre part dans Ortnit : c'est ce que prouve le nom même
(1) Ou Auberi dans Hugues de Tout.
(2) Je pense que c'est notre poète qui aeiïacé du récit la paternité d'Auberon à l'égard de Huon. Il a eu pour cela des raisons qu'on devine et qui sont bonnes ; mais la faveur dont Auberon entoure Huon devient alors assez inexplicable.
(3) Il serait intéressant de rechercher s'il existe encore en Hainaut quelqu'une des dénominations locales relevées plus haut.
d'Albéric, Elberich, Auberon, qui apparaît, sous une forme à peu près identique, dans le récit épliémérisé du chroniqueur, dans Ort7iit et dans Huon.
Ce nom est en effet bien probablement, comme l'a montré le premier Jacob Grimm (1), un dérivé du mot alb ou elb, que nous connaissons en français sous la forme^ empruntée de l'anglais, elfe. Albéric, Alberich, Elberich, Auberon se dénoncent par leur nom même comme appartenant à la race des alben (2), de ces petits êtres mystérieux et puissants, qu'on se représentait comme habitant communément sous terre, possesseurs d'immenses trésors qu'ils révèlent parfois aux hommes qui ont gagné leur affection, doués d'une science et d'un pouvoir merveilleux, les uns bons, les autres méchants, tous d'ordinaire assez capricieux, les uns laids, les autres « beaux et lumineux comme le soleil. » C'est à ces derniers qu'appartient notre Auberon, originairement roi des alben comme Elbericb ; mais le poète français, qui l'a pris dans la légende, et qui ne connaissait ni le sens de son nom xùXqs alben
(1) Deutsche Mythologie, !■•« éd.j p. 599; 2" éd., p. 421.
(2) CeUe élymologie est bien préférable à celle d'aube, « aurore », qui a été proposée pour Auberon. Il faut remarquer qu'Auberi, Auberon sont aussi, — et de fort bonne heure dans les formes latines correspondantes, — employés comme de simples noms d'hommes, et paraissent dans ce cas être des réductions de noms en Adal — (comme Albert a côté d'Adalbert) ; mais il semble bien difficile de ne pas rattacher les noms de nos personnages à a/6.
eux-mêmes, lui a conservé seulement sa royauté. Il lui a créé des ancêtres à sa fantaisie, il a attribué son pouvoir surnaturel ainsi que sa petitesse aux dons des fées, seuls êtres merveilleux familiers aux croyances populaires vraiment françaises, et enfin il Ta fait bon chrétien (1) et s'est même permis, de sa propre autorité, de lui assigner un siège en paradis auprès du trône de Dieu. Cette transformation, qui lui a permis de donner à son Auberon tant de majesté tout en lui conservant la grâce et quelque chose de la malice de Yalb qu'il était originairement, est un coup de sa baguette, aussi merveilleuse en son genre que le cor du roi de féerie.
Voilà comment je m'explique la genèse du « petit roi sauvage ». Ce n'est d'ailleurs qu'une hypothèse, mais elle me paraît préférable à celle de M. de la Villemarqué, pour laquelle penche M. Guessard. D'après l'éditeur du Barzaz-Breh le nom d'Auberon serait à moitié traduit de celui d'un personnage de la féerie celtique appelé Gwyn-Araun, gwyn signifiant « blanc » comme auhe^ et armm, qui répond à « vapeur », indi-
(1) Elberich aussi est chrétien dans Ortnit, tandis que l'AIbéric de Hugues de Toul est non seulement païen, mais hostile au christianisme. Tout [cela est visiblement moderne et sans portée pour le fond de l'hsloire. L'Auberon de la légende montoise était présenté comme un démon ou un ami du démon parce qu'il appartenait à l'ancienne mythologie ; les auteurs de Huon et d'Ortnit Tout christianisé parce qu'ils avaient à lui faire jouer un rôle sympathique.
HCON DE BORDEAUX. 83
quant ici, selon toute apparence, un être surnaturel. A l'appui de cette étymologie ingénieuse, M. de la Villemarqué fait entre ce que notre poème raconte d'Auberon et ce que diverses légendes galloises rapportent de Gwyn des rapprochements qui auraient besoin d'être contrôlés de près. Ils perdent d'ailleurs beaucoup de leur force quand on constate que le personnage, ou tout au moins le nom, de Gwyn-Araun semble être entièrement sorti de l'imagination féconde en « vapeurs » de l'auteur du Barzaz-Breïz : la mythologie galloise ne connaît que Girynn ah Nudd, originairement divinité infernale, dont les attributs ne sont pas sans quelque rapport avec ceux desaiôen germaniques, mais qui ne ressemble guère à notre roi de féerie (1). D'ailleurs la conjecture de M. de la Villemarqué rendrait fort difficile à expliquer l'ancienneté des traditions allemandes sur Alberich, et l'identité, qui me paraît hors de doute, de ce pei'sonnage avec Auberon.
Il serait plus facile de revendiquer une origine celtique pour les objets «faés » qu'AuberondonneàHuon. Le cor enchanté surtout semble avoir été inventé dans
(1) [Ni dans la table si riche mise par M. J. Lotii à la suite de sa traduction des Mabinogion, ni dans le Cellic Heathendom de M. Rhys on ne trouve de Gwyn-Araiin (il y a bien un Araiin, mais difTérent et même ennemi de Gwynn ab Nudd). Dans les textes, peu nombreux d'ailleurs, auxquels renvoie M. de la Villemaïqué, il est toujours uestion de Gwynn, jamais de Gwyn-Araun. J
un pays de grandes chasses et de grands bois ; le hanap magique a fourni le sujet de plus d'un conte qui se rattache au cycle d'Arthur. Il est cependant impossible de ne pas rappeler tous les talismans de ce genre qui figurent dans les contes orienlaux : il suffit d'avoir lu les Mille et une Nuits pour se souvenir que de pareils prodiges s'y retrouvent à chaque page, et forment une espèce de merveilleux qui semble propre aux imaginations asiatiques. Nos chansons de geste n'offrent rien qui ressemble à ces objets « faés » , et tous ceux qui se rencontrent si fréquemment dans les contes d'enfants de tous les pays n'apparaissent qu'à une époque assez moderne et ont plusieurs fois déjà été rattachés à l'Orient.
Pour compléter ces recherches sur les origines du poème que j'ai analysé, il resterait à déterminer ce qu'il peut contenir d'historique et où le trouveur a pris les personnages purement humains qu'il met en scène. Cette étude me mènerait, on le conçoit, beaucoup trop loin pour quelques-uns, et n'aurait au contraire aucun point de repère pour d'autres. Ainsi il me serait impossible de dire si Huon a été réellement duc de Bordeaux ou même s'il a existé. Quelques historiens, prenant le roman au sérieux, ont gravement enregistré notre héros parmi les souverains de l'Aquitaine ; d'autres, au contraire, ont nié et son existence et celle de son père Seguin, qui est cependant beaucoup
plus incontestable (1). Le mélange de vérité historique qui peut se trouver mêlé aux fabuleuses aventures de Huonest d'ailleurs si minime, qu'il faudrait dépenser pour l'extraire plus de peine qu'il n'en vaut. J'aime mieux suivre le sort du poème et de ses héros depuis le jour où il parut dans le monde.
La manie des additions et continuations a été fatale à plus d'une production du moyen âge : au milieu des préambules et des suites disparurent fréquemment les œuvres originales, et l'accusation d'insipidité, de monotonie, de prolixité, portée tant de fois contre les produits de l'imagination de nos pères, n'a eu souvent pour cause que le peu de critique de ceux qui la faisaient, inhabiles à distinguer le texte pur des gloses qu'on y avait postérieurement ajoutées.
Hiion de Bordeaux subit le sort de tous les poèmes qui faisaient fortune : on l'allongea considérablement. On lui fît d'abord, sous le nom de Roman d''Auberon, une espèce de prologue où on prépare avec assez d'habileté les événements et les personnages de l'œuvre
(1)0(1 a prétendu, entre autres Keightley, que Huon était le même personnage que Yon, roi de Bordeaux, qui figure dans les Quatre fils Aimon, et, sous le nom d'Ioone, dans Bojardo et les Cinque Canti de TArioste. Rien ne contlrme ce rapprochement.
principale. On y raconte la naissance d'Auberon, fils de Jules César (lequel avait pour mère Brunelmut, fille de Judas Macchabée) et de Morgue la fée, sœur d'Arthur. On y annonce l'arrivée de H non, qui seul pourra faire ravoir à Auberon le liaubert que lui a ravi le géant Orgueilleux; on y explique comment la cousine de Huon, la fdle de Guinemer de Sainl-Omer, se trouve aussi au pouvoir du géant (1). Les versions en prose ont adopté une autre généalogie du roi de féerie, tout en lui conservant Jules César pour père (2). Voici comment elles font parler Auberon, racontant son histoire à Huon : « Julius César m'engendra en la dame de l'Isle Celée, laquelle fut jadis fort aimée de Florimont d'Albanie ; mais pour ce que Florimont, qui alors estoit jeune, avoit une mère qui fist tant qu'elle vit ma mère et Florimont ensemble en un lieu solitaire sur la marine; dont, quant ma merc aperçut que la mère de Florimont estoit venue, elle se départit, et délaissa a grants pleurs et lamentations Florimont son ami, qu'oncques depuis ne le vit, et s'en retourna en son pays de l'Isle Celée, qui a présent se nomme Chifalonie, ou elle se maria depuis, et eut un fils qui, en son
(1) Préface de Huon, p. xlvui-li.
(2) Notez le rapprochement de Brunehaut, qui passe pour avoir fait toutes les grandes routes du nord de la France, et de Jules César, à qui on attribue nombre de routes romaines,
Qui les cemins flst faire et compasser.
HLON DE BORDEAUX. 89
temps après, fut roy d'Egiple, qui se nomma Neptanebus, et fut celui qu'on dit qui engendra Alexandre le Grant, etc. (1). » On peut choisir entre ces deux filiations, qui sont toutes deux sans doute aussi « solidement établies » que celle que je citais tout à l'heure et qui fait descendre d'Auberon Charlemagne et Louis XIV.
Je ne dirai que quelques mots des suites qu'on a cousues au roman de Hiion de Bordeaux^ et qui, malheureusement pour le goût populaire, n'ont pas eu moins de succès ni d'éditions en prose que l'œuvre originale. Disons cependant que la première de ces suites, où sont racontées les merveilleuses aventures de voyage de Huon lui-même, n'est pas sans agrément ni sans intérêt : plusieurs de ces aventures se retrouvent dans les voyages de Sindbad le Marin, et sont plus vieilles que le conte arabe. L'un des morceaux qui viennent après n'est autre que la première moitié du roman à'Aucmsin el Nicolette, le plus délicieux bijou que nous ait laissé le moyen âge, mais quantum mutatusab illo! On regrette de voir ainsi maltraité ce chefd'œuvre de grâce et de passion naïve (2).
(1) Notez dans ce passage l'allusion au roman de florimont, composé au xii'^ siècle par Aimon de Yarennes.
(2) Ce sont les amours de Florent d'Aragon et de Clarisse, fille de Huon. Le roi Garin d'Aragon remplace le comte Garinde lieaucaire, el le vicomte Pierre d'Aragon tient aussi la place du vicomte de Beaucaire.
Outre les suites proprement dites, notre roman donna lieu à de nombreuses imitations. Le personnage d'Auberon était surtout destiné à faire fortune, et en effet le poète lui avait donné des traits assez séduisants pour plaire à tous. Le roman d'Isaie le Triste, fds de Tristan du Léonois et de la blonde Iseut, l'a employé avec un certain bonheur, mais en le déguisant. Ce roman, écrit au xv" siècle ou peut-être au xiv", est un de ceux qui ont fait avec le plus de charme et d'habileté usage de la mythologie féerique qui s'était peu à peu formée des premières et simples légendes de la Table Ronde. Le héros y est constamment aidé et accompagné par un nain aussi laid que possible, mais adroit et dévoué plus qu'on ne saurait dire; il s'appelle Tronc, mais à la fin de l'ouvrage on apprend qu'il n'est autre qu'Auberon, condamné par une fée envieuse à revêtir pour un certain temps cette hideuse forme, et qui reconquiert enfin sa beauté merveilleuse et sa puissance surnaturelle (1).
Auberon n'est pas, du reste, le seul personnage de notre poème qu'on en ait détaché pour le faire servir ailleurs. Son fidèle serviteur Malabron, l'ami dévoué
(1) C'est une grande erreur que devoir, comme M. François-Victor Hugo, la première mention d'Auberon dans ïsaïe le Triste, bien postérieur à Huon de Bordeaux, auquel il fait allusion. Au reste, comme l'a déjà dit M. Guessard, la note G de M. F. Hugo sur le Songe d'une nuit d'été, dans sa traduction de Shakspeare, est pleine d'erreurs.
de Huon, reparaît dans d'autres poèmes assez souvent pour faire conjecturer que c'est un nom de lutin déjà connu qu'a adopté la fantaisie de l'auteur àeHiion (I). Cependant il est bien probable qu'il faut voir une véritable imitation de ce dernier dans le roman de Gaufrey (2), où Malabron, qui n'est plus en rapport avec Auberon, joue un rôle qui rappelle assez celui du roi de féerie, et plus encore celui d'Elbericli dans Ortnït (3), à l'égard du géant Robastre. Ce poème a Irop peu d'intérêt pour que j'en donne une idée; je dirai seulement que ce qui indique le plus clairement rimitation, c'est que Malabron, dans Gcwfrey, est représenté, sinon comme un a luiton de mer », du moins comme pouvant prendre la forme d'un poisson, el qu'il transporte Robastre sur son dos et plonge pour reclierclier sa massue, exactement comme le Malabron de Huon, transporte à deux reprises le héros du poème, et plonge pour rechercher les joyaux d' Auberon.
(1) Voy. entre autres le roman en prose d'Ocrer le Danois et les dernières branches qui concernent Renouart dans le cycle de Guillaume au court nez.
(2} Publié dans la même collection que Huon de Bordeaux. Voy. la Préface, p. x.
(3) Ce rapprochement est des plus intéressants : Malabron est en effet le père de Robastre et s'amuse à le terrasser en luttant avec lui, exactement comme faitElberich avec Ortnit,dont il est le père. Cet épisode nous conserve sans doute la forme la plus ancienne des relations entre Auberon et Huon (voy. plus haut).
Certains épisodes de Huon ont anssi passé dans d'autres compositions: ainsi l'aventure du fils de Seguin et de Chariot se retrouve à peu près textuellement dans le roman de Mélusine, par Jehan d'Arras (1). Les objets enchantés qu'Auberon donne à son protégé lui ont aussi été empruntés pour d'autres récits, si toutefois ils n'étaient pas déjà de droit commun; je rappellerai seulement le joli conte du ménétrier dont le violon ou du berger dont la flûte fait danser tous ceux qui l'entendent, dans tant de contes de tout pays ; quant au hanap, ses deux propriétés ont été séparées : en tant qu'inépuisable, il a fourni le sujet d'une foule de récits enfantins, et a fini par voir réaliser ses prestiges dans la fameuse bouteille de Uobert-Houdin ; en tant qu'accessible seulement à certaines personnes, il a donné comme dernière transformation un conte de La Fontaine (dont il a fait ensuite une comédie), la Coupe enchantée^ de laquelle le vin s'enfuit, il est vrai, pour une tout autre raison que pour un péché mortel du buveur (2).
Mais le poème lui-même, dans son intégrité, a eu un long et légitime succès. La version en prose, faite au xv' siècle, n'a cessé de se réimprimer depuis
(1) P. 87-90 de l'édition elzévirienne.
(2) [A vrai dire, le conte de la corne à boire ou de la coupe qui sert à éprouver la vertu des femmes paraît un thème originairement différent et plus ancien. S'il y a emprunt, il pourrait bien être du fait de l'auteur de Huon.\
ce temps avec des altérations plus ou moins grandes, et M. Guessard en a signalé une édition de 1860. On découpa plus tard ce sujet en scènes, ni plus ni moins qu'un moderne roman de cape et d'épée, et on jouait avec succès en 1557 le Mystère de Huon de Bordeaux. En 1593, la troupe de Shakspeare représenta à Londres une pièce anglaise sur le même sujet, faite probablement d'après la traduction du roman français en prose donnée vers le milieu du xvi' siècle par lord Berners, et devenue rapidement très populaire. On sait le rôle charmant que Shakspeare lui-même a fait jouer à Oberon dans le Songe d'une nuit d'été; mais le caractère qu'il a donné au roi de féerie, ainsi que son union avec Titania, sont des inventions étrangères au personnage primitif : Shakspeare s'est inspiré de Spenser, pour peindre les aériennes figures de ses génies, beaucoup plus que de notre roman (1).
Au xviii' siècle, M. de Tressan donna de Huon de Bordeaux, d'après le texte en prose du xv' siècle, un extrait où il eut le bon goût de ne comprendre que la première partie (Bibliothèque des romans, avril 1778). C'est d'après cet extrait, « aussi libre que gracieux », que Wieland composa son poème à' Oberon, la dernière transformation de notre chanson de geste.
(1) Spenser n'a fait que nommer Oberon; mais c'est lui qui semble avoir créé le personnage de Titania, qui chez lui est la seule reme de l'empire féerique.
M. Saint-Marc Girardin a consacré à la comparaison de Huon de Bordeaux et à'Oberon un des plus spirituels chapitres de son spirituel Cours de littérature dramatique (t). Il n'hésite pas à préférer le roman français, bien qu'il n'ait pu le connaître qu'en prose, et à mettre Esclarmonde fort au-dessus de Rezia. Sans discuter ici cette opinion, que je partage du reste dans le fond, tout en l'appuyant sur des motifs un peu différents, je trouve que M. Saint- Marc Girardin a traité bien sévèrement le poème de Wieland, qui est également dédaigné en Allemagne plus qu'il ne le mérite (2), et qui est resté populaire en Angleterre, grâce à la charmante traduction de Sotheby (3). G'est sans contredit une fort agréable lecture, et les additions que le poète allemand a faites à son sujet ne sont pas toujours mauvaises : ainsi l'épisode du séjour des deux amants dans l'île où les a jetés leur naufrage me paraît intéressant et gracieux, bien que l'ermite qu'ils y rencontrent ait un peu trop lu Jean-Jacques Rousseau. Wieland a porté là à sa perfection le style aisé et pur qui le distingue ; il a tiré, en somme, un heureux parti de son sujet, et on ne peut guère lui reprocher que d'avoir traité ce sujet-là; car
(2) [Si cela était vrai en 1861, cela a cessé de l'être aujourd'hui].
(3) C'est d'après cette traduction qu'a été fait le libretto, originairement anglais, de VOberon de Weberi
les qualités qu'il lui a fait perdre et que regrette M. Saint-Marc Girardin, la naïveté, la candeur, Vinconmence (qu'on me passe le mot) de Fauteur et des personnages, ces qualités ne pouvaient se retrouver dans l'œuvre d'un poète du xviii' siècle : elles appartiennent exclusivement au premier âge des littératures. La question serait donc de savoir s'il est bon en général d'imiter et de chercher à rajeunir les anciens sujets, et si en particulier les traditions poétiques du moyen âge contiennent une matière épique qu'il soit encore possil)le d'exploiter.
Pour être convenablement résolue, cette question demanderait à être traitée à part et exigerait des développements que je ne puis lui donner ici. Il est temps de clore cette étude, qui peut-être a semblé trop longue et qui est cependant bien incomplète encore. Je me suis un peu étendu sur les sources du poème, parce que le sujet n'avait été qu'effleuré par les savants éditeurs de Huon de Bordeaux] j'ai fait plus rapidement l'histoire des imitations et modifications de l'œuvre du xii' siècle, parce que leur préface contient làdessus de longs et curieux détails. Je terminerai en exprimant le vœu que la grande œuvre entreprise par M. Guessard puisse être menée à bonne fin; tous les amis de notre ancienne littérature le souhaitaient déjà vivement avant qu'elle eut reçu un commencement d'exécution ; ils ne peuvent que le désirer plus encore,
à présent que cinq volumes parus ont pu les convaincre du soin, de l'intelligence et de la conscience apportés à l'exécution de cette tâche, laborieuse à la vérité, mais utile, et qui n'est ni sans agrément ni sans gloire (1).
(1) [La collection dont il s'agit n'a pas été poussée plus loin que le X" volume ; mais on sait que depuis, en France et en Allemagne, on a remis au jour un grand nombre de nos anciennes chansons de geste.]
Note additionnelle. — Depuis que cet article a été écrit, en i86t, il a été fait d'importantes recherches sur l'œuvre qui en est le sujet. On a trouvé la trace d'un poème plus ancien surHuonde Bordeaux, dans lequel il tuait, non le fils de l'empereur, mais un simple comte, et était de ce fait obligé de s'enfuir en Italie, où il avait des aventures tout autres, et beaucoup moins merveilleuses, que celles que raconte notre chanson. D'autre part, M. Longnon a prouvé que le meurtre de Chariot avait pour origine le meurtre de Charles, fils de Charles le Chauve, accompli dans des circonstances presque pareilles par un certain Aubouin, qui prit, comme Huon, le chemin de l'exil. La partie historique du sujet, que j'ai à peu près laissée de côté, aurait donc pu être traitée d'une façon très intéressante. — Mon opinion sur les rapports d'Auberon avec Alberich et Albéric a été généralement acceptée. Ne voulant pas entrer dans les détails, je renvoie à un article du cahier d'avril 1900 de la Romania. — On me permettra de rappeler que 'je viens de publier, à la librairie Didot, une traduction de Huon de Bordeaux destinée à la jeunesse, et accompagnée de belles illustrations d'Orazi. La préface contient une appréciation littéraire du poème.
AUGÂSSIN ET NICOLETTE
Malgré les efforts et les protestations d'une érudition souvent plus enthousiaste que critique, la poésie du moyen âge, prise dans son ensemble, reste inconnue au public même lettré. Le goût de notre temps pour l'histoire a remis en faveur ceux de nos anciens chroniqueurs qui sont les témoins sincères de grands événements; mais ni le caractère national de l'épopée, ni l'importance de la chanson d'amour dans l'histoire de la littérature européenne, ni la galanterie aventureuse du romanbreton, ni même la joyeuseté piquante du conte n'ont pu déterminer dans la masse des lecteurs assez de curiosité pour leur faire aborder, je ne dis pas les textes, mais les traductions ou les arrangements qu'on a faits exprès pour eux. Un seulde nosancienspoèmes, la Chanson de Roland, grâce à sa valeur tout à fait exceptionnelle et au zèle passionné de son dernier éditeur, a su rompre le charme, et se faire connaîlre au moins de nom à tous et de fait à un grand nombre.
Celle indifférence ne résistera pas sans doute indétîniment aux assauts qui lui sont livrés. Elle est, il faut le dire, expliquée par bien des causes, et jusqu'à un certain point justilîée par quelques-unes. Elle n'en est pas moins excessive et peu honorable pour le public, qui, trop porté à ne rechercher dans ses lectures que le plaisir facile, dédaigne non seulement l'instruction qu'il trouverait abondamment dans l'ancienne littérature de la France, mais même les jouissances réelles qu'il en tirerait après quelque étude. S'il est une production de l'art de nos pères qui mérite de faire exception à la règle et qui ait le droit de devenir véritablement populaire, c'est assurément celle qui fait l'objet de cette élude.
Le petit roman à'Aucassin et Nicoletie a de bonne heure attiré l'attention des littérateurs. La passion jeune et fraîche qui en est l'âme, la forme originale du récit, la vive allure du style, frappèrent les premiers qui le lurent dans l'unique manuscrit qui nous l'ait conservé. Quand on songe à combien de chances de destruction ce volume, écrit à la fin du xiif siècle, a été exposé depuis lors, on bénit le hasard qui nous permet de jouir encore du « doux chant » et du « beau dit » qui ont charmé nos pères. Si le manuscrit français 2168 de la Bibliothèque Nationale n'avait pas eu un bonheur qui n'a pas été donné à bien d'autres livres plus beaux et plus faits pour être préservés, nous ne
AUCASSIN ET NICOLETTE. 99
nous douterions pas de l'existence ù'Aiicassin et Nico- /etie; car aucun texte ancien n'en fait mention, et nulle aulre production de notre ancienne poésie ne saurait nous en donner une idée. La plate imitation qu'en a faite l'auteur d'une des suites de Huon de Bordeaux (1) nous aurait fourni quelques-uns des faits du roman; mais, ainsi détachés de l'ensemble, ils n'auraient aucunement attiré notre attention, et d'ailleurs ils ont perdu presque tout leur attrait en perdant leur forme première.
Cette forme est dii^ne d'attention à tous les points de vue. L'auteur (ÏAucassin a donné lui-même à son œuvre le nom de chantefable, qui ne se retrouve nulle part dans la littérature française (2), et qui ne peut s'appliquer à aucune autre composition qu'à la nôtre. Il désigne en effet ce mélange de prose et de vers, de morceaux oii l'on chante et de morceaux où l'on dît et conte et fable qui caractérise notre seul roman. L'existence même de ce nom, que l'auteur n'a pas dû fabriquer, implique celle de tout un genre, dont cet échantillon nous est seul parvenu. Les chantefables se débitaient en public, et étaient vraisemblablement exécutées par plusieurs personnes : c'est au moins ce
(1) rVoy. ci-dessus, p. 89. Elle a été imprimée par M. Schweigel, Marbourg, 1896.]
(2) L'ilalien a c«n(afat'o/(i, dans un sens il est vrai, assez dilTérent; mais il est possible qu'autrefois ce mot ait désigné la même chose que le mot français.
100 POÈMES ET LÉGENDES DU MOYEN AfiE.
qui semble résulter pour la nôtre de l'emploi du pluriel en tête des morceaux de prose : Or client et content et fablent. Mais il est clair qu'au besoin un seul « jongleur » pouvait se charger et de réciter la prose et de chanter les vers. Ceux-ci étaient chantés avec l'accompagnement de la vielle ou grand violon, comme les vers des chansons de geste. Ils se groupent comme eux en laisses ou séries plus ou moins longues sur la même rime ou assonance (1). Dans notre poème, c'est l'assonance qui est employée, ce qui lui assure une assez haute antiquité et ne permet guère en tous cas de le faire descendre plus bas que la fin du xif siècle. Les assonances, seuls témoins irréfragables de la prononciation du poète, — car les copistes successifs ont pu modifier gravement les autres parties de l'ouvrage, — nous engagent, par le tableau des sons qu'elles nous présentent, à remonter sans doute un peu plus haut, et permettent de regarder le poète comme un contemporain de Lous VII plutôt que de Philippe II.
La forme de ces laisses monorimes n'est pas commune. Ce sont les seules que nous connaissions, dans toute notre ancienne poésie, dont les vers ne comptent que sept syllabes : ce rythme léger et un peu haletant ne laisse pas de place aux formules banales qui envahissent si facilement les vers de dix ou douze syllabes
(1) On sait que l'assonance ne porte que sur la voyelle tonique, tandis que la rime comprend les consonnes qui la suivent.
AUCASSIN ET MCOLETTK. 101
alignés en longues files, et se prèle à merveille aux vives peintures ou aux monologues passionnés. Lalaisse se termine par un vers de quatre syllabes, dépourvu de rime, à finale toujours féminine : un petit vers analogue, termine les laisses d'un certain nombre de nos anciennes chansons épiques ; mais il a six syllabes, ce qui se comprend, puisqu'il vient à la suite de décasyllabes ou d'alexandrins. Au reste, la fonction de ce vers «orphelin » est la même dans les deux cas : elle est toute musicale ; il s'agit de terminer par une chute hien marquée la série des vers chantés sur la même mélodie.
Le manuscrit nous a conservé la notation musicale des deux premiers vers de chaque laisse ainsi que du petit vers qui la termine. Cette particularité est précieuse parce qu'elle nous fournit quelque lumière sur la musique ou plutôt la mélopée qui accompagnait les chansons de geste, dont aucun manuscrit n'est, comme le nôtre, accompagné de notes. Le chant ainsi noté nous semble d'ailleurs n'avoirrien de particuhèrement «doux», ni même rien qui le distingue de la simplicité monotone où nous paraissent enveloppés tous les chants de la même époque. Nos pères y distinguaient certainement des nuances que, plus exercés, nous arriverons peut-être un jour à sentir.
Cette musique, notre auteur l'avait sans doute composée lui-même comme il avait fait les vers et la prose de la chantefable. Il est même probable qu'il l'exécu-
lait aussi, soit qu'il fût seul, soit qu'il fût accompagné de sa femme, comme le jongleur qui nous parle si naïvement dans le plus ancien manuscrit de Hiion de Bordeaux. Il nous a dépeint son attirail en nous représentant Nicoletle qui s'hai)ille en ménestrel. 11 s'en allait sans doute de même vlelant par le pals et demandant aux châteaux et aux bonnes villes de payer courtoisement le plaisir qu'il leur apportait.
On a hésité sur la patrie qu'il y a le plus de vraisemblance à assigner ànotre poète. Le manuscrit est rempli de formes artésiennes (mêlées à des formes « franciennes » plus rares), mais cela ne prouve rien, puisque nous ne savons pas par quelles mains l'ouvrage a passé; certains traits des assonances semblent indiquer l'est du domaine de la langue d'oïl; l'allure précise et la grâce sautillante du style font penser à ces charmants récits historiques, postérieurs d'un demi-siècle au moins, qu'on attribue à un ménestrel de Reims. Les plus grandes chances sont toutefois pour l'Artois, probablement pour Arras même, où il y avait une vie poétique si intense, et où Jean Bodel et Adam de la Halle composaient, au xiii' siècle, des œuvres dont quelques-unes ne sont pas sans analogie avec la nôtre.
Pourquoi la scène est-elle en Provence, et non dans la France du nord? Uniquementsans doute à cause de l'éloignementmême, et pour avoir déprime abord un point de départ un peu exotique avant de s'embarquer
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pour les pays aventureux de Torelore et de Carthage. L'auteur savait d'ailleurs fort peu de chose de ce pays oii il place ses héros. Il établit de sa propre autorité Garin et Aucassin comtes de Beaucaire, qui n'a jamais été un comté; il met aux portes de Beaucaire une grande forêt de neuf cents lieues carrées, où rôdent les lions à côté des sangliers ; le château de Beaucaire est d'ailleurs sur le bord de la mer, et les gens du pays pratiquent le métier jadis commun de pilleurs d'épaves : c'en est assez pour nous prouver que ce roman, d'une forme si française, n'est pas, ainsi qu'on l'a supposé, une traduction du provençal, et même pour enlever toute vraisemblance à l'idée que l'auteur eût visité lui-même la Provence et en ait fixé le souvenir dans son récit. Mais ce récit, oii l'a-t-il pris? C'est ce qu'il faut toujours se demander pour les conteurs du moyen âge, qui n'inventent guère de toutes pièces. On est tenté d'y voir un des exemples de la pénétration en Occident, à cette époque, des fictions des romanciers grecs. Une princesse enlevée par des pirates, amenée à la cour d'un roi ou d'un prince lointain, inspirant au fils de ce roi une passion ardente, chassée par le roi qui persuade à son fils qu'elle est morte, mais suivie, rejointe, reperdue par lui, et arrivant enfin, après mille traverses, à retrouver sa famille illustre et à partager le trône avec son amant, c'est bien là un cadre de roman byzantin. Mais c'est aussi
le cadre de nombreuses ficlions, nées dans un Orient plus éloigné, qui avaient du reste déjà fourni leurs premiers thèmes aux romanciers grecs, et qui paraissent avoir, de bien loin, transmis le nôtre à noire conteur.
On a remarqué il y a longtemps que ce cadre est à peu près le même que celui du poème français de Floïre et Blanche fleur^ dont nous possédons deux rédactions du xii" siècle. En effet, Floire et Blanchefleur d'un côté, Aucassin et Nicolette de l'autre, sont sans doute les représentants du même couple amoureux, qui a changé de noms dans son long voyage. Je ne sais oii notre poète a pris ceux qu'il donne à ses héros : celui de Nicolette est grec d'origine, el, grâce à saint Nicolas, qui marie les filles, était de bonne heure devenu famiher en France; mais Aucassin? Nous ne trouvons ce nom nulle part, et nous n'en découvrons pas l'origine (1). Quoi qu'il en soit du modèle premier de notre chantefable, elle n'en a gardé que peu de chose. J'ai presque tout indiqué en en traçant le cadre général. Ce cadre même était sans doute arrivé incomplet au conteur français; il l'a rempli à sa façon, et il n'a pas fait preuve d'une invention heureuse ou féconde. Les
(l)[On areconnu avec grande vraisemblance dans Aucassinle nom arabe Alkaçin, fréquent notamment en Espagne, et cela induit à penserquele fonds de notre roman, comme deFloire et Blanchefleur, nous est venu des Arabes d'Espagne.]
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aventures de nos amoureux, une fuis qu'ils ont quitté leur pays, sont si plaies et insignifiantes que plus d'un traducteur les a supprimées. Le dénouement est assez agréable, bien que raconté, comme toute la seconde partie du roman, avec une précipitation visible; mais il ne vient ni de la source orientale ni de l'imagination de l'auteur : il est emprunté au beau poème de Bovon (.IHanstone, oii Josiane s'habille en jongleresse et retrouve aussi son amant en lui chantant ses propres aventures. Toute la fin, à part ce morceau, est si hâtive, si peu intéressante, si dissemblable de la première partie, qu'on serait tenté de se demander si elle n'est pas d'une autre main; les vers aussi sont secs et sans charme. C'est cependant fort peu probable : l'auteur s'est dépêché d'en finir, parce qu'il avait sans doute oublié la fin de l'histoire (elle est bien différente dans Floire et Bkmcheflem), et surtout peut-être parce qu'elle ne l'amusait plus. Son talent particulier était de peindre des détails à la fois réels et pittoresques, de rendre les élans primesautiers du sentiment dans des cœurs jeunes et naïfs, de noter le rythme et le ton de l'entretien familier. Les aventures extraordinaires, les grands combats, les lointains voyages n'étaient pas son fait. Il en trouvait dans sa « matière », et c'était le goût de son temps; mais il a traité, même dans le commencement de son ouvrage, cette partie du sujet avec une visible négligence.
En revanche, il a exécuté les parties qui lui plaisaient avec un art donl le fini étonne dans sa naïveté. On ne trouve guère dans la littérature du moyen âge, si féconde en banales descriptions, des impressions rendues avec aulanl de charme et de vérité : la douce nuit de mai par laquehe Nicolette quitte sa prison, l'ombre de la vieille tour oîj elle se blottit pendant qu'arrive, le long de la rue éclairée par la lune, la troupe des hommes armés, portant leurs glaives nus sous leurs manteaux ; la « loge » fleurie que Nicolelte construit <( de ses blanches mains » et à travers laqueUe Aucassin regarde les étoiles, forment des tableaux pleins d'une charmante poésie. Quoi de plus fin, d'autre part, de plus élégant que la peinture de Nicolette s'avançant dans le jardin, relevant sa robe pour la rosée? quoi de plus brillant que son apparition subite aux bergers, qui illumine tout le bois? quoi de plus charmant que la fuite des deux amoureux, quand Aucassin, ayant « entre ses bras ses amours, devant lui sur son arçon » , chevauche si insoucieux à travers le vaste monde? Tout cela est non seulement vu, mais senti et rendu par un véritable artiste.
Avec ce sentiment vif et profond des beautés naturelles, Fauteur avait un œil et une oreille singulièrement aptes à saisir la réalité familière et populaire. Le bon cœur de la « guette » de la tour, la gaieté des
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bergers mangeant leur pain sur riierljc, leurgauchorie, la grosse malice de celui qui est plus « emparlé » que les auires, sont touchés avec une vérilé pleine de finesse. Le discours du bouvier est fort remarquable : aux malheurs plus ou moins imaginaires de son héros, Fauteur oppose tout à coup la vraie soutîrance, la dure condition des misérables, leur résignation presque stupide, mais qui doit donner à réfléchir aux puissants. Le bouvier ne peut comprendre qu'Aucassin pleure, puisqu'il est riche : n'est-ce pas encore ainsi que pensent les gens du peuple? Le trait de la vieille mère de ce rustre, pour laquelle il a une tendresse si vraie, va droit au cœur, et c'est chose rare dans la littérature do ce temps-là, qui échappe si difTicilement au cadre d'un petit nombre de senliments toujours les mômes, souvent faux ou au moins convenus.
Les dialogues sont des chefs-d'œuvre à la fois, si ou peut le dire, de naturel et de convention. Certaines formules qui y reviennent sans cesse, quand l'occasion s'en présente, leur donnent quelque chose d'antique et presque d'homérique; d'autre part, pour la précision, la grâce et la vivacité des tournures, ils nous oiTrent assurément la fleur de la langue parlée au temps d'Aliéner de Poitiers. C'a été, à toutes les époques où notre littératureajelé de l'éclat, son triomphe particulier que le dialogue simple, spirituel, légèrement ému, souple, ironique ou passionné : je ne crains
pas de dire que les meilleures pages que le français moderne a produites en ce genre ne l'emportent pas sur les bons morceaux de notre vieille chantefable.
11 faut dire enfin ce qui fait avant tout l'attrait et le mérite de ce petit roman : la peinture naïve et ardente de l'amour jeune, innocent parce qu'il ne sépare pas le désir de la tendresse, au-dessus de toutes les considérations parce qu'il se croît éternel, enfantin, passionné, absurde et divin. On a dit non sans raison que l'auteur semblait parfois se moquer de son héros ; mais il s'en moque comme tel personnage de Molière se moque des transports qu'il n'en a pas moins ressentis ou qu'il voudrait ressentir encore. Il avait certainement connu les mouvements divers, les bonds imprévus, les enfantillages, les rêveries, les désespoirs et les ivresses de l'amour qu'il a, d'un trait sûr et délicat, si naïvement exprimé. Il se disait bien que c'était là une folie, mais il ne voyait rien de sensé qui la valût ; il se complaisait à retracer ces émotions enchanteresses, bien qu'il sourît parfois lui-même de leur exagération. Il pouvait dire sans doute, comme un aimable poète, qui chantait peu d'années après lui :
Apris ai d'amours trestot mon aage :
Or en sui plus fous qu'au comencement; Mais je me porpens qu'il n'en est nul sag"e, Ja tant n'en ara apris longement.
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Le morceau le plus achevé, à mon sens, dans ce genre, est l'entretien des deux amoureux quand Nicolette s'est approchée du souterrain où elle a entendu Aucassin gémir. Il est captif, elle est fugitive ; ils vont se séparer peut-être pour toujours; ils s'aiment à donner leur vie l'un pour l'autre ; il semble qu'ils aient à se dire mille choses d'une importance capitale, et cependant les voilà, elle appuyée sur son pilier, lui dans le fond de sa prison, qui se disputent délicieusement pour savoir lequel des deux aime mieux l'autre. Cela ne rappellet-il pas cette admirable scène de Tartufe^ que Dorine clôt en s'écriant :
A vous dire le vrai, les amants sont bien fous?
Les amoureux du xii' siècle et ceux du xvii' ne parlent pas le même langage, mais ils disent bien les mêmes choses.
L'excès de l'amour d'Aucassin ne l'amène pas seulement à négliger ses devoirs de chevalier, à braver son père, et plus lard à quitter pour une vie d'aventure son haut rang dans la société : il le pousse à briser môme le joug que la religion, au moyen âge, imposait, sinon aux actions, du moins aux pensées. 11 n'y a rien dans toute la littérature de cette époque qui ressemble à l'étonnant morceau où le fils du comte de Beaucaire, exaspéré par la disparition de son amie, rejette les espérances du paradis et les craintes de l'enfer, et
s'écrie, comme celle grande dame du xviif siècle, qu'il doit y avoir bien meilleure compagnie dans le second que dans le premier de ces séjours. Noire auteur a ici donné carrière à sa verve : il devait suffire à Aucassin de dire qu'il ne se souciait pas du paradis sans Nicolette et que l'enfer lui plairait avec elle (d'autres l'ont dit même au moyen âge) ; le reste est delà broderie du conteur, qui a profilé de cette occasion pour exhaler des sentiments qu'il n'aurait pas osé exprimer en son nom.On reconnaît dans cet étrange dithyrambe la haine desjongleurs, desharpeurs, de ceux qui vivaient des fêles et des lournois, qui exploitaient les goûts de plaisir et souvent les vices des « beaux ducs », des « beaux chevaliers » et des « belles dames courtoises » , contre ces « vieux prêtres » moroses qui prêchaient sans cesse l'abslinence, le jeûne et l'aumône, et faisaient mainte fois congédier toute la bande joyeuse et affamée des ménestrels. Il ne faudrait pas prendre celte invective à la lettre: c'est une boutade sans conséquence; notre auteur ne se serait pas résigné si aisément, au fait et au prendre, à la damnation éternelle : il parle ailleurs de « Dieu qui aime ceux qui s'aiment, » et il comptait sans doute sur l'indulgence de ce Dieu-là.
Le style cVAuccm^in et JSicolelte offre un excellent spécimen de ce que la langue française, bien maniée, pouvait être au wf siècle. Il s'en faut que Ions nos anciens prosateurs écrivent aussi bien. Qu'on lise les
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autres contes qui figurent Si\ec Aucassin dans le même volume de la bibliothèque elzévirienne : on verra bien la différence. Ici la phrase n est pas traînante, ni embarrassée de mots inutiles, ni empêtrée dans des constructions mal suivies : tout est vif, précis et clair. Ce qu'il faut surtout remarquer, c'est le rythme qui anime et scande perpétuellement le discours. Cette pros^a^jélé faite pour être récitée, presque jouée, et non pour êlre froidement lue; c'est ce qui lui a donné ses rares qualités. Aussi en retrouvons-nous d'analogues dans des écrits en prose ayant la même destination, comme les récits du ménestrel de Reims, ou le dit de VHerbene de Ruslebeuf. On verra, en la lisant, si l'on a le droit de dire que notre ancienne langue était barbare, confuse et gauche. Les temps modernes n'ont rien produit de meilleur : Voltaire ou Musset auraient envié cette grâce dégagée et celte allure à la fois négligée, sûre et rapide.
On peut donc recommander la lecture d'y4^/crt.M•//^ e/ Nkolette à ceux qui doutent que notre vieille littérature ait produit de véritables œuvres d'art et dos œuvres qui puissent encore émouvoir et charmer. Si la Chanson de Roland nous fait l'effet d'un grand basrelief aux figures imposantes, mais raides et un peu farouches, la chantefable à'Aucassin ressemble à un de ces délicats ivoires où, dans des rinceaux curieusement fouillés, des figurines gracieuses se regardent,
et se sourient avec des gestes à la fois vrais et légèrement maniérés. L'une et l'autre ont droit de figurer dans notre grand musée national, objets non seulement de curiosité pour l'archéologue, mais d'admiration pour l'artiste et de jouissance pour le spectateur.
Note ADDITIONNELLE. — Cette étude a été écrite pour servir de préface à la traduction de Bida, publiée en 1878 à la librairie Hachette avec des eaux-fortes du même et un texte que j'avais revu ; ce volume est aujourd'hui introuvable. J'en ai retranché, en la revoyant, ce qui concernait la traduction ; mais l'étude elle-même a un peu trop conservé le caractère d'une préface, en ce qu'elle suppose toujours que le lecteur a sous les yeux le texte dont il s'agit. Pour lui permettre de s'y reporter et de connaître complètement le petit chef-d'œuvre dont je ne donne dans ces pages qu'une idée superficielle, j'indiquerai ici les plus importants des nombreux travaux dont il a été l'objet dans ces dernières années, malheureusement à l'étranger et non en France. M. Hermann Suchier a donné, en 1878, juste en même temps que moi, une édition du texte, destinée aux étudiants, accompagnée d'une excellente introduction philologique et d'un glossaire complet. Cette édition a obtenu le succès qu'elle méritait; elle a eu trois réimpressions, toujours améliorées. M. Hugo Brunner a eu le mérite de rapprocher le nom d'Aucassin de l'arabe Alkaçin et a présenté sur l'œuvre elle-même d'intéressantes observations. D'autre part, un savant anglais, M. Bourdillon, a publié en 1896, à Oxford (Clarendon Press), une reproduction du manuscrit unique en héliotypie, avec une <c translittération » qui permet à chacun de le lire, et en 1898 (Londres, Macmillan) une édition accompagnée d'une longue introduction, de précieux commentaires et d'une traduction aussi élégante que fidèle. Une autre traduction anglaise a été donnée par le célèbre critique Andrew Lang. n faut aussi signaler la traduction allemande que le poète et philologue allemand, W. Hertz, a insérée dans son exquis Spielmannsbuch (Stuttgart, 1900), et à laquelle il a joint de précieuses notes. L'édition de M. Bourdillon donne une excellente bibliographie du sujet jusqu'en 1897 ; pour la compléter, je me permets de ren- Toyer à mon compte rendu de la 4^ édition de M. Suchier (Paderborn, Schôningh, 1899) dans la Romania d'avril 1900.
Iseut ma drue, Iseut m'amie, En vous ma mort, en vous ma vie!
Le résumé qu'on va lire de la légende de Tristan et d'Iseut n'a pour but que de faciliter l'intelligence de l'étude qui le suit. On voudra bien en excuser la brièveté et la sécheresse : c'est le squelette décharné d'un corps plein de jeunesse et de vie.
Tristan de Léonois — fils de la sœur de Marc, roi delà Cornouailles insulaire — orphelin dès l'enfance et élevé par son oncle, défie et tue le 3Iorhout d'Irlande, qui était venu, comme chaque année, réclamer de la Cornouailles un tribut de jeunes garçons et de jeunes filles. Blessé par le fer empoisonné de son adversaire, Tristan arrive^, inconnu, à Dublin, chez la reine d'Irlande, sœur du Morhout, qui seule peut guérir les plaies faites par le glaive de son frère, et qui le guérit.
Tristan revient plus tard à Dublin, sous un nouveau déguisement : il est chargé par son oncle de lui ramener la fille du roi, Iseut la blonde. 11 trouve le
pays en proie aux ravages d'un serpent monslreux : le roi a promis sa fille à qui pourrait le mettre à mort. Tristan le tue, et lui coupe la langue ; mais, atteint par le venin du monstre, il tombe évanoui, et, pendant ce temps, un autre coupe la tête du serpent, et, se prétendant le vainqueur, réclame la récompense promise. Tristan est relevé par Iseut, qui ne le connaît pas : elle le soigne et le guéril. Un jour qu'il est dans le bain qu'elle lui a préparé, elle trouve son épée et y voit la brèche laissée par le morceau qui s'est brisé dans la tête du Morhout et qu'elle a gardé : elle reconnaît le meurtrier de son oncle et, saisissant la grande épée, s'apprête à le frapper dans son bain : mais il la désarme par ses douces paroles. Il confond l'imposteur en montrant la langue du serpent, et demande la main d'Iseut pour son oncle. On la lui donne, et la paix est ainsi scellée entre la Cornouailles et l'Irlande.
Au moment du départ, la mère d'Iseut remet à Brangien, suivante de celle-ci, un flacon rempli d'un breuvage magique qu'Iseut devra partager avec son mari le premier soir. Dans la traversée, par suite d'une erreur, Tristan vide le flacon avec Iseut, et dès ors ils sont liés par une passion que rien ne pourra éteindre : Iseut est à Tristan avant même d'être à son époux.
Des péripéties diverses de joie et de douleur rem-
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plissent leur vie pendant des années: inventant sans cesse des moyens de tromper la surveillance et de dérouter les souçons, trahis plus d'une fois, échappant plus d'une fois, ils sont enfin surpris ; et, bannis par Marc, ils se réfugient dans la grande forêt du Morois, où longtemps ils mènent une vie heureuse et sauvage, qu'alimente la chasse de Tristan. Le roi les trouve un jour dormant l'un près de l'autre; il pourrait les tuer, mais son cœur s'ouvre à la pitié : il leur pardonne et il les rappelle (1). Mais ils sont de nouveau surpris, et Tristan, pour sauver Iseut, quitte la Cornouailles. Plus d'une fois, sous un déguisement ou sous un autre, il trouve moyen d'y revenir et de revoir celle qu'il aime.
Mais la vie qu'il mène, habituellement séparé d'Iseut, lui est à charge. Il essaie d'échapper à son tourment en formant de nouveaux liens : il épouse, dans la Petite-Bretagne, une autre Iseut, Iseut « aux blanches mains » ; mais, le soir des noces, l'anneau que lui avait donné Iseut la blonde frappe ses yeux, et il ne peut se résoudre à être vraiment le mari de sa femme.
(1) Dans la version « française » (voy. plus loin) reffet du breuvage d'amour est restreint à trois ou quatre ans, et les amants renoncent d'eux-mêmes à leur vie sauvage. L'autre version est certainement plus ancienne et plus authentique. Toutes les versions ont d'ailleurs en commun le trait charmant de Marc trouvant les amants endormis et cachant avec son gant le rayon de soleil qui, à travers les branches des arbres ou Une fente de la grotte, vient loucher le visage d'Iseut.
Un jour, Tristan se laisse entraîner par Kaherdin, son beau-frère, dans une expédition où il s'agit d'enlever une femme aimée par celui-ci et mariée à un nain qui l'enferme dans un séjour inaccessible ; il est blessé d'une arme envenimée : il sait que seule Iseut de Cornouailles pourrait le guérir. Il envoie un messager fidèle lui demander d'abandonner'son mari et sa royauté et de venir le sauver : si le vaisseau la ramène, il arborera une voile blanche ; dans le cas contraire, une voile noire. Au dernier jour du terme fixé, le vaisseau revient ; il porte une voile blanche : Iseut a tout quitté pour son ami. Mais la femme de Tristan, ou par méprise ou exprès (les versions varient), lui dit que la voile est noire. Tristan, qui avait « retenu sa vie » jusque-là, se tourne vers la muraille et meurt. Iseut arrive, se couche sur son corps, l'embrasse et meurt aussi. Le roi Marc, ayant appris la cause de leur passion, de leurs fautes et de leurs malheurs, leur pardonne et honore leur mémoire.
Tels sont les faits communs à peu près à toutes les versions qui nous sont parvenues, — entières, fragmentaires ou par simples allusions, — des aventures de Tristan et d'Iseut. Ce sont aussi les faits qui forment, avec quelques modifications, le sujet du poème dramatique de Wagner. Les récits qui les développent présentent de nombreuses variantes; presque tous sont empreints d'une poésie qui, dès le moyen âge, leur
a valu une célébritt^ et une diffusion exceptionnelles, et dontle charme n'est pas effacé. Les versions anciennes sont toutes en vers français et remontent au xii* siècle; mais les récits qu'elles contiennent ne rappellent, ni par leur caractère, ni par leur inspiration, ceux des chansons de gesle, des petites pièces lyrico-épiques, des romans imités de l'antiquité ou des contes à rire, qui formaient le répertoire ancien de la poésie profane en France. Ils ne sont pas sortis de l'imagination française; ils ont une origine élrangère, et les poètes français n'ont fait que les adapter et les transmetlre. C'est grâce aux poètes français que cette belle légende, qui aurait péri sans presque laisser de traces, a pris une vie nouvelle qui n'est pas encore épuisée ; mais c'est à la race celtique que revient l'honneur de l'avoir créée. Dans le concert à mille voix de la poésie des races humaines, c'est la harpe bretonne qui donne la note pasionnée de l'amour illégitime et fatal, et cette note se propage de siècle en siècle, enchantant et troublant les cœurs des hommes de sa vibration profonde et mélancolique (1).
(1) On me permettra de donner ici l'indication des travaux publiés dans les dernières années où Ton pourra trouver des renseignements plus complets sur le sujet de cet essai : ce sont d'abord les articles de MM. Bédier, Luloslawski, Sudre, Morf, Sœderhjelm et surtout de M. E. Muret, publiés dans les tomes XV, XVI et XVII de la Romania (Paris, 1886-1888), puis : Golther, Die Sage von Tristan und hoirie (Munich, 1887) ; Novati, Un 7iuovo ed un vecchio frammento del Tristan di Tommaso (Roma, 1887) ; Zimmer, Zur JSamenforschunrj in
118 POÈMES ET LÉr,ENDES DU MOYEN AGE.