‹ Poèmes et légendes du moyen-âgeChapitre 4 sur 5 · LA LÉGENDE CELTIQUE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE CELTIQUE

11 n'y a pas d'histoire plus obscure que celle des Celtes insulaires, depuis le départ des légions romaines et l'invasion des Germains en Grande-Bretagne. Des lultesardentesetconlinuesentre Bretons etPictes, Bretons et Gaëls d'Irlande et de Calédonie, Celtes et Saxons, Celtes, Saxons et Scandinaves, forment comme un perpétuel orage, qui laisse à peine, çà et là, une éclaircie passagère. L'océan celtique voit sans cesse, pendant des siècles, passer les navires qui transpor-

den altfranzœslschen Arthurepen (Halle, 1890) ; Lœselh, Le roman en p'ose de Tristan (Paris, 1891). Le volume de M. KufTeralh, Tristan et Iseult (Bruxelles, 1894), est surtout précieux pour rintelligence de l'œuvre de Wagner ; l'étude des sources etdes variantes de la légende, faite avec conscience, n'est pas exempte d'erreurs. Voy. aussi les belles pages de M. Ed. Schuré dans son Brame musical. — Les anciennes éditions des fragments des poèmes français sont défectueuses, incomplètes et aujourd'hui introuvables : la Société des anciens textes français en annonce depuis longtemps déjà des éditions nouvelles, par M. E. Muret et M. J. Bédier, qui ne tarderont pas à paraître.

[Je dois ajouter aujourd'hui le méritoire résumé de M. W. Hoettiger, Der heiUige Stand der Tristan forschung (Hambourg, 181)7), qui a été l'objet d'une importante critique de la part de M. E. Muret {Romania, t. XXVII) p. G08-619), et surtout la belle œuvre de M. Joseph Bédier, moitié traduction, moitié adaptation, qui vient de paraître à la librairie Bellais, — en attendant l'édition illustrée qu'en doit donner la maison Piazza, — et pour laquelle j'ai écrit une préface. C'est là que les lecteurs modernes pourront désormais puiser une connaissance exacle d'une partie au moins des vieux poèmes français sur Tristan.]

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tent, ou les Angles, Saxons et Jutes traversent la mer du Nord pour envahir le pays qui doit devenir l'Angleterre, ouïes Scotsd^Erin allant subjuguer la Bretagne et peupler l'Ecosse occidentale, ou des populations entières de Bretons fuyantles conquérants germains et fondant en Armorique une nouvelle patrie, ou les terribles vikings promenant leurs ravages sur toutes les côtes, ou des voyageurs plus pacifiques, des moines, des missionnaires, des envoyés de tout genre, des cortèges nuptiaux, des chanteurs errant de rive en rive. De cette vie tumultueuse, aventureuse et passionnée, il ne reste presque plus rien dans l'histoire: elle a laissé une empreinte fruste, mais puissante, dans la poésie. D'un côté, c'est l'épopée irlandaise, demeurée jusqu'à nos jours à peu près ignorée dans sa langue incomprise et sa grandiose barbarie, révélée une première fois à l'étonnement du monde blasé du xviii' siècle sous le masque dont l'affubla Macpherson, puis lentement remise au jour par la science contemporaine ; de l'autre, c'est l'épopée bretonne, qui, déjà accueillie par les Anglo-Saxons, pénètre dès le xi" siècle dans notre monde chevaleresque, et, tout en s'y transformant d'étrange manière, transforme à son tour la poésie qui l'adopte : bientôt Tristan est chanté dans l'Europe entière, et Arthur remplit de sa gloire posthume l'Angleterre, la France, la Provence, l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne même et la Scandinavie, où les

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vieilles épopées des aïeux pâlissent devant l'éclat du nouveau soleil.

Il n'y a pas, dans l'hisloiro liltéraire du monde, de phénomène plus frappant que cette conquête poétique de l'Europe romane et germanique par un petit peuple obscur, méprisé, chassé au delà des mers ou refoulé dans un coin de son ancien domaine, et imposant à ses vainqueurs, ou à des peuples à qui son nom même était inconnu, son idéale! ses héros, la musique où s'exprimait son âme et les rêves où il avait cherché les joies de son imagination et la consolation de ses douleurs. Cette épopée celtique, morte elle-même en créant sa postérité, n'a pas seulement charmé le moyen âge : la poésie moderne est encore imprégnée de son esprit et lui doit deux de ses éléments essentiels : l'aventure et l'amour, c'est-à-dire la recherche du bonheur sous les deux formes de la supériorité individuelle et de la possession absolue d'un autre être. Assurément, — pour ne parler ici que de l'amour, qui fait l'inspiration propre de notre légende, — l'amour, légitime ou coupable, n'était pas inconnu à la poésie des anciens, des Germains et des Français : la guerre de Troie roule autour d'un adultère, la lutte de Brunhild et de Chriemhild a ses racines dans la jalousie, et Guillaume d'Orange combat pour Guibourc autant que pour la chrétienté; mais jamais ailleurs l'amour n'avait été compris comme enlaçant toute la vie, comme créant

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autour de lui tout un monde de sentiments, de droits et de devoirs, de combals intimes et d'aspirations infinies. Dans cette nouvelle poésie qu'apporlail aux peuples européens le génie triste et passionné des pays oii le soleil se couche, l'amour devient le centre même de la vie, et, du coup, il donne à la femme, son objet et sa victime, qui l'inspire ou qui le repousse, qui le trahit ou qui en meurt, une place et un rôle que les anciens poètes de la Grèce, de la Germanie et de la France ne lui avaient pas accordés : cette place et ce rôle, la femme, les a gardés dans la poésie, dans l'art et dans le roman modernes, tout entiers dominés par le mystère de son regard, par la caresse de sa voix, par l'attrait irrésistible de son baiser, par l'éternel problème de sa sincérité ou de sa perfidie, par l'étrange contraste qui met en elle la suggestion la plus puissante de toutes les faiblesses et de toutes les dégradations et l'appel le plus entraînant au pur idéal et à la vertu sublime, et qui montre successivement à nos yeux fascinés ces deux types entre lesquels oscille son image ou éthérée ou sensuelle : Béatrice et Manon Lescaut.

Nous vivons dans un temps de « celtophobie » : après avoir fait à l'élément celtique, dans la formation du monde intellectuel et moral moderne, une part excessive, on veut aujourd'hui réduire cette part à

presque rien. Des critiques allemands ont récemment contesté l'origine celtique de la légende de Tristan; ils ont voulu qu'elle fût sortie presque tout entière de l'invention des conteurs français; nous souhaiterions pouvoir les suivre dans cette voie, mais ce serait fermer les yeux à l'évidence. Les noms mêmes de la plupart des personnages qui y figurent attestent leur provenance : Tristan paraît être un nom picle; le roi Marc de Cornouailles était célèbre avant qu'on eût fait de lui l'époux malheureux d'Iseut ; Brangien, Uivalin, Gorvenal, Audret, Kaherdin sont d'une étymologie transparente; le Morliout, sorte de monstre marin, plus lard anthropomorphisé, contient visiblement le mot celtique mnr, «. mer ». Les noms germaniques d'Iseut [Ishild) et de son père Gormond, roi de Dublin, ne font que montrer plus clairement que la légende a reçu sa dernière forme dans le monde celtique du x^ siècle environ : il y avait alors à Dul)lin un petit royaume de wZ/t^z^y, et le tribut exigé de la Cornouailles par Gormond est un souvenir des exactions que ces terribles voisins prélevaient sur les côtes accessibles à leurs incursions.

Mais ce qui prouve surtout que nous avons bien affaire ici à des récits qui ont reçu leur dernière forme dans le milieu celtique de cette époque, c'est la scène sur laquelle ils se meuvent. Elle forme, pour emprunter la langue technique du moyen âge, un théâtre à quatre

« mansions », où Taction se transporte successivement, et qui communiquent entre elles par la mer. Trislan est de Léonois, c'est-à-dire, comme l'explique un texte d'origine anglaise qui mérite toute confiance, de a Suthwales »; son oncle Marc règne en Cornouailles, et la roche de ïinlagel, qui dominait son château, se dresse au-dessus de la mer, sur la côte comique, à côté du « Saut Tristan », près du Darthmoor, qui conserve encore l'antique nom de la forêt du Morois; Iseut est d'Irlande, et l'autre Iseut vit dans la Bretagne armoricaine : c'est sur la falaise de Penmarch que la filleule de Tristan guettait la petite voile blanche qui devait annoncer l'arrivée d'Iseut. Qui aurait pu, en dehors des Bretons de Cambrie, de Cornouailles ou d'Armorique, concevoir ce théâtre multiple et y dérouler librement les épisodes du vaste drame? — Dans ce drame, tumultueux, profond et changeant comme la mer, la mer est sans cesse en vue ou en action; elle y joue presque le rôle d'un acteur passionné; elle le berce tout entier. A chaque instant reviennent des vers comme ceux-ci :

A grant espleit s'en vont par l'onde, Trenchant s'en vont la mer parfonde.

C'est en venant par mer de son pays natal que Tristan, enlevé par des pirates norvégiens, aborde pour la première fois le rivage de Cornouailles. C'est la

mer qui amène le Morhout dans la même contrée pour yréclamerle tribut accoutumé, et qui, après le combat de l'île Saint-Samson (une des Sorlingues), le remmène en Irlande, avec le morceau du glaive de son vainqueur enfoncé dans son crâne. Tristan, blessé et désespérant de guérir, se fait mettre dans une barque sans mât, sans rame et sans gouvernail, et s'en va ainsi au hasard, cherchant un sauveur, n'emportant que sa harpe, dont il fait retentir les accords sur les flots mouvants. C'est dans la traversée qu'ils font d'Irlande en Cornouailles qu'Iseut et Tristan boivent le fatal breuvage qui cause leur amour et leur mort. Tristan, banni, passe l'Océan pour aller vivre dans la Bretagne armoricaine. Et quelle part elle prend à l'action, cette mer immense et incertaine, quand elle ramène Iseut auprès du héros mourant, qu'elle manque l'engloutir devant le port même, et qu'Iseut la supplie de lui laisser revoir une dernière fois celui auquel elle l'a jadis fiancée! Qui ne sent que ces tableaux sont nés dans l'âme d'un peuple maritime, dont les tribus étaient disséminées sur les rivages de Cambrie, de Cornouailles et d'Armorique, et à qui la mer était un chemin constant et sans cesse parcouru? Supposer que de pareils récits sont dus à des conteurs français du xn* siècle, qui ne connaissaient même pas de nom, avant leur initiation à la poésie bretonne, les rivages gallois ou armoricains de la mer Océane, c'est sup-

poser l'impossible, et le supposer gratuitement. Si nous considérons, non plus le cadre extérieur des récits, mais le milieu humain oii ils se meuvent, nous sommes entraînés encore bien plus loin de la civilisation romane, chrétienne et chevaleresque du xii' siècle. A travers les altérations et les atténuations de tout genre des poètes français, nous découvrons un monde d'une étrange barbarie. Les hommes qui ont conçu cette étonnante histoire d'amour menaient une vie presque sauvage, au sein de forêts à peine éclaircies çà et là. Les palais mêmes des rois étaient des espèces de huttes. Qu'on pense seulement à ce trait entre bien d'autres : Tristan, à qui la vue d'Iseut est interdite, jette dans un ruisseau, pour l'avertir qu'il l'attendra la nuit sous l'arbre qui ombrage la source, des morceaux de bois merveilleusement taillés, et ce ruisseau traverse la chambre même d'Iseut. — Les héros combattent à pied; le cheval, ce personnage indispensable de tout roman français, ne figure ici que dans des scènes accessoires, comme monture de chanteurs errants ou de dames: Tristan a un ami presque aussi cher qu'Iseut elle-même, son chien Husdent; il n'a pas de cheval aimé comme Roland, Renaud, ou Guillaume d'Orange. — Le héros léonois manie admirablement le grand arc aux flèches meurtrières [arcii Suthwallia prxvalet, dit Giraud de Rarri); il brandit Tépée, il jette avec adresse les javelots qui, au

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xif siècle encore, ne quittaient pas la ceinture d'un Gallois; mais ni lui ni ses rivaux ne connaissent la lance, l'arme chevaleresque entre toutes, et pas une joute ne figure dans les parties anciennes des poèmes. — Le séjour des bois est familier et doux à ces hommes encore si voisins de la nature. Quel merveilleux et poétique tableau que celui de la vie des deux amants quand Marc, enfin convaincu de leur faute, les a tous deux chassés de sa cour ! Sans dire un mot, ils se prennent par la main, et, radieux, traversant la foule qui les contemple avec admiration et pitié, ils s'enfoncent seuls dans la grande forêt où leur amour leur tiendra lieu de tout. Cependant il faut vivre, et les fruits sauvages, les baies qu'ils cherchent dans l'herbe, ne leur suffisent pas longtemps; mais le fidèle Ilusdenta suivi la piste de son maître, et Tristan entend de loin ses aboiements joyeux; il n'y répond que par des pleurs : la voix du chien les trahira quelque jour et révélera leur retraite : il faut le tuer. Pourtant, sur le conseil d'Iseut, il essaie de sauver son compagnon dévoué : il le dresse à chasser « à la muette », et bientôt Ilusdent leur rapporte du gibier dont ils se nourrissent, buvant l'eau des sources et dormant dans une grotte naturelle ou dans une «. loge » construite en rameaux. Croit-on que les conteurs français du xif siècle auraient imaginé de telles scènes? Elles les ont embarrassés quand ils les ont trouvées dans « l'estoire » ; ils les ont enjo-

livées et adoucies tant qu'ils ont pu, tout en subissant l'intense poésie qu'elles exhalent et en s'en laissant eux-mêmes pénétrer. Mais s'ils avaient conçu euxmêmes le roman des amours de Tristan et d'Iseut, ils n'auraient pas manqué (comme l'a fait plus tard l'auteur du roman en prose) de leur faire trouver, au milieu des bois, un manoir abandonné où ils pussent vivre avec tout le confort qui convient à des personnages de haut rang et d'éducation raffmée. Ces vieux récits respirent au même degré le parfum sauvage de la forêt et l'air libre et saHn des flots.

Si le costume des poèmes de Tristan, là où il n'a pas été altéré par les remanieurs, est tout à fait primitif, les mœurs des personnages sont encore ]}lus incultes que leur façon de vivre; leurs âmes, tout impulsives, passent d'un excès à l'autre avec la soudaineté des barbares. Marc a pour favori et confident un nain quelque peu sorcier : le nain ayant trahi un secret du roi, celui-ci, sans autre réflexion, lui coupe la tête en souriant. — Voyez ce qu'était à l'origine la douce et « courtoise » Iseut des récits chevaleresques. Quand Iseut arrive auprès de son époux, elle n'est plus ce que doit être une fiancée. Que faire? Brangien, pour sauver sa maîtresse, prend sa place, la première nuit, aux côtés du roi Marc. Pour l'en récompenser, Iseut l'envoie dans la forêt lui cueillir des simples dont elle dit avoir besoin ; elle la fait

accompagner par deux serfs, auxquels elle promet liberté et richesse s'ils la tuent et lui rapportent sa langue. Les serfs, parvenus avec Brangien au fond d'un bois, lui déclarent qu'il vont la tuer, et que c'est par ordre de la reine : « Tu lui as sans doute fait quelque grand tort, lui disent-ils. — Quand nous partîmes d'Irlande, répond Brangien, la reine mère d'Iseut nous donna à chacune une chemise blanche comme la neige, une chemise pour notre nuit de noces. Pendant le voyage, Iseut déchira sa chemise nuptiale, et pour la nuit de ses noces je lui ai prêté la mienne. Voilà tout le tort que je lui ai fait. Mais, puisqu'elle veut que je meure, portez-lui mon salut et dites-lui que je la remercie de tout ce qu'elle m'a fait de bien et d'honneur depuis qu'enfant, ravie par des pirates, j'ai été vendue à sa mère et vouée à la servir. » Touchés, les serfs se contentent de l'attacher à un arbre, rapportent à Iseut la langue d'un chien, et lui transmettent les dernières paroles de Brangien. Le cœur d'Iseut est bouleversé par tant de douceur et de discrétion, et soudain elle accable d'invectives les meurtriers de son amie et les menace des plus affreux supplices : ils avouent alors la vérité et courent rechercher Brangien, qui devient pour toute sa vie l'intime et dévouée contidente d'Iseut. — Envers les ennemis qui épient leurs amours et les dénoncent au roi Marc, l'âme des deux amants est fermée à toute pitié : Tristan rencontre

l'im d'eux, le tue, lui coupe la tôte, et met dans sa « chausse » les longues tresses qui lui pendaient autour du visage (à la mode galloise) pour les montrer à Iseut et en réjouir le cœur de son amie. Un autre est venu les épier du dehors dans la chambre où Tristan s'est furtivement introduit : Tseut voit l'ombre de sa tôle sur le voile tendu devant la fenêtre; elle dit à Tristan de bander son arc, encoche elle-même la flèche, et lui montre du doigt l'ombre révélatrice : Tristan comprend, et la longue flèche vient en sifflant traverser la tête de Godoïne, à la grande joie de la bien-aimée. — Non seulement il n'y a pas dans ces âmes violentes la moindre pénétration de la morale chrétienne (sauf dans des épisodes visiblement postiches): il n'y a aux passions aucun frein de quelque nature qu'il soit, sauf peut-être, chez Tristan, un certain respect et un reste de fidélité pour le roi, qu'il trahit, mais qui est son seigneur et son oncle, et une générosité naturelle qui s'accorde avec son orgueil comme avec sa supériorité et le rend secourable aux petits qui se mettent sous sa protection. C'est bien le hérosidéal d'une société barbare, soutien de ses clients, terreur de ses ennemis, impétueux et rusé, magnanime et impitoyable, soumettant tout ce qui l'entoure àl'ascendant d'une force irrésistible et d'une personnalité développée sans mesure.

Telles sont les conditions physiques et morales que

nous présentent, dès le premier coup d'œil, les poèmes sur Tristan, si nous en séparons les parties visiblemenlajoutées parles intermédiaires français qui nous les ont transmis. Mais si nous les examinons de plus près, nous y trouvons des traits d'une nature différente et d'une antiquité plus haute encore. Il y a dans ces poèmes un élément mythique que ne comprennent plus du tout ceux à qui nous les devons. On a reconnu avec assez de vraisemblance dans Tristan un héros solaire : les deux Iseut entre lesquelles sa vie se partage sont le jour et la nuit, ou l'été et l'hiver, sans cesse confondus dans les mythes. — Il tue le Morhoul, comme Thésée tue le Minolaure; il meurt pour avoir aidé son ami Kaherdin à enlever la femme d'un nain redoutable, comme Thésée est retenu aux enfers pour avoir voulu aider Pirilhoos à ravir Perséphoneà Pluton (1). — La mère d'Iseut ne connaît pas seulement, comme sa fille, des charmes souverains pour les blessures : elle sait composer des philtres toutpuissants; elle a préparé ce « boire amoureux », ce breuvage fatal qui voue Tristan et Iseut à s'aimer jusqu'à la mort et dont l'effet ne finit pas même avec leurs jours; car c'est en vain qu'on place leurs tombes aux côtés opposés de l'église de Garhaix : le

(1) Un autre nain mystérieux joue, dans l'histoire un rôle, visiblement altéré, qui doit se rattacher à d'anciennes pratiques de magie.

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rosier qui a bu dans les veines de Tristan les gouttes immortelles du philtre d'amour élance ses branches vers la tombe d'Iseut, et la vigne qui sort de la tombe d'Iseut tend vers le rosier ses bras flexibles, jusqu'à ce que leurs feuillages et leurs fleurs viennent s'enlacer pour toujours et retomber de la voûte en grappes unies. — D'autres merveilles encore nous rappellent les enchantements des antiques mythologies: aucun de leurs récits n'est plus délicieux que l'histoire du grelot magique. Tristan s'est emparé, en tuant un géant, d'un petit chien plus surprenant que le chien qui secouait des perles de son poil : il porte au cou un grelot qui tinte, et quand on entend ce tintement, l'âme oubhe toutes les peines qui peuvent la tourmenter. Tristan a goûté une fois le charme consolateur, et il a pensé à Iseut, qui pleure loin de lui; c'est pour elle qu'il a conquis le petit chien au péril de sa vie; il l'envoie à son amie, et celle-ci fait tinter le grelot : o prodige! toutes ses pensées douloureuses, tous ses regrets, toutes ses angoisses s'effacent aussitôt à l'infinie douceur de cette musique argentine; elle sent une joie sereine inonder son cœur... Et Iseut, lentement, détache le grelot et le jette à la mer, car elle ne veut pas que son cœur oublie; elle veut, loin de son ami qui souflVe, souffrir autant que lui. — Tristan n'est pas seulement le plus habile des archers : il possède l'arc qui ne faut, un arc « faé » dont la flè-

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che ne manque jamais son but (comme le javelot de Céphale), el son chien Husdent sans doute à l'origine ne manquait non plus jamais sa proie (comme le chien du même Céphale). — Le château de Tintagel est également « faé » : deux fois par an il « se perd » , et disparaît aux yeux des gens du pays. — L'époux d'Iseut est lui-même, dans quelques formes du récit, un personnage étrange : il cache sous sa coiffure des oreilles de cheval, et son nom (marc veut dire « cheval » dans toutes les langues celtiques) montre que ce trait appartientbien aux contes bretons. Que ces fictions ne soient pas nées dans l'imagination de poètes français du xii' siècle, c'est ce qu'il est vraiment superflu d'établir.

Mais, a-t-on dit, si ces fictions ne sont pas françaises et médiévales, elles ne sont pas davantage celtiques. Nous retrouvons dans la légende de Tristan et d'Iseut une foule de traits ou d'épisodes qui proviennent tout simplement de l'antiquité classique. Les rapprochements mêuies qui viennent d'être indiqués avec la légende de Thésée en sont un exemple, et on peut en augmenter le nombre : l'histoire de la voile blanche et de la voile noire n'est-elle pas une copie, — d'ailleurs beaucoup plus intéressante que l'original, — de la façon dont mourut le vieil Egée, se jetant dans les flots qui ont gardé son nom quand il voit que levais-

seau qui ramène Thésée de Crèle porte, par un oubli du pilote, la voile noire, signe de deuil, au lieu de la voile blanche, signe de victoire? — Cette mort même de Tristan, devenu l'époux d'une autre femme, et que seule aurait pu sauver sa première bien-aimée, c'est la mort de Paris : il a abandonnné .^none pour Hélène ; blessé par la flèche empoisonnée de Philoctète et sachant qu'.Enone seule peut le guérir, il l'envoie chercher et meurt quand il apprend son refus; elle se repeni, elle accourt, mais trop tard, et ne peut que mourir sur le corps de Paris, comme Iseut sur celui de Tristan. — Le roi Marc avec ses oreilles de cheval, c'est Midas avec ses oreilles d'âne; l'imitation est flagrante et maladroite : au lieu de confrérie secret du roi à des roseaux qui bientôt le murmurent, le nain le révèle à une aubépine, mais en présence de trois confidents. — Les Mégariens, bien avant notre ère, attribuaient au héros Alcathoos l'aventure de Tristan avec le monstre qu'il tue et le perfide rival qui essaye de lui ravir l'honneur de sa victoire. — Tristan, déguisé en fou, est méconnu par sa maîtresse et reconnu par son chien, comme Odysseus par Pénélope et le fidèle Argos. Ce sont des souvenirs de la mythologie antique qui ont été groupés autour de noms nouveaux ; les noms peuvent être celtiques, mais les souvenirs ne le sont pas, et il faut en attribuer la rénovation non à des Bretons sans culture, mais à des poètes français versés dans les

fables classiques. Disons tout de suite qu'une grave objection (sans parler d'autres) s'oppose à cette explication : le moyen âge français ignorait le grec, et ne connaissait qu'un nombre restreint d'auteur latins ; or, presque tous les récils antiques qu'on a pu rapprocher d'épisodes de notre légende ne se trouvent que dans des textes grecs, ou, s'ils existent en latin, c'est dans des œuvres qu'au xn' siècle personne ne lisait. Supposer que des clercs de ce temps ont pu puiser dans Pausanias ou dans Hygin, c'est supposer l'invraisemblable et même l'impossible.

Peut-être, insiste-t-on; mais, s'ils ne viennent pas directement des textes anciens oh nous les retrouvons, ces épisodes circulaient dans la tradition orale de toutes les nations, et n'ont rien de particulièrement celtique. L'histoire du tueur de monstre qu'un imposteur veut supplanter et qui triomphe en montrant la preuve indéniable arrachée au monstre lui-même n'est pas seulement attribuée à Alcalhoos et à Tristan ; elle fait le sujet de lais français où elle est mise sous le nom de Tiolet ou de Lancelot et de contes encore répandus en France, en Espagne, en Allemagne, dans la Nubie, dans l'Inde. — D'autres récits, que nous ne connaissons pas en grec et en latin, font partie de cette littérature non écrite qu'on appelle le folklore, et ne sont certainement pas sortis de l'imagination des Bretons du x' siècle ou même de celle de leurs ancêtres. On

est tenté de voir une créalion de la race poétique et rêveuse par excellence dans le charmant récit de la façon dont Marc envoie Tristan à la recherche d'Iseut : un jour, une hirondelle laisse tomber aux pieds du roi un cheveu dont elle voulait garnir son nid, un cheveu de femme, brillant comme l'or, et si long, si soyeux, si fin que le roi Marc jure de n'épouser d'autre femme que celle à qui appartient ce cheveu... et Tristan, sans autre renseignement, s'embarque pour la découvrirai la ramener. Eh bien ! cette histoire du cheveu de la blonde Iseut ne se retrouve pas seulement dans le conte de la Belle aux cheveux cVor, répandu chez les peuples les plus divers : on en a déchiffré le pendant dans un papyrus égyptien du xiv' siècle avant notre ère : sur le Nil flotte une boucle de cheveux qui le parfume tout entier, et le pharaon jure de n'épouser que la femme à qui elle appartient. — La subslilulion de Brangien à Iseut reparaît dans plus d'une légende du moyen âge, et la barbarie d'Iseut envers celle qui s'est dévouée à son salut, ainsi que l'explication allégorique que donne celle-ci à ses meurtriers, se retrouvent, bien plus atroces et brutales encore, dans un conte grec récemment publié. — Parmi les stratagèmes qu'emploient Tristan et Iseut pour se voir en secret, il en est qui appartiennent au matériel multiple et cosmopolite de ce striveda, de ce « véda des ruses féminines », qui était célèbre dans l'Inde il y a bien

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des siècles ei qui se débile chez tous les peuples en innombrables fableaux. Iseut, pour persuader son époux de son innocence, se fait porter par Tristan, déguisé en mendiant, au lieu où elle doit subir répreuve judiciaire, et jure ensuite sans crainte qu'aucun homme ne l'a jamais eue dans ses bras, excepté son mari et ce mendiant qui vient de l'y tenir devant tout le monde ; mais d'autres épouses adultères avaient trompé les dieux par la même ruse dans l'Inde antique, et à Home du temps de l'enchanteur Virgile. — Et enfin, les plantes qui enlacent leurs rameaux au-dessus des tombes des amants de Cornouailles s'unissent sur bien d'autres sépulcres d'amants dans les ballades et les contes populaires.

Tout cela est incontestable, mais tout cela ne prouve qu'une chose : c'est la force et la vitalité extraordinaires du thème qui a pu s'assimiler tant d'éléments épars dans l'air ambiant. L'assimilation est d'ailleurs souvent restée imparfaite : plusieurs des épisodes qui viennent d'être cités manquent dans l'une ou l'autre des versions anciennes; la plupart pourraient disparaître sans changer l'essence du récit. L'histoire de l'épreuve qu'Iseut sait si bien éluder, par exemple, est étrangère à notre légende et animée d'un tout autre esprit, l'esprit malicieux et satirique des fableaux; l'histoire du serpent tué par Tristan est si visiblement adventice qu'elle amène la répétition maladroite d'une

même situation dramatique : Tristan pansé et guéri par Iseut ou sa mère. Mais, quelque anciennement et intimement que certains de ces épisodes aient été incorporés dans le tlième fondamental, ils n'en font pas partie intégrante. Ce thème, c'est uniquement l'amour coupable de Tristan pour Iseut, la femme de son oncle^ qu'il lui a amenée et qu'il a conquise pour lui, amour dont la fatalité et l'indestruclibilité sont symbolisées par le « boire amoureux » qu'ils ont partagé sans le vouloir, et duquel, comme le dit énergiquement Tristan lui-même, ils restent « ivres » jusqu'à leur mort. A ce thème essentiel appartiennent les dangers que courent les amants pour entretenir le commerce sans lequel ils ne pourraient vivre, les tentatives de leurs ennemis pour les perdre, l'admirable épisode de leur exil commun et de leur vie dans la forêt, puis leur rappel par le roi, leurs imprudences nouvelles, leur séparation forcée, les retours furtifs de Tristan, son vain essai d'oublier en épousant une autre Iseut, la blessure envenimée qu'Iseut seule pourrait guérir, le départ d'Iseut pour le pays lointain où Tristan meurt, son arrivée au moment où il vient d'expirer, sa mort soudaine enfin sur le corps de son amant.

Mais ce thème, que nous dégageons par l'analyse, ne s'était pas formé avec cette simplicité puissante dans l'âme d'un poète : rhisloire d'amour et de mort qui le constitue s'était attachée à un héros fameux

138 POÈMES ET LÉr.ENDES DU MOYEN AGE.

entre tous, à un demi-dieu, dieu à l'origine, célébré par beaucoup de récits héroïques qui peu à peu se sont e[îac6s pour ne laisser voir dans Tristan, le grand chasseur, le grand guerrier, le grand harpeur, que Tristan « l'amoureux ». Le roi Marc de Cornouailles, figure à demi mythique, Iseut d'Irlande, qui semble, au contraire, appartenir aux souvenirs tout présents delà domination des vikings irlandais sur la Grande-Bretagne, avaient aussi des attaches multiples avec des conceptions et des récits proprement étrangers au thème fondamental. Puis ce canevas d'amour, de deuil et de joie appelait des broderies variées : on les lui donna en empruntant largement à des thèmes de tout ordre et de toute provenance. Mais tout ce travail se fit en pays celtique et porte, même quand il s'applique à des éléments certainement étrangers, la marque de la main celtique. Comment faut-il juger les rapports évidents que la légende de Tristan présente avec celle de Thésée? Il est difficile de le dire. Naguère on aurait voulu voir dans les parties communes aux deux épopées la preuve de l'existence d'un mythe indo-européen, antérieur à la séparation des Grecs et des Celtes; aujourd'hui, on n'oserait émettre une telle hypothèse. On pencherait plutôt vers l'idée d'un emprunt fait par les conteurs bretons aux sources écrites; mais j'ai dit quelles raisons s'opposaient, pour ces récits comme pour les autres qui se retrouvent dans l'antiquité, à

une explication aussi simple. Peut-être faut-il croire que des contes mythologiques ont été transmis aux Celtes oralement dès l'antiquité par des Grecs venus en Bretagne, où les légions amenaient des hommes de tous les points de Tempire romain, et qu'ils ont été avidement saisis, puis retenus, par ces esprits si ouverts à l'enchantement des belles histoires. Ne cherche-t-on pas aujourd'hui à établir la même provenance pour beaucoup de récits des Eddas Scandinaves auxquels on trouve des parallèles grecs, et qu'on suppose avoir été racontés aux vikings par les Irlandais, lesquels les tenaient eux-mêmes, plus ou moins directement, des Grecs? — C'est aussi à la transmission orale qu'il faut attribuer les épisodes qui se retrouvent dans les contes populaires de l'Orient et de l'Occident : de ces fils légers et brillants qui voltigent dans l'air depuis des siècles, quelques-uns ont été arrêtés au passage par les conteurs bretons et insérés dans la trame multicolore de leur épopée; mais ils ne la constituent pas, et on pourrait les en enlever sans qu'elle cessât de faire un tissu solide et de montrer un dessin suivi.

En résumé, une conception de l'amour telle qu'elle ne se trouve auparavant chez aucun peuple, dans aucun poème, de l'amour illégitime, de l'amour souverain, de l'amour plus fort que l'honneur, plus fort que le sang, plus fort que la mort, de l'amour qui lie deux êtres l'un à l'autre par une ciiaîne que les autres et eux-

mômes sont impuissants à rompre ou à relâcher, de l'amour qui les surprend malgré eux, qui les entraîne dans la faute, qui les conduit au malheur, qui les amène ensemble à la mort, qui leur cause des douleurs et des angoisses, mais aussi des joies et des ivresses tellement incomparables et presque surhumaines que leur histoire, une fois connue, resplendi t éternellement, au ciel du souvenir, d'un éclat douloureux et fascinant, cette conception est née et s'est réalisée chez les Celtes dans le poème de Tristan et Iseut, et forme une des gloires de leur race.

A quelle époque remonte-t-elle? On ne peut le dire. La barbarie primitive des mœurs que nous révèlent encore certains passages des imitations françaises du xii° siècle peut aussi bien nous renvoyer à l'époque qui avait précédé la conquête romaine qu'à l'époque d'assauvagissement qui suivit la séparation d'avec Rome; nulle trace en tout cas de christianisme, mais aussi nulle trace de polythéisme, sauf dans quelquesuns de ces vestiges tenaces qui survivent pendant des siècles aux croyances disparues. Peut-être beaucoup plus ancienne dans sa conception première, l'histoire de Tristan et d'Iseut a pris, vers le x' siècle, époque où les vikings régnaient à Dublin et où les relations étaient perpétuelles entre la Cambrie, la Cornouailles, l'Irlande et l'Armorique, la forme que nous permet d'atteindre ou au moins d'entrevoir la comparaison des

plus anciennes versions conservées; celte forme était d'ailleurs très flottante, et variait sans doute parmi les conteurs celtes comme plus tard parmi les conteurs français.

Quant au berceau particulier de notre épopée, il est difficile à déterminer. Le nom de Tristan, je l'ai dit, paraît être picte d'origine. Il y aurait quelque chose de séduisant et presque de touchant à croire que l'âme de ce peuple disparu, qui ne nous a légué que son nom et celui de quelques-uns de ses chefs avec quatre ou cinq mots de sa langue, survivrait jusque dans notre âme, grâce à une des plus belles créations poétiques de l'humanité. Mais la base de l'hypothèse est trop peu solide : peut-être picte d'origine, le nom de Tristan était usité au moins dès le xi' siècle chez les Kymri, et rien ne nous empêche de croire qu'il l'était déjà quand on le donna au héros de noire légende. La scène principale de celle légende est en Cornouailles, et la connaissance exacte au moins des côtes de Cornouailles montre bien que les créateurs de la légende étaient familiers avec ce pays et qu'elle y était fortement localisée ; mais le récit est défavorable, souvent même hostile, aux « Cornols » et à leur roi. Tristan est né en Cambrie ; mais il quitte dès son enfance son pays natal, où il ne revient guère; sa vie se passe en Cornouailles el se termine en Pelite-Bretagne. Il faut sans doute en dire autant de sa légende :

formée chez les Kymri de Galles, rattachée extérieurement à la Cornoiiailles, elle a été adoptée et développée par les Bretons armoricains. L'Irlande, contrée ennemie où Tristan ne fait que deux apparitions passagères et dont le champion est vaincu par lui, est naturellement exclue; mais il faut noter qu'une comparaison avec l'épopée irlandaise nous découvre plus d'une parenté entre les types qu'elle affectionne et ceux des héros de notre légende : c'est une preuve de plus en faveur de l'origine purement celtique de l'immorlelle légende d'amour.

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