‹ Poëmes et légendesChapitre 75 sur 83 · AU CIEL · texte numérisé non relu

AU CIEL

Le corps était sur la civière- mais la pauvre âme, arrachée au tumulte d'ici-bas, était déjà sur le chemin du ciel.

Arrivée là-haut, elle frappa à la grande porte, soupira profondément, et prononça ces paroles: « Saint Pierre, viens, ouvre-moi! Je suis si fatiguée de ma besogne terrestre; je voudrais m'étendre sur des coussins de soie dans le royaume du ciel , je voudrais jouer à

LE LIVRE DE LAZARE. 3G i

colin-maillard avec de jolis petits anges, je voudrais enfin goûter le bonheur et le repos ! »

On entend alors un frôlement de pantoufles qui traînent, on entend retentir aussi le cliquetis d'un trousseau de clefs , et par un guichet de la porte voici que paraît le visage de saint Pierre.

Il dit : « Il nous vient ainsi des vagabonds, des Bohémiens, des chenapans, des marchands de contre-marques, des Hottentots, soit isolés, soit par troupes, qui veulent tous entrer au ciel et devenir des anges et des bienheureux. Holà ! holà ! ce n'est pas pour des gibiers de potence, pour des vauriens de votre espèce que sont construits les célestes palais. Vous êtes la propriété de Satan. Holà! vite, qu'on parte d'ici! Allez, et prornptement, allez chercher les gouffres noirs de l'éternel enfer. »

Ainsi grogne le vieux saint Pierre , mais il ne persiste pas longtemps dans sa mauvaise humeur; il prononce à la fin d'une voix débonnaire ces consolantes paroles : « Pauvre âme, tu ne semblés pas appartenir à cette race de coquins. Non, non! j'accomplirai tes désirs, parce que c'est précisément ma fête aujourd'hui et qu'une fantaisie de compassion m'attendrit l'âme. Dis-moi de quel royaume et de quelle ville tu es ; dis-moi aussi si tu as été marié. La patience conjugale expie souvent les plus graves péchés de l'homme. Un mari n'a pas besoin de cuire à l'étuvée dans l'enfer, et on ne le fait pas attendre devant les portes du ciel ! »

L'âme répond: « Je suis de Prusse. La capitale se nomme Berlin. La Sprée y coule, la Sprée aux nobles eaux, que la pluie et les jeunes officiers de la garde font souvent déborder. Berlin est un beau pays ! J'y ai été privat-docent , et j'ai fait des cours de philosophie. J'ai été marié avec une ci-devant dame chanoinesse qui me querellait souvent d'une façon épouvantable, surtout quand il n'y avait pas de pain à la maison. J'en ai fait une maladie mortelle, et maintenant me voilà mort. »

Saint Pierre s'écria: «Hélas! hélas! la philosophie est un triste métier. En vérité , je ne comprends pas qu'on s'occupe de philosophie. C'est une science ennuyeuse, qui ne rapporte rien, et impie par-dessus le marché. On y vit dans les angoisses de la faim et du doute, et finalement le diable arrive, qui vous emporte. Sans doute ta Xantîppe s'est souvent lamentée sur la maigre soupe à l'eau où jamais un œil de graisse ne la consolait d'un regard souriant. Maintenant sois consolée, pauvre âme ! Il est vrai que j'ai reçu les ordres les plus sévères contre ceux qui , pendant leur vie, se sont occupés de philosophie, surtout de la philosophie" athée des Allemands; je dois les chasser d'ici ignominieusement, à coups de fouet. Pourtant, je te le répète, c'est aujourd'hui mon jour de fête : tu ne seras pas chassée, je t'ouvre les portes du paradis, entre vite !

« Te voilà en sûreté; bon ! Pendant toute la journée, depuis le matin de bonne heure jusqu'au soir, tu peux

te promener dans le ciel et flâner en rêvant par les rues pavées de diamants; mais, sache-le, ici tu ne doisjamais l'occuper de philosophie; tu me compromettrais terriblement. Si tu entends chanter les anges, fais une grimace de béatitude ; si c'est un archange qui a chanté, sois tout pénétré d'enthousiasme, et dis-lui que jamais la Malibran n'a possédé un pareil soprano. Applaudis toujours aussi la voix des chérubins et des séraphins; compare-les à Rubini, à Mario, àTamburini, donne-leur le titre d'excellences, et fais-leur maintes révérences cérémonieuses. Les chanteurs, au ciel comme sur la terre, veulent tous être flattés. Lui-même, en ces régions sublimes où nous sommes, le maître de chapelle des mondes aime à entendre louer ses œuvres ; il aime qu'on chante les louanges du Seigneur Dieu , il aime qu'un psaume à son honneur et à sa gloire retentisse au milieu des plus épais nuages d'encens.

«Ne m'oublie pas. Si quelque jour tu t'ennuies des magnificences du ciel , viens me trouver dans ma loge ; nous jouerons aux cartes. Je connais toutes les espèces de jeux, depuis le lansquenet jusqu'au pharaon. Nous boirons aussi... Mais, à propos! si par hasard le bon Dieu te rencontre et qu'il te demande d'où tu es, ne dis pas que tu es de Berlin ; dis plutôt que tu es de Munich ou de Vienne. »

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