‹ Poëmes et légendesChapitre 76 sur 83 · LES FIANCÉS PRÉDESTINÉS · texte numérisé non relu

LES FIANCÉS PRÉDESTINÉS

Tu pleures, tu me regardes, et tu t'imagines que c'est mon infortune qui te fait pleurer. Tu ne sais pas, femme, qu'elles coulent pour toi-même, ces larmes que versent tes yeux.

Oh! dis-moi, ton cœur n'a-t-il jamais eu un soupçon, une lueur subite, te révélant que la volonté du sort nous avait destinés l'un à l'autre? Unis, ce devait être pour nous le bonheur; séparés, c'était la ruine.

Il était écrit dans le grand livre du destin que nous devions nous aimer. Ta place était sur ma poitrine; c'est dans mes bras que se serait éveillée la conscience de ton être, c'est par mes baisers, ô douce fleur ! que je t'aurais délivrée de la torpeur d'un sommeil végétal; mon souffle aurait allumé en toi la flamme des belles passions humaines, je t'aurais élevée vers moi , élevée vers la suprême vie, je t'aurais donné une âme!

Maintenant que toutes les énigmes sont dévoilées, maintenant que le sable achève de s'écouler dans le sablier, oh! ne pleure pas: cela devait être ainsi. Je m'en vais, et toi, restée seule, tu vas te flétrir ; tu vas te flétrir avant de t'être épanouie, tu vas t'éteindre avant d'avoir été enflammée ; tu vas mourir, tu es morte, avant d'avoir vécu !

Je le sais maintenant. Oui, par Dieu, c'est loi que j'ai aimée. Quelle destinée amère quand l'heure où Ton se reconnaît est aussi l'heure où il faut pour jamais se quitter ! les paroles de bienvenue sont en même temps des paroles d'adieu! Nous nous séparons aujourd'hui, et nous nous séparons à jamais. Pour nous, point d'espérance de se revoir dans un autre monde ! — La beauté est dévolue à la poussière; tu te dissiperas, tu t'évanouiras au sein du vide. Le sort des poètes est bien différent ; eux , la mort ne saurait les tuer tout entiers. L'anéantissement terrestre ne nous atteint pas. Nous continuons à vivre dans le domaine de la poésie , dans l'île enchantée d'Avalon, le pays des fées. Adieu pour toujours, beau cadavre !

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