‹ Poèmes et poésiesChapitre 10 sur 36 · A M. THEOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

A M. THEOPHILE GAUTIER

0 vieux maîtres pensifs du vieux Campo Santo, Vous qui croyiez à l'art, mais bien plus à Marie, Toi sévère Orcagna, toi mystique Giotto !

Le long de vos tombeaux, chrétienne galerie, Vos fresques sont debout et nous parlent toujours ; L'art est toujours serein ; la foi seule est tarie.

Vous méprisiez la vie ; et vous passiez vos jours Les pieds sur une tombe à peindre un cimetière ; Vous aviez pour la mort de fidèles amours.

Vous caressiez un rêve ; et votre vie entière

A l'immortaliser se consuma. Jésus

Était pour vous un Dieu tout baigné de lumière.

Quand vous peigniez des christs, ô maîtres ! au-dessus De la tête sacrée errait une auréole D'archanges radieux dans le ciel aperçus.

Au Calvaire, où pour nous sur la croix il s'immole, Vous jetiez à ses pieds les apôtres, les yeux Tournés avec amour vers le divin symbole ;

Les madones en pleurs et regardant les cieux ;

Et sur ces fronts pâlis rayonne l'espérance ;

Et le ciel, dans un un coin, s'ouvre tout radieux !

Devant votre œuvre on sent que la sainte souffrance Disparaîtra bientôt; que Jésus est plus fort. .. Et que lui, comme vous, croit à sa délivrance.

IT

Pour l'artiste, aujourd'hui, Jésus-Christ est bien mort.

Et si Van Dick le peint sur son gibet, sa tête

Est dans l'ombre, et paraît ployer sous le remord.

On ne croit plus, hélas ! au réveil du prophète ; Et dans la nuit sinistre il le suspend tout seul. Oubli, silence, horreur ! — Et dans l'ombre muette

Personne n'est plus là pour le mettre au cercueil ; Pour recueillir ses pleurs, la sainte courtisane N'use plus de baisers les bords de son linceul ;

Plus de Vierge, devant le nimbe d'or qui plane, Pleurant encor son fils en contemplant un Dieu ; Plus rien. . . qu'un vil serpent qui rampe autour d'un crâne !

Tout est dit cette fois. — Et son dernier adieu

Ne trouve plus d'écho dans les cœurs las de croire :

Lui-même, il désespère et râle dans ce lieu.

Les cieux se sont fermés ; pour révéler sa gloire, Ils ne s'entrouvrent plus ; l'étoile d'Orient S'est éteinte à jamais dans une nuit plus noire.

On n'entend plus monter l'hymne des saints priant ; Les apôtres ont fui ; — la mort garde sa proie ; Et sous le ciel désert, l'homme en vain va criant :

« Montagnes, océans, que faut-il que je croie?»

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