LE ROC D'AIMANT
Rappelez-vous, lecteur, le conte oriental
De Symbad, le marin que pousse un sort fatal
Le'merveilleux y luit comme au feu le cristal.
— 11 s'éveille un matin honteux de sa paresse. La mer est calme. — Un vent amoureux la caresse; Son œil bleu le fascine; il suit l'enchanteresse.
a Pour ses seuls vrais amants la mer garde un trésor, » Dit-ïl. — Sur son navire alors il prend l'essor. Et pendant bien des jours, la mer, la mer encor !
La Sirène aux yeux clairs, qui, le jour, étincelle; Qui palpite le soir lorsque son front ruisselle Des diamants des nuits qu'un écrin noir recèle ;
Dont le corps souple ondule, ivre de nudité: Qui, lascive, s'endort au rayon argenté De la lune, et soupire après la volupté;
Qui semble toujours belle au marin, qu'elle charme; Même quand la tempête, au loin portant l'alarme, Dans l'horreur et le vent l'entr'ouvre avec vacarme.
— Un jour, il s'aperçoit qu'il est temps d'atterrir. L'horizon est sans île ; on commence à souffrir ; Et de soif et de faim on a peur de périr.
Il veut virer de bord. — Il est trop tard. — La proue Résiste au timonier et de ses bras se joue ; Tout l'équipage entier s'épuise sur la roue.
Le navire ne sent plus la barre. — Tourné Vers un point toujours fixe, à sa route acharné, Dans quel courant rapide est-il donc entraîné ?
Toujours, toujours plus vite ! et vers quel noir mystère Malgré le vent, sans voile, et loin de toute terre, Où court-il effaré, ce vaisseau solitaire ?
Pâle, ne luttant plus, debout, le matelot
Attend, l'angoisse au front, sondant des yeux le flot.
Comme un grand œil sanglant au mât luit un falot.
Quel récif est au bout? — Quel tourbillon? — Quel gouffre ?
Le navire gémit comme un démon qui souffre.
Il est nuit. — Qu'est-ce donc que cette odeur de soufre ?
Horreur ! là, devant lui, se dresse haut et noir Un mur immense, nu, poli comme un miroir, Implacable, attirant comme le désespoir.
Le navire tressaille et vole. — Sa ferrure, Sinistre craquement, horrible déchirure, S'anime tout entière en sa vaste membrure ;
Et, pluie horizontale arrachée à son flanc, S élance sut ce roc qu'elle crible en sifflant. Une minute encor; puis un dernier élan...
Puis sur ce mur aussi se ruant avec rage, Tout se brise en fracas, mâts, carène, équipage, Éclaboussant d'agrès l'écume du rivage.
Longtemps après, sans fer, sans chevilles, sans clous, Flotte une épave en proie à des corbeaux jaloux, Car des lambeaux de chairs sont restés dans les trous.
lit
Hélas ! ce roc d'aimant est-il donc un mensonge ? Lorsqu'on deux yeux charmants notre regard se plonge, La mer rit à travers les mirages du songe.
0 Symbads de l'amour, jouets du rire amer, Qui n'avez plus au cœur l'armature de fer, Et, les corbeaux au flanc, épaves sur la mer;
Avez-vous rencontré la Circé qui fascine ? Œil limpide, front pur, parfum, grâce divine... Cœur de pierre aimanté sous sa blanche poitrine !