L'ENCLUME
Si l'amour t'a fui, l'art te reste !
Dans la forge aux tristes clartés, Descends, poëte, sombre Oreste En proie aux noires déités.
Assez de douleur inféconde !
L'angoisse au cœur, le front serein, Forçat, dans le bagne du monde, Rentre avec ton boulet d'airain.
Reprends tes outils que la rouille A rongés d'ulcères hideux, La cendre de l'oubli les souille ; Fais luire la flamme autour d'eux.
Allons! sans trop pleurer, rejette Les lilas que ta muse aimait ; Le rire que l'onde reflète ; L'espoir, ce bleu manteau de mai.
Un regard perce comme un glaive ; Rire, espoir, tout fuit aussitôt.
La seconde aurore se lève...
C'est un suaire, ton manteau.
Plus de visions mensongères ; Spectres grinçants des rêves morts, Noires sorcières des bruyères, Tournez, hurlez comme un remords.
Essaim des cauchemars nocturnes, Emplissez son antre ; venez Sonner, aux heures taciturnes, Le glas des amours dédaignés.
— Toi, cependant, sculpte, cisèle En riant des rêves encor ; Et réchauffe-les de ton zèle, Pour les jeter au moule d'or.
Aux rayons de la pâle Hécate, Loin de tous, poursuis le contour D'une arabesque délicate ; Polis ton rhythme avec amour.
Forgeron, à l'œuvre ! — rallume Ton feu ; puis souffle, sois vainqueur ; Mais frappe fort... puisque l'enclume, Malheureux, c'est ton propre cœur !