‹ Poèmes et poésiesChapitre 19 sur 36 · LA PIPE · texte numérisé non relu

LA PIPE

La pipe du rêveur est une sœur fidèle. Elle endort ses chagrins près de l'âtre où, le soir, Trilby sur les tisons en chantant vient s'asseoir ; Et l'ombre lentement s'épaissit autour d'elle.

L'oubli du passé gît dans son creuset brûlant. L'esprit sombre qu'étreint l'angoisse de la vie, Dans l'extase engourdit son âme inassouvie ; Et puise au blanc cratère un repos somnolent.

Montez, fumée épaisse, en bleuâtre spirale ; Et vous, acres parfums, jusqu'au plafond montez ! Car avec vous, fuyant les lieux désenchantés, Je sens mon vieil amour qui de mon sein s'exhale.

Il fuit vos noirs baisers, vers affreux du désir ; De mon corps, vil sépulcre, il sort comme Lazare ; Et poursuit en chantant la volute bizarre, La rieuse aux yeux bleus qu'il est près de saisir.

Autour de mon cerveau tourne, à chaque bouffée, L'essaim vertigineux des rêves insensés.

Adieu, peine, tristesse, et désespoir passés ! Je m'enivre d'oubli dans les bras de la fée.

Durant l'éternité, perdu dans l'infini,

Libre de tout lien, je promène mon âme;

Et je suis comme un Dieu plein de sa propre flamme

Dans un néant sans fin d'où l'amour est banni.

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