LA PIPE
La pipe du rêveur est une sœur fidèle. Elle endort ses chagrins près de l'âtre où, le soir, Trilby sur les tisons en chantant vient s'asseoir ; Et l'ombre lentement s'épaissit autour d'elle.
L'oubli du passé gît dans son creuset brûlant. L'esprit sombre qu'étreint l'angoisse de la vie, Dans l'extase engourdit son âme inassouvie ; Et puise au blanc cratère un repos somnolent.
Montez, fumée épaisse, en bleuâtre spirale ; Et vous, acres parfums, jusqu'au plafond montez ! Car avec vous, fuyant les lieux désenchantés, Je sens mon vieil amour qui de mon sein s'exhale.
Il fuit vos noirs baisers, vers affreux du désir ; De mon corps, vil sépulcre, il sort comme Lazare ; Et poursuit en chantant la volute bizarre, La rieuse aux yeux bleus qu'il est près de saisir.
Autour de mon cerveau tourne, à chaque bouffée, L'essaim vertigineux des rêves insensés.
Adieu, peine, tristesse, et désespoir passés ! Je m'enivre d'oubli dans les bras de la fée.
Durant l'éternité, perdu dans l'infini,
Libre de tout lien, je promène mon âme;
Et je suis comme un Dieu plein de sa propre flamme
Dans un néant sans fin d'où l'amour est banni.