NOCTURNE
Voici la nuit, vieille Lutèce.
Sur toi s'étend son ombre ; vois, Elle roule, et dans sa tristesse Bientôt étou fiera ta voix.
Encore une fois recommence Ton court sommeil plein de rumeurs.
Accroupi dans son ombre immense ; Le vieux Louvre endort ses clameurs
Allons, noire cité malsaine.
Ferme partout tes ateliers ; Rallume le long de la Seine Tes mille feux en escaliers.
Sans crainte, allons, en paix repose !
Repose, et dors bien cette nuit.
Éternel Sisyphe, une pause !
Ta pierre est lourde ; il est minuit.
La sueur de tes flancs qui fume, Comme un encens monte là-bas.
Pour prier sur toi, dans la brume Notre-Dame au ciel tend les bras.
Ton empereur sur sa colonne Veille, sentinelle d'airain, Sur son peuple qui tourbillonne , Ouvrant son œil calme, serein.
Ton soldat, ta croix catholique, La gloire et l'hymne trois fois saint, Ton César et ta basilique, Te gardent, debout dans ton sein.
A toi silence et quiétude.
— Ainsi se parle le passant .
Et soudain dans la solitude Se dresse le bronze puissant.
Saisi de respect, il s'arrête, Car il aime l'orgueil sans frein ; Et tremblant de terreur secrète, Il parle au guerrier souverain :
« N'est-ce pas que là, sur ton faite, Toi qu'on révère à deux genoux, Ton âme, à jamais satisfaite, Pendant la nuit veille sur nous ?
« N'est-ce pas, ton ombre est contente ? Et, tranquille, tu mets la main Sur ta poitrine palpitante ?
Réponds, empereur surhumain. »
Mais de la colonne spirale
Sort comme un long gémissement.
On dirait un Titan qui râle
Sous le fardeau d'un noir tourment.
— « Jusqu'aux deux ta gloire est montée, César au front étincelant ; Quel nouveau vautour, Prométhée, Fouille encore au fond de ton flanc ?
« Quel fleuron, orgueilleux sublime, A ta couronne est oublié?
Comme l'aigle au haut de sa cime, On te contemple, émerveillé.
« Sables brûlants, neiges humides, Ont crié sous toD long chemin ; Du vieux Kremlin aux Pyramides, Tout ploya sous ta large main.
« Il n'est pas sur l'immense terre Un écho qui n'ait dit ton nom ; A toi, sur ton pic solitaire, Que manque-t-il, Napoléon ?
« Quelle étoile, si ce n'est celle Qui t'a marqué d'un sceau fatal, Quand, la nuit, le ciel étincelle, Suis-tu donc, de ton piédestal? »