‹ Poèmes et poésiesChapitre 3 sur 36 · POÈME · texte numérisé non relu

POÈME

Le dieu source de vie et de chaleur féconde,

Qui répand à flots d'or ses bienfaits sur le monde,

Le grand Phré, brûle et luit. — Son orbe radieux

Au zénith embrasé s'environne de flamme. Le Nil, père des eaux, brille comme une lame, Epanchant son limon sur le berceau des dieux.

Partout le sable aveugle, et le désert flamboie. Pas un homme ne passe et pas un chien n'aboie Dans la ville où les murs brûlent comme du feu.

Depuis le vert Delta jusqu'à Thèbe aux cent portes, Qui sous ses grands palais cache des villes mortes, Tout se tait, et s'endort loin des regards du dieu.

Comme une nécropole immense, dans la brume Memphis au loin s'étend près du désert qui fume, Muette, et l'on dirait un silence éternel.

Sur les pylônes blancs dressant sa silhouette, L'ibis, dans son jabot gonflé cachant sa tête, Médite sur un pied. — Un ennui solennel

Plane, et l'homme énervé dans son travail s'arrête. Les palmiers vers le sol, dans leur douleur secrète, Penchent leurs longs cheveux à l'horizon dormant.

Les aiguilles de marbre en grêles colonnades

S'élancent vers le ciel, et sur les esplanades

Leurs ombres, d'heure en heure, avancent lentement.

Aux portes des palais, aux pieds des pyramides,

Ces éternels défis à nos races timides,

Les grands sphinx accroupis ouvrent leurs yeux sereins ;

Assis, le corps perlé d'une sueur divine,

S'enveloppant au loin d'une poussière fine,

Ils songent aux secrets qui font ployer leurs reins ;

Et , muets à jamais dans leur morne posture,

Sentinelles du temps, regardent la nature

Sous le pschent de granit dont s'ombrage leur front.

Rien ne vient les troubler dans leurs longues pensées, Impassibles gardiens des croyances passées, Rêveurs mystérieux qu'aucun bruit n'interrompt.

Seuls, quelques caïmans glapissent dans la fange ; Et parfois on entend , dans quelque rare cange, Un chant lointain qui meurt sur le fleuve emporté.

— Sol de l'hiéroglyphe et des baris mystiques, Terre mystérieuse, où les blocs granitiques Dressent sur le néant leur monstruosité !

Egypte qui n'aimas que les rêves énormes,

Que les grands dieux de pierre aux impossibles formes,

Portant l'éternité sur un front colossal !

Quand l'amour vient éclore aux chaleurs de ton sable, Ce doit être un enfant monstrueux, implacable, Et non, comme chez nous, un petit dieu banal.

Si la musique est douce au cœur de tout poëte,

Si le chant le remplit d'une extase muette,

Si son âme ravie, ouvrant ses ailes d'or,

Comme au ciel bleu l'oiseau qui dans son vol s'endort,

Plane aux champs idéals qu'ignore le profane ; Si la mélancolie au voile diaphane L'emporte en soupirant dans l'espace sans fin, C'est lorsque d'une vierge, au front de séraphin, La voix pure se mêle h la harpe plaintive ; C'est lorsqu'à son œil noir une larme furtive Brille comme une perle et tombe tristement ; Lorsqu'un mal ignoré soulève par moment Sous un blanc gorgerin son jeune sein d'albâtre; Lorsque sous l'harmonie elle sent son cœur battre, Et , comme l'orient aux baisers du soleil, Son cou se recouvrir d'un nuage vermeil.

La brune Souré-Ha, sentant que la nature N'avait pas de sanglot, pas de note assez pure

Pour finir dignement son hymne de douleurs, Baissant son front pâli, laissa couler ses pleurs. Ses épais cheveux noirs déroulés sur l'épaule, Comme au bord d'un ruisseau se penche un jeune saule, Sur son sein oppressé, qu'ils baisaient tendrement, Essuyaient ces pleurs d'or qu'aurait bus un amant.

Oh! qui pourra sonder la tristesse qui ploie Sur un cou jeune et frais un front fait pour la joie? Qui pourra te comprendre, ô mystère des yeux, Plus profond que la mer, plus vaste que les cieux?

Sur un riche tapis où se perd l'abaresque,

Fixant ses yeux distraits sur les murs peints à fresque,

Samhosis, au front d'ambre, au beau bras délié, Était couchée, un pied sous l'autre replié. Qu'elle est charmante ainsi, la jeune nonchalante ! Et comme fièrement sa gorge étincelante Écarte du tissu son galbe ferme et pur ! Comme est douce au regard sa prunelle d'azur ! Ce n'est pas un amour qui pesait sur sa tête ; Ce qui faisait baisser, dans une heure inquiète, Comme un rang de roseaux aux bords d'un lac, le soir, Ses longs cils, ce n'est pas un secret désespoir. Non : c'est l'ennui flottant sur la ville embrasée, L'ennui qui pâlissait sa peau fine et rosée ; Et son petit pied nu s'agitait par instant, Trahissant les chagrins de son cœur mécontent.

Lorsque sa sœur se tut, sur les cordes vibrantes, Pour un dernier accord laissant ses mains errantes, D'une voix languissante et douce, elle lui dit : « Souré-Ha, je m'ennuie, et cet ennui maudit Redouble par tes chants. 0 Souré-Ha, pardonne ! Pour m'égayer un peu, si tu veux être bonne, Au lieu de ces accents, pareils aux noirs soupirs Qu'aux arbres dans la nuit arrachent les zéphyrs, Tu chanterais, ma belle, une chanson bien folle, Un de ces airs dansants d'une cadence molle Qui font éclater l'âme en délire joyeux ! » Souré-Ha, vers sa sœur ne leva pas les yeux ; Rien ne semblait pouvoir troubler sa rêverie. La folle Samhosis se sentit attendrie, Et l'ennui disparut de son front inquiet. '( Aurais-je deviné, dit-elle, son secret ?

C'est l'amour qu'elle cache, et qui lui ronge l'âme. L'amour seul dans les yeux peut mettre autant de flamme ; Pour l'embellir ainsi, l'amour seul dans la voix Peut mêler la douleur et l'ivresse à la fois. Je le saurai bien vite !» — 0 les charmantes poses Que prit pour se lever l'enfant aux lèvres roses !

Près de sa sœur aînée elle s'en vint s'asseoir, En se penchant vers elle ; et, comme vers le soir, Sous le souffle embaumé de la brise amoureuse, La rose au blanc jasmin parle dans l'herbe ombreuse, Tout bas, à son oreille, elle dit : « Thaéri ! » Comme un oiseau surpris tout tremblant dans son nid, Souré-Ha tressaillit, et vers sa sœur rieuse Tourna son front troublé. L'enfant malicieuse

Plongeait dans sa pensée un regard curieux; Toute rouge de honte, elle baissa les yeux.

« Je m'en doutais déjà, dit Samhosis ; tu l'aimes, Et c'est assez longtemps vous cacher de vous-mêmes. Tout à l'heure il viendra, comme il fait chaque jour. Et je prétends sur toi détourner son amour.

— Tu te trompes, ma sœur, dit Souré-Ha confuse ; Et je ne sais vraiment à quoi tend cette ruse.

— Tu l'aimes, j'en suis sûre ; et s'il vient aujourd'hui, Il saura quel bonheur était là près de lui.

— C'est toi seule qu'il aime, et je sais bien, ma belle, Que ton cœur à ses vœux n'a pas été rebelle.

A quoi bon ce discours, ma sœur ? toi-même, hier, Ne me parlais-tu pas de son front calme et fier ?

N'as-tu pas, l'autre jour, pour lui baissé ton voile? Depuis qu'il t'aperçut, comme une blanche étoile, Un soir d'été, portant l'amphore au puits sacré, N'a-t-il pas conservé l'amour qu'il t'a juré? D'où vient donc qu'aujourd'hui ta bouche le renie?

— Je m'amusais de lui, voilà tout. L'insomnie N'a pas à mon chevet cloué son souvenir Comme au tien. Tu pâlis quand tu l'entends venir ; Il chassait mon ennui; tu pleures dans l'attente.

— Je te dis que c'est toi qu'il aime ; et sous sa tente C'est pour toi qn'à genou il invoque Rhéa.

Ce n'est pas pour aimer, moi, qu'Ammon me créa.

— Si tu ne l'aimes pas, alors pourquoi ce trouble ? Pourquoi cette rougeur qui sur ton front redouble ? Pourquoi ces yeux baissés, ce muet embarras? Pourquoi pleures-tu donc si tu ne l'aimes pas ?

D'ailleurs si tu dis vrai, si c'est moi qu'il adore, Si c'est moi qu'aujourd'hui ses yeux cherchent encore, Moi je ne l'aime pas; et peut-être demain, Dans l'ombre, c'est ta main que cherchera sa main. Espère, ô Souré-Ha ! pour moi, voici mon rêve ; Écoute. — Dans la pourpre, hier, près de la grève, Entouré de soldats d'armes étincelants, Maîtrisant de sa main ses quatre chevaux blancs, Rhamsès passait, debout sur son char qui rayonne ; Dans un flot de poussière au loin qui tourbillonne, Son front pâle brillait sous sa couronne d'or ; Et son œil souverain, plus fier, plus noble en cor, Sur la ville en rumeur et sur son peuple immense, S'abaissait plein d'orgueil, et pourtant de clémence.

Il rencontra les miens O mystère inconnu !

Dans un trouble subit jusqu'à mon front venu,

Je rougis, et les yeux fixés sur lui, pensive, Je crus voir s'avancer dans la lumière vive Quelque fils de Rhéa, quelque dieu tout-puissant. En moi ce souvenir est toujours renaissant. Le cortège passa. Mais y pensant sans cesse, Depuis lors, Souré-Ha, je connais la tristesse. Quel beau sort ce serait, n'est-ce pas, ô ma sœur ! D'avoir du grand Rhamsès l'amour et la faveur ! De régner sur ce roi qui règne sur la terre ; De m'asseoir avec lui, dans l'or et la lumière, \ Sur son trône, et de voir les peuples assemblés Courbés devant sa gloire, ainsi qu'un champ de blés ! »

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Le fils d'Aménophis, Rhamsès, que Phrô protège, Le front chargé d'ennuis a chassé son cortège ; Et muet s'est assis sur son trône sculpté, Par des captifs d'airain bizarrement porté. Son œil terne est sans vie et s'emplit de paresses ; Sa barbe est immobile et pend en larges tresses ; Comme dans le granit ses traits semblent pétris. Impassible, il est là plus calme qu'Osiris. Il songe. L'on dirait, à voir ses lèvres pâles, Typhon, le dieu chargé des vengeances fatales.

Quelque puissant qu'on soit, on a des jours mauvais. Quand on ne connaît pas ce mot : Si je pouvais !

Quand on descend des dieux, quand des peuples esclaves,

Sous son char d'or, le sang coule en brûlantes laves,

Quand on a tout goûté, les coupes à la fin

Ne peuvent plus verser l'ivresse avec le vin ;

Dans le néant sans fond on jette en vain sa gloire ;

Le gouffre est sans échos, sans éclairs la nuit noire.

On ne peut pas toujours faire la guerre. On a,

Sur les énormes plans que l'orgueil dessina,

Vingt peuples pour bâtir ses palais et sa tombe.

On fait du doigt un signe : alors un homme tombe

Dans la fosse où rugit le lion favori ;

Un jour nul ne dit plus : Le roi Rhamsès a ri.

On ne peut inventer des voluptés nouvelles;

On connaît les plaisirs des femmes les plus belles ;

On émousse à la fin leurs regards dans ses yeux,

Et l'on détourne un jour son front tout soucieux.

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Au milieu des parfums, des nudités splendides,

Des débauches, du vin, des luxures sordides,

On ne peut réveiller ses sens rassasiés

A l'aspect des seins blancs se gonflant sous ses pieds.

On est roi de la terre, et le néant vous raille ;

On peut tout, on s'ennuie ; on est homme, et l'on bâille.

Yimupht, le favori, debout à ses côtés, Voyant les yeux du roi fixement arrêtés, Fit un signe ; et l'eunuque à la face glacée Frappa trois fois ses mains devant le gynécée. La porte en bois doré sur les tapis moelleux Roula sans bruit. Soudain, spectacle merveilleux, Envahissant la salle avec un doux murmure, Comme des flancs ouverts d'une grenade mûre

Ruissellent à l'envi la nacre et le carmin, Cent femmes, souriant et se donnant la main, Parurent, étalant leurs grâces ingénues.

Toutes devant Rhamsès, les unes demi-nues, Les autres le corps ceint d'un voile transparent, Vinrent, le front baigné d'un parfum odorant. Molle ondulation, œillades éloquentes, Doux sourires, jeunesse aux formes provoquantes, Tel était le tableau vivant dans le décor. Et les encens choisis des cassolettes d'or S'élevaient, tout chargés de voluptés , où l'âme Se fondait, comme fait une cire à la flamme. Mais le roi sur son trône était un dieu d'airain ; Rien n'effaça l'ennui sur son visage empreint. Belles, à ses côtés, ses quatre favorites , Ta-Hé, Thméa, la blonde enfant aux mains petites,

Rhamel aux bras ambrés, et Marphris aux yeux bleus, S'assirent tristement. En long cercle onduleux Le reste se groupa, comme dans la nymphée Un bouquet de lotus sous la main d'une fée. L'eunuque de nouveau frappa trois coups. Alors S'élancèrent partout, en balançant leurs corps, Des esclaves dansant au son de la mandore : La souple Ibérienne, au sein qu'un rayon dore ; La jeune fille aux dents si blanches, au front noir, Qui sourit en passant devant chaque miroir ; Et la Circassienne indolente et pensive ; D'autres encor, faisant, dans leur pose lascive, Sonner leurs anneaux d'or sur leurs bras tour à tour. Et sur ces corps unis, au ferme et beau contour, Rien ne voilait l'éclat de la nudité sainte ; Elles dansaient les seins dressés, la tête ceinte

De fleurs s'entremêlant aux boucles des cheveux ; Un étroit cercle d'or pressait leurs reins nerveux, Et sous un rhythme lent, plein de molle tendresse, Les torses se cambraient, comme un serpent qui dresse Sa spirale d'azur dans les fleurs du sentier. L'une vous regardait avec un air altier ; L'autre, en riant, dardait l'éclair de ses prunelles, Qui vous enveloppait de promesses charnelles ; L'autre étalait sa hanche aux contours arrondis. Tout profane eût alors donné le paradis. Le roi dédaigna tout, jusqu'à sa plus aimée, Jusqu'à Marphris, qui vint, rieuse et parfumée, Lui tendre un échiquier pour chasser son ennui. Toutes, sur un signal, s'éloignèrent de lui, Tristes, le front baissé, se frappant la poitrine, Déchirant sur leurs seins gonflés la gaze fine,

Pleurant d'avoir perdu la faveur du grand roi, Qui devant leurs beautés était resté plus froid Qu'au fond de son palais le sphinx de marbre rose.

Quand il fut seul, Rhamsès, changeant enfin de pose, Fit un signe à Vimupht, qui, courbant son front bas Jusqu'à ses pieds, lui dit : « 0 roi, dans les combats, Pareil à Phré, le dieu qui brûle solitaire, Roi favori d'Àmmon, tu règnes sur la terre ; Commande à ton esclave : entendre est obéir. Si je manque à ton ordre, il me faudra mourir. » Et Rhamsès, en bâillant, lui dit : « Avant une heure, Rravant tous ses refus, et son père qui pleure, Il me faut Samhosis, la fille du savant ! »

Alors il se leva, puis sortit en rêvant.

Au fond des corridors, dans sa chambre secrète, Memmaratkha, le sage, est seul. Son œil s'arrête Plein d'ivresse devant quelque cippe sacré, Par les griffes du temps monolithe échancré ; Puis sur des papyrus couverts d'hiéroglyphes, Méditant longuement sur leurs sens apocryphes, Il lit tous ces secrets disparus, déjà vieux. Il déchiffre, un à un, les cartouches des dieux. Plus jaune que la peau d'une jaune momie, Sous sa lampe de cuivre, unique et vieille amie, Son front large et rasé se plisse lentement. Depuis vingt ans, muet dans son recueillement,

Sur les rites anciens de la bari mystique

Épelant, plein d'horreur, quelque mot fatidique,

Durant les jours brûlants, ou les soirs constellés,

Il sonde avec Hermès les siècles écoulés.

Sa robe aux bords salis se répand sur les dalles ;

Et sur les bouts courbés de ses rouges sandales

On découvre en tous sens des mots mystérieux.

Le Nil peut, s'élançant de son lit, furieux,

Engloutir en un jour sa ville aux dieux de pierre ;

Aucun signe d'effroi sur sa flasque paupière

Ne tordra son sourcil. Bien plus, si, roide et froid,

On trouvait un matin le cadavre du roi,

Si les fellahs couchaient dans le sombre hypogée

Sa dépouille sacrée et des dieux protégée,

Seul, dans la ville en deuil, sans larme il resterait ;

Car il cherche d'Ammon le terrrible secret,

Car son regard perçant a plongé dane le vide, Car son doigt décharné, tremblant de joie avide, Soulève dans la nuit le grand voile d'Isis. Loin de la vie aride, et sans fraîche oasis. Il croit voir Anubis, le dieu cynocéphale, Poursuivant radieux sa course triomphale, Avec les dieux du fond des ténèbres venus, L'emporter sur son dos dans les champs inconnus.

Déjà l'ombre, au dehors, s'éloignait des platanes; C'était, vers l'orient, l'heure où les caravanes Quittent les oasis, et sur les sables blancs Reprennent le chemin du désert, à pas lents.

Du vieux sage, soudain bravant le sanctuaire,

Vimupht entra, troublant son travail solitaire.

« Prêtre d'Isis, dit-il, lève ton front penché,

Et si ton cœur encor, par les veilles séché,

A l'aspect du bonheur peut palpiter de joie,

Sois content, car vers toi c'est Rhamsès qui m'envoie.

Le bien-aimé puissant d'Ammon-Ra, le soutien

Des cinq fils de Rhéa, mon roi comme le tien,

Daigne, c'est un immense honneur pour ta famille,

Abaisser ses regards sur Samhosis ta fille.

Dans tout son gynécée, en reine elle vivra,

Et le peuple, à ses pieds, joyeux l'adorera.

Pour prix de ton amour, vieux sage, sa largesse

Te donne, ayant pitié de ta triste vieillesse,

Ces perles, ces colliers d'onyx et ces coffrets

Pleins de lingots d'or pur et de trésors secrets.

Réponds. » — Memmaratkna rebaissa son front chauve,

Et, sans que rien parût clans sa prunelle fauve,

Lui dit : « Je n'ai que faire, esclave, de ton or.

Si tu veux, prends ma fille avec sa sœur encor,

Mais va-t-en ! car la vie est de courte durée,

Car la science est longue, et cette heure est sacrée ! »

L'esclave en ricanant disparut tout joyeux; Et le sage reprit son travail, soucieux.

Yimupht entra bientôt dans une étroite salle ; Là, tout près d'un jet d'eau qui bruissait sur la dalle, Les deux sœurs, caressant leurs rêves opposés, Songeaient, l'une au bonheur tranquille, aux longs baisers

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Sur la grève, le soir; l'autre à la molle ivresse Du harem, où, parmi les parfums, la paresse Aux pieds d'un roi puissant étale sa beauté, Et jusque dans le sang creuse la volupté.

« Laquelle est Samhosis de vous deux ? dit l'esclave ; Qu'en signe de bonheur trois fois elle se lave Le visage et les mains dans l'eau du puits sacré.

— Parle, que lui veux-tu ? C'est moi ! Par le dieu Phré ! N'étais-tu pas hier près du roi quand la foule Ondulait devant lui comme une immense houle ?

— Oui, femme. Il a daigné jeter les yeux sur toi. Triste, depuis hier il t'aime ; et c'est pourquoi

Je viens pour t'emmener. N'aimant que la science, Memmaratkha, ton père, avec insouciance

Me permet, si je veux, de prendre aussi ta sœur, Car tout terrestre amour est banni de son cœur. — Souré-Ha, tu l'entends! Sans doute un dieu lui-même A pris soin d'accomplir mon rêve. Rahmsès m'aime ! Un messager vers moi, sur son ordre pressant, Accourt, et je le suis, et mon père y consent. »

Et rouge de plaisir, la folle jeune fille,

Sans voir, en l'embrassant, cette larme qui brille

Aux yeux de Souré-Ha, lui dit : « Dans ton amour,

Dans tes désirs, ma sœur, sois heureuse ù ton tour!

Puisque ton cœur préfère un bonheur qu'on ignore,

Reste donc, et l'attends. Yers le palais sonore,

Un dieu me pousse ; adieu! — Va donc!» dit Souré-Ha.

Et tout bas : m De mon sort ce soir décidera. »

Cependant, par le Nil, par le fleuve au flot jaune, Qui, sous Tardent soleil, comme un miroir rayonne, Sans peur des caïmans tapis dans les roseaux , Un homme nage, et fend rapidement les eaux. A travers les lotus de la grève il arrive Et touche aux bords. A peine a-t-il franchi la rive, Que sur ses membres nus, sur son dos reluisant, Le soleil aussitôt, dans l'air chaud et pesant, A séché l'eau du fleuve et chassé la fatigue.

Il est tout jeune et beau. La nature prodigue Lui donna plus encore : un cœur fier et d'airain.

Sa poitrine est robuste. A voir son front serein, C'est l'homme qui, pouvant d'un bond briser l'obstacle, Ne voit pas seulement dans la vie un spectacle ; Et, frappé, ne vit pas au malheur résigné, Retournant dans sa plaie un trait empoisonné.

Il marchait au hasard, solitaire, l'œil calme.

Comme un dieu méprisant, gardant toujours sa palme,

Pour les femmes, longtemps, il n'eut que du dédain.

Nul regard ne troublait sa force. Mais soudain,

Dès qu'il eut aperçu Samhosis, dans son âme

Il a senti l'amour, et, comme un pur cinname,

S'épanouir l'essaim des molles voluptés,

Dont l'espoir fait rêver ses grands yeux veloutés.

Ses vêtements sont prêts. Attachés sur sa tête,

L'eau les a respectés. A la hâte il s'apprête,

Et s'élance, le cœur plein d'ivresse et d'amour,

Vers le seuil bien-aimé qu'il revoit chaque jour.

« C'est languir trop longtemps dans l'espoir et le doute,

Dit-il; jusqu'à la fin j'ai vidé goutte à goutte

La coupe des tourments, que me verse une enfant.

Il faudra qu'aujourd'hui, sur mon cœur qui se fend,

Samhosis, à longs flots, laisse tomber un baume.

C'est assez soupirer; il faut enfin être homme ! »

Il entre. Souré-Ha, seule et triste, rêvait. Quoi que sa sœur eût pu lui dire, elle savait Qu'elle aimait sans espoir. Sa paupière baissée Cachait les plis profonds de sa morne pensée ;

Quand retentit la dalle, au bruit d'un pas si cher, Un long frisson courut jusqu'au fond de sa chair.

Déjà la nuit venait, et ses ombres profondes

Noyaient les plafonds peints et les murs sous leurs ondes.

Thaéri s'élançait. Un noir pressentiment Le cloua sur le seuil, pâle et sombre. Un moment Il se tut, contemplant cette femme isolée, Et qui pensait à lui, sous sa peine accablée. Mais, tout à Samhosis, l'insensé ne vit pas Que c'était son bonheur qui pleurait là tout bas, Et qu'il pouvait d'un mot dans ces yeux faire luire Un éclair, rayonner clans ces pleurs un sourire !

« Souré-Ha ! cria-t-il ; Souré-Ha ! c'est donc vrai ! Elle est partie ! et vous, qui saviez mon secret, Vous n'avez rien tenté? Mais qui donc, sur moi, dites, L'emporte ? Par Typhon, dieu des forces maudites, Je saurai me venger! — Hélas! dit Souré-Ha, Dont le beau front si pur à sa voix s'empourpra, Rhamsès est plus qu'un homme, et loin de tous il siège, Et les dieux ses aïeux le gardent de tout piège. — Voilà donc le bonheur qu'elle préfère! Hé quoi! Tous mes serments n'étaient, pour cet enfant sans foi, Qu'un vain jeu, qu'un mensonge. En écoutant les rêves Que je faisais pour nous, en ces heures trop brèves, A genoux à ses pieds, et les yeux sur ses yeux, Peut-être songeait-elle à ce sort glorieux ! Elle accepte l'amour d'un roi blasé d'orgies ! Dans ce palais impur, dans ces salles rougies

De débauche et de sang, elle accepte le rang Des esclaves sans honte et sans nom, implorant La faveur d'une nuit dans une couche infâme ! C'est le fouet de l'ennuque insolent et sans âme Qu'au fond d'un gynécée elle a couru chercher. Ah ! maudit son venin que je ne puis cracher ! Que ne puis-je oublier cette longue folie! Que ne puis-je écraser son image avilie, Comme un serpent hideux qui rampe à notre pied !

— Attendez, Thaéri. Votre amour dessillé Rencontrera bientôt un cœur moins infidèle, Dont la sincérité vous consolera d'elle. »

Et, honteuse déjà de trop en avoir dit, Elle se tut, tremblante, et le front interdit.

— « Souré-Ha, je ne sais si les autres oublient ; J'ignore si du cœur les liens se délient;

Mais moi, je ne veux pas oublier; et je sens

Une ardente vengeance envahir tous mes sens ;

Je sens la jalousie étreindre tout mon être ;

Je sens que mon sang brûle. Adieu! Bientôt peut-être

Je saurai si la mort délivre de l'amour ! »

Et, franchissant le seuil, il s'enfuit sans retour.

Comme un ramier blessé qui dans les airs tournoie, » Laissant couler les pleurs où son regard se noie, Souré-Ha s'abîma dans sa sombre douleur. « Comme il l'aime ! dit-elle. Eh bien, soit ! dans le cœur C'est moi qu'il frappera : moi qui mourrai, contente Si c'est sa main qui tue, en ses bras palpitante. »

La Nuit dans le vieux Nil baignait son pied charmant, Et sereine, invitait l'homme au recueillement.

Rêves inassouvis des amours impossibles, Rongerez-vous toujours d'ulcères invincibles Le misérable cœur qui de vous s'est épris? Quoi ! parce qu'au printemps de la vie, et surpris Pour la première fois de sentir l'étincelle, Il but l'amer venin qu'un amour pur recèle, Serpents du souvenir, le mordrez-vous toujours? Xe fuirez-vous jamais, spectres de ses beaux jours? Est-ce un crime d'aimer ? C'est donc un culte impie Que l'amour ? Jusqu'à quand faudra-t-il qu'on expie Les parfums qu'on brûla sur un mystique autel? Le rêve des vingt ans doit-il être immortel?

L'homme est né pour souffrir, oublier et se taire ;

C'est un homme celui qui clans la route austère

Ta les yeux vers un but, et les bras en avant,

Sans courber son front mâle aux caprices du vent.

Qu'importe l'horizon! Sans regarder derrière,

Le fort doit ici-bas marcher dans la carrière.

A quoi ressemble-t-il, celui qu'un souvenir

Étreint comme un remords, et qui ne peut bannir

Le songe éblouissant de sa folle jeunesse?

Dans son cœur, l'insensé, croit-il donc qu'il renaissse?

A quoi sert ce rêveur ? Son corps s'agite en vain ;

On dirait, à le voir, cet homme pris de vin,

Qui chancelle, et qui bat de ses bras la muraille,

Dans son abaissement dont lui-même se raille.

Lâche, celui qui rêve et préfère souffrir !

Qui ne sait oublier, et n'ose pas mourir!

Depuis trois jours entiers, depuis trois nuits, farouche Comme un tigre affamé qui roule son œil louche, Thaéri, frémissant, rôde autour du palais ; Mais Samhosis se cache, et les murs sont épais. Prêt à frapper, dans l'ombre il attend et médite. Depuis trois jours aussi, depuis l'heure maudite, Souré-Ha des gardiens a gagné la faveur, Et, feignant la gaîté, veille auprès de sa sœur.

Mais cette nuit peut-être en son ombre discrète Cachera le trait sûr que la vengeance apprête ; Car, cette nuit, Rhamsès doit fêter Samhosis. Il est aux bords du Nil une fraîche oasis ;

C'est là qu'on doit aller. Courage ! voici l'heure Où le corps se roidit contre l'âme qui pleure. Regarde si ton arc, jeune homme, est bien tendu; Jeune fille, aguerris ton repard éperdu.

Depuis longtemps déjà, sous les dunes de sable, Phré noyait les rayons de son disque implacable. Déjà le fleuve au loin reflétait mille feux; Sur la grève attendait tout un peuple joyeux ; Bientôt le roi parut. Des concerts d'allégresse Eclatèrent partout. Belle clans son ivresse, Et sous un dais doré, par quatre hommes porté, Samhosis s'avançait brillante à son côté.

Au comble de ses vœux, l'enfant dont le pied foule Les plus riches tapis, promenait sur la foule Ses yeux ravis et fiers. Comme au soleil la fleur S'entr'ouvre, elle sentait s'épanouir son cœur. Sa chimère domptée avait ouvert son aile, Et l'éclair de l'orgueil luisait dans sa prunelle. Comme il était déjà loin d'elle en cette nuit, Sur les bords de ce fleuve éclatant, plein de bruit, Le calme souvenir de ses jours d'innocence, Et des chastes plaisirs qu'un amour pur encense ! Comme elle avait bien vite oublié Thaéri, Et ses rêves de paix sous un modeste abri, Et les mots qu'il disait, agenouillé près d'elle, Et ses aveux menteurs, la folâtre infidèle ! Regardez ! son cortège est splendide et nombreux; Rhamsès l'aime ; et partout on a les yeux sur eux !

Souré-Ha la suivait ; et sous la gaze fine

Les dieux seuls entendaient son cœur dans sa poitrine.

Son regard , autour d'elle errant, à chaque pas,

Semblait chercher quelqu'un qui ne se montrait pas.

Ce n'étaient pas les chants de cette nuit de fête,

Ni l'éclat de ces feux, ni sa sœur sur le faîte,

Qui pouvaient la distraire un seul instant. Oh ! non ;

Ses lèvres, dans la nuit, ne murmuraient qu'un nom.

Prévoyant que ce soir surgirait la vengeance,

Pâle, elle méditait, nourrissant l'espérance

De trouver dans la mort l'oubli d'un songe vain.

Mais à l'heure suprême, elle appelait en vain

Son courage, et sentait sous sa main qui la froisse

Toute sa chair frémir clans une horrible angoisse.

GO

Le cortège bientôt au fleuve s'arrêta;

Et le premier, Rhamsès dans sa cange monta.

Soudain, sortant de l'ombre, un homme noir se dresse

Auprès de Souré-Ha. « Ce soir, avec adresse,

Lui dit-il, j'ai de loin suivi l'homme indiqué.

Là-bas, dans les roseaux, il se tient embusqué,

L'arc en main, à l'endroit où le Nil fait un angle,

Au bord de ce canal qu'une île longue étrangle.

— C'est bien, dit Souré-Ha ; tiens, prends vite et va-t'en ! s

Et l'esclave d'un bond disparut à l'instant.

Du rivage bientôt s'éloignèrent les canges, Emportant sur le Nil leurs fanfares étranges. « Que regardes-tu donc, Souré-Ha, dans la nuit ? Dit Samhosis; encor quel penser te poursuit?

(il

Thaéri, m'as-tu dit, a fui plein de colère;

Eh bien ! n'y pense plus, et que ton front s'éclaire !

— Je ne puis ; malgré moi je frissonne et j'ai peur ; Cet éclat m'éblouit et m'attriste, ma sœur.

Et tous ces bruits, ces chants, cette cange dorée,

Cette foule en rumeur regardant enivrée,

Tout cela n'est-il pas un rêve, qui ce soir

Ne brille que pour mieux cacher l'abîme noir?

Je pense aux morts, ma sœur, et mon âme inquiète

Erre dans l'hypogée où leur troupe est muette,

— Quelle folie! allons ! le ciel est pur; chassons Ces lugubres pensers, et chantons des chansons !

— Eh bien ! je veux me rendre h tes douces paroles, Et chanter comme toi, laissant mes banderolles S'agiter au hasard dans le vent embaumé. Seulement, je voudrais sous ton dais enflammé

Essayer un moment ta pause et ta parure,

Jouer avec ce sceptre éclatant de dorure,

Et, pendant un moment, régnant pour toi, ma sœur,

Dans ton royal triomphe épanouir mon cœur.

Je veux voir si mon sein sous cet honneur palpite,

Et si d'ivresse aussi mon sang se précipite. »

Ce caprice d'enfant sourit à Samhosis.

Comme la conque d'or de la déesse Isis,

La cange sur les flots suivait sa marche lente.

Souré-Ha sous le dais s'assit étincelante ;

Et tandis que son sein se brisait de douleurs,

S'efforçant de sourire, elle buvait les pleurs

Qu'à ses yeux ramenait une pensée amère.

Qu'elle était belle ainsi, dans sa gloire éphémère !

Belle comme l'étoile, au ciel bleu constellé,

Qui surgit et qui meurt après avoir brillé.

Mais, vers les joncs mêlant dans l'ombre sur la rive Leurs noirs rameaux touffus, déjà la cange arrive. Thaéri, tout h coup, s'est dressé dans la nuit. Il croit voir Samhosis, et la corde, sans bruit,

'ous ses doigts s'est tendue. — Un instant immobile, ! 1 l'a visée au cœur, avec un œil habile ; Puis la corde a vibré sonore... et dans un cri L'àme de Souré-Ha , bénissant Thaéri ,

'•'envola. — Son beau corps roula dans le sillage.

Ce soir, les caïmans, glapissant sur la plage, Ont apaisé leur faim dans un double festin, Car le flot ne rendit nul cadavre au matin.

LE CAMEE

T/âme de tout rêveur est une cire molle. Une enfant tout à coup avec son doigt léger Y trace son image insoucieuse et folle ; Puis se sauve en riant, et sans plus y songer.

Mais la cire devient plus dure que la lave ; Et sur ses bords glacés ou brûlants tour à tour, Le profil adoré pour tout jamais s'y grave ] Nul acide ne peut en ronger le contour.

Sous les pleurs corrosifs, sous la rouille profonde, L'absence ni le temps n'en ternissent l'azur ; Pas de pierre qui l'use, ou de feu qui le fonde; Rien n'y fait. — Le camée est toujours aussi pur.

Et dans l'ombre, partout, près de nous, face à face, Le spectre du passé vient s'asseoir. — C'est le sang Qui reparaît toujours sous le sein, quoi qu'on fasse ; La tache que Macbeth essuie en pâlissant.

'uisque le rêve fait, et que le réveil tue, Puisque l'amour toujours couve son lendemain ; S'il vous faut un amour, aimez une statue, .'ans demander aux dieux de remuer sa main.

'il faut pour être heureux caresser quelque rêve, )e celui-là du moins on ne s'éveille pas, »e cœur sous un regard percé comme d'un glaive ; 'X peut-être, on l'embrasse au delà du trépas !

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