PLEINE MER
Lorsque le voyageur épris des mers sauvages, Pour aller respirer l'air des lointains rivages, Sur son vaisseau joyeux quitte le port natal , Il ne voit dans le ciel aucun signe fatal ;
Il ne regrette rien, ni la verte patrie, Ni le toit familier, ni l'enfance fleurie ; Plein d'ardeur, plein de foi dans son jeune destin, Il baigne son front nu dans l'air vif du matin ; Et couché sur la poupe, au bercement des ondes, Les yeux à l'horizon, il rêve à d'autres mondes. Le vent est frais. La voile avec grâce s'emplit ; Aux yeux des matelots l'espérance se lit ; Et le navire part et bondit sur la vague, Laissant derrière lui son sillon large et vague, Que l'Océan jaloux efface de son dos.
Le jour succède au jour. — Vers les Eldorados, L'espoir glisse plus vite aux rives inconnues. Bien des îles, de loin dressant leurs cimes nues, Ont regardé passer le vaisseau confiant. Et lui, toujours plus fier, à l'horizon fuyant,
loi
Glisse sur les flots bleus ; et dans chaque parage,
Sans s'arrêter jamais lutte contre l'orage.
Mais voici que le vent mollit. Contre le mât
La voile tout à coup est retombée, et bat.
La mer est comme un lac. Dans un ciel sans nuage
Un soleil embrasé rayonne. Le sillage
S'efface lentement. Dans l'air, aucun oiseau.
Un craquement sinistre ébranle le vaisseau.
De la dernière lame il a senti la crête ;
Il fait un dernier bond ; tangue, roule, et s'arrête.
Chacun sent sur son front comme un voile de deuil.
Et le marin sans peur , cet homme dont l'orgueil,
Hier encor, luttait dans la noire tempête ;
Lui, dont le vent jamais n'avait courbé la tête,
Sans courage aujourd'hui, sans résignation,
Tombe soudain vaincu par cette inaction.
Les jours avec lenteur passent. Le flot tranquille Sous les rayons de feu comme un miroir scintille. Et pour l'éternité semble dormir au loin. L'équipage attristé, s'évitant avec soin, Erre lugubrement, et soupire après l'ombre. Enfin, morne, épuisé, dans un désespoir sombre, Sur le plancher brûlant il se couche et s'endort. Soudain, un flocon blanc brille à l'horizon d'or : C'est la brise ; et son souffle a fait gonfler la voile. Déjà la vague écume au loin ; la blanche étoile Grandit. Tout se réveille; et le vent raffraîchit Les fronts ardents. Le flot s'enfle ; le mât fléchit ; Et le vaisseau reprend sa course interrompue Vers l'horizon lointain et la terre inconnue.
Ainsi, quand le penseur, ou poète eu savant, Portant dans son cerveau tout un monde vivant De rêves adorés, ou de grandes idées, Dans les sphères d'azur de lumière inondées, A travers les clameurs de la foule, à travers La nature chantant dans le large univers, Poursuit l'étoile d'or qui guide sa pensée ; Longtemps il lutte, sans que son âme lassée Se refuse à chercher l'éternelle beauté. En vain, au fond du puits, la blanche Vérité Se dérobe à ses yeux ; en vain, sur son passage, L'insulte vocifère et le mord : son visage Reste calme ; il sourit à l'envie ; et les yeux Fixés sur l'orbe immense et splendide des deux, Vers son but radieux, vers sa ferme croyance, Il marche dans sa force et dans son espérance.
loi
Mais voilà qu'il s'arrête ; et son œil s'obscurcit.
La nuit autour de lui se fait, et s'épaissit.
Il hésite. Il est seul ; et le doute en son âme
Descend. Pour le guider ne brille aucune flamme.
Le vertige le prend. Pâle, désespéré,
Par l'horreur du néant il se sent attiré.
Il va tomber. — Mais non ; plus grand, plus noble encore,
Il s'éveille aux rayons d'une nouvelle aurore ;
Et voyant resplendir l'azur calme du ciel,
Il se lève, et reprend son pourchas éternel.