AIR FAUX
Sous la fenêtre, les dimanches,
Au Marais, ce banc de rentiers,
Sur leurs bras retroussant leurs manches,
Dans la cour bâillent les portiers.
Dans un bassin couvert de mousse, La fontaine pleure ; un moineau Sur la pierre, où son bec s'émousse, Gravement tente une pleine eau.
Errant d'ornières en ornières, Parfois miaule un chat lascif; Au caquet des cuisinières, Un perroquet reste pensif.
A l'odeur d'une soupe infecte Se mêlent des parfums d'ennui ; Et le ciel en tout temps affecte Un air de torpeur inoui.
Cependant de sa voix aigrie, Devant trois chiens dilettanti, Un vieil orgue de Barbarie Râle un air de Donizetti.
Les notes montent asthmatiques De son coffre désespéré, Qui tremble aux accords frénétiques D'un tambour de basque effaré.
Dans ce motif que de tristesse !
Que d'éloquence dans ce chant !
Lorsque, faussant toute justesse, Le son s'égare en trébuchant.
Quand un sol criard, impossible, Au rire insultant d'un voyou, Prolonge sa plainte extensible, Pour laisser ramasser un sou.
Quand l'ut, enfin las, se refuse A courir l'andante plaintif; Cu quand la phrase trop diffuse Ya se perdre en soupir furtif.
0 vieil orgue! ainsi moi je t'aime.
Dans chaque gamme et chaque son, Le passé chante son vieux thème , Et mon cœur vibre à l'unisson.
Chante, vieil orgue ! Une voix aigre Hurle en moi, fausse pour toujours.
Des beaux jours c'est le spectre maigre, Qui raille en pleurant mes amours.