‹ Poèmes et poésiesChapitre 8 sur 36 · L'INDESTRUCTIBLE · texte numérisé non relu

L'INDESTRUCTIBLE

A MON AMI E. KELLIICH

Depuis l'éternité que sans but se démène La vieille terre, autour de cet astre vermeil ; Depuis que sur son dos notre poussière humaine Tour à tour se repaît de bruit et de sommeil ;

Quoi ! jamais de tourner elle ne s'est lassée ; Jamais rien n'a changé son cours mytérieux ; Rien hors de son chemin ne l'a jamais poussée ; Elle a toujours au ciel revu les mêmes cieux !

Quoi donc ! après avoir, dans son orbite immense, Tant de fois repassé par ses douze degrés ; Et suivi tant de fois, vieux derviche en démence, Son axe, accomplissant ses tours désespérés ;

Elle ne dira pas, s'arrêtant dans l'espace, Au soleil étonné : « Maintenant, c'est assez ! J'ai depuis trop longtemps vu ta splendide face ; Je veux enfin jouir de tant d'efforts passés ! »

Avons-nous assez vu ton fard, ô vieille aurore! Aujourd'hui, c'est demain, comme hier soucieux ; Môme angoisse au réveil, et même cercle encore ; D'autres soleils jamais n'éblouiront nos yeux.

Lorsque descend la nuit, au travers de son voile, Au même coin du ciel, ainsi qu'au premier soir, Nous reverrons toujours luire la même étoile ; Et la lune émerger du même horizon noir.

Et ce vieil Océan tout frémissant de rage Depuis l'éternité, malgré tous ses efforts Pour s'en aller mugir sur un autre rivage, Ne parviendra jamais à renverser ses bords.

Et nous verrons toujours passer l'heure après l'heure, Sans aucun changement, comme passent les flots; Le temps coule... et toujours le même homme qui pleure, Dans le même univers qui rit de ses sanglots.

Jamais nous ne verrons brillant de couleurs neuves, Ni l'eau glauque des mers, ni l'éther bleu du ciel ; Ni ces champs, ni ces monts, ni ces bois, ni ces fleuves. Tout, jusqu'à notre cœur, suit un rhythme éternel.

Pour réchauffer ton sang qui se fige en ta veine. 0 Cybèle, aucun vent, aucun souffle divin Ne te rajeunira de sa brûlante haleine ; L'humanité caduque a soif d'un nouveau vin.

— Homme, quand donc ton cœur, tout brillant de jeunesse,

Enfin trouvera-t-il un nouvel horizon ?

Des siècles amassés qu'attends-tu qui renaisse ?

Brise plutôt d'un bond ta fragile prison !

Hélas ! tu peux jeter ce corps vil, et sans chaîne, Libre alors, f'élancer clans l'inconnu béant. Mais ton âme, à jamais, est sa propre géhenne, Eternel exilé du calme, et du néant !

Oui, ces liens charnels, et haïs, qui t'étreignent. Dans l'oubli rentreront, et tu t'envoleras; Mais ton cœur, tes remords, tes passions qui saignent, Tes amours..., mais toi-même enfin, tu revivras!

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