STANCES
L'idée d'un refuge où les enfants nouveau-nés, admis pendant le jour moyennant une rétribution quotidienne de 20 centimes, reçoivent la nourriture et les soins que réclame leur délicatesse, appartient à M. Marbeau, maire du premier arrondissement de Paris, et à feu M. Framboisier de Baunay, mort directeur de Sainte-Périne, organisateur de la première crèche, la crèche de Chaillot, qui fut ouverte et bénite le 14 novembre 1844.
Les arbres étendent leurs branches, D'un givre argenté toutes blanches; Un soleil glacé brille aux cieux; La cité, que l'hiver assiège, Tremble, et sur un linceul de neige Les chars roulent silencieux.
Il fait froid ; mais, dans votre asile, Le foyer brûlant et tranquille Contre les frimas vous défend; Qu'importe la saison amère :
Vous souriez, heureuse mère, Aux caresses d'un bel enfant!
Son œil sous votre œil étincelle; C'est vous qu'il cherche, qu'il appelle ; C'est de vous qu'il veut un baiser
8s LIVRE TROISIEME.
Sur cette joue encor plus fraîche Que le frais velours de la pèche, Où l'abeille aime à se poser.
Aussi quel tourment! quelle crainte!
La nuit, à sa première plainte, Vous vous réveillez en sursaut.
Parfois s'il s'agite, inquiète, Vous avez peur qu'il ne rejette Son lange bien doux et bien chaud.
Le jour, sous sa blanche pelisse, Craignant que l'air froid ne se glisse, Vous prenez un soin diligent.
C'est que la bise est si glacée Qu'elle traçait, la nuit passée, A vos carreaux des fleurs d'argent.
Mais songez-vous parfois, Madame, Quand ce cher souci de votre âme Est là souriant sous vos yeux, Qu'il est quelque autre mère encore N'ayant, pour l'enfant qu'elle adore, Ni berceau, ni langes soyeux ?
Elle est là, près de vous peut-être, Sans feu, sans vitre à sa fenêtre, Doutant de Dieu, son seul appui.
Transi de froid, dans sa demeure, Toute la nuit son enfant pleure, Et la neige tombe sur lui.
Pour lui point de pelisse épaisse, Mais quelque lange usé, qui laisse Entrevoir son corps amaigri; De sa mère le sein aride Verse à peine, à sa bouche avide, Un lait par la douleur tari.
Avant que le soleil paraisse, Pauvre ouvrière, elle s'empresse
De courir au travail lointain; Et lui, que personne ne garde, Jusqu'au soir remplit la mansarde De cris de douleur et de faim.
Pour vous quelle affreuse tristesse, Si l'enfant de votre tendresse Souffrait tant de maux un seul jour!
Songez à cette pauvre femme, Et puis mesurez, dans votre âme, Son désespoir à votre amour.
Eh bien ! cette mère qui souffre, Qui voit la misère, affreux gouffre, Lui fermer partout le chemin, Vous pouvez calmer sa souffrance, Et, plein de vie et d'espérance, Son enfant sourira demain.
Sous l'inspiration céleste, Une bienfaisance modeste Ouvre aux nouveau-nés un abri, Souvenir de la Crèche austère Où Dieu, descendu sur la terre, Enfant, à la Vierge a souri.
La Crèche, asile salutaire, Où, pour un modique salaire, La travailleuse au pas pressé, Courant où sa tâche l'appelle, Livre à la plus douce tutelle Son enfant jadis délaissé.;.
La Crèche, où la charité veille,
Où le nouveau-né s'émerveille
Du soleil qui vient l'éclairer:
La Crèche, où tant de pauvres anges
Apprennent, dans de plus doux langes,
Qu'on peut vivre un jour sans pleurer.
Ah! donnez de votre opulence,
Pour que l'enfant de l'indigence, Qui frissonne dans un lambeau, Trouve chaque jour, à la Crèche, Le long sommeil, la santé fraîche, La chaleur d'un moelleux berceau.
Donnez! ce que votre main sème A votre enfant, dans le ciel même, Sera compté comme un trésor; Donnez, pour que Dieu lui sourie !
Souvent pour lui votre cœur prie; Bien taire c'est prier encor.
Donnez! la pauvreté fidèle, Sur le berceau fondé pour elle Lira le nom de votre entant. Chaque jour une heureuse mère Le nommera, dans sa prière, Avec un souris triomphant.
F.t les prières maternelles, Comme les anges, ont des ailes, Pour s'élancer de ce doux nid.
A ces vœux qu'une mère adresse, Les cieux tressaillent d'allégresse, Le monde espère, et Dieu bénit!
Juin 1846.
A madame Stéphanie G. Saint-H.llj.ire.
L'cASILE.
Dans ce livre éternel, ce divin Évangile, Aussi grand de pensers qu'il est humble de style, Livre que Dieu dicta, que les saints ont écrit, Un passage entre tous m'enchante et m'attendrit. C'est quand Jésus remarque, à travers cette foule,
Empressée à le suivre, ainsi qu'un flot qui roule, Des enfants apportés pour qu'il pût les toucher, Qu'un trop zélé disciple empêchait d'approcher. Il s'écrie; il s'indigne autant que d'une offense :
— « Laissez, dit-il, laissez venir à moi l'enfance ; Faites place aux petits ! leurs anges radieux Sont éternellement devant mon père aux cieux. Faites place aux petits; soyez-leur secourables; Aimez-les d'autant plus qu'ils sont plus misérables; Car celui qui s'abaisse aura le premier rang, Et le dernier de tous deviendra le plus grand. »
C'est toi, Maître divin, dont la voix, les préceptes Ont inspiré les cœurs de ces fervents adeptes, Qui recueillent l'enfant du pauvre demi-nu, En disant à chacun : « Entre! et sois bienvenu. Cet asile est le tien. D'abord, d'une voix haute, Commence par prier le Seigneur Dieu ton hôte. C'est lui qui t'a créé; l'aimer est ton devoir; Bénis-le, pour qu'un jour il t'admette à le voir. Aime aussi tes parents; pour être un jour bon père, Il faut être bon fils; tu le seras, j'espère. Puis nous travaillerons. Le travail, c'est la loi ! Sois donc sage, apprends bien. Quelle gloire pour toi Quand, devenu plus grand, travailleur économe, Tu gagneras ton pain toi-même et seras homme! Ton père qui, pour toi, se fatigue aujourd'hui, Sera vieux; deviens apte à travailler pour lui. »
Ainsi dans leur bonté, pour se faire comprendre,
Au niveau de l'enfant ils aiment à descendre,
Puis d'un pas insensible avec lui s'élevant,
A la hauteur de Dieu font remonter l'enfant,
Et l'enfant comprend Dieu ! . . . C'est que l'âme enfantine
Depuis si peu de temps sort de la main divine,
Que, dans son enveloppe, elle doit retenir
Du ciel qui la créa le vague souvenir.
Enfants, conservez bien le germe salutaire; Qu'il soit un grain semé dans une bonne terre! Soyez heureux longtemps; riez, jouez, chantez!
I e destin nous a pris tant de prospérités,
II a sur notre tète amassé tant d'orage,
Que nous paîrions bien cher le calme de votre âge.
Mais par malheur l'asile, indigent, trop étroit, Doit refuser bien plus d'enfants qu'il n'en reçoit. I.a Charité divine, aux mamelles taries, ÉD vain gémit, en vain nous tend ses mains flétries, Et, si nous n'adoptons tous ces abandonnés, Ils sont dès leur naissance à souffrir condamnés. Ne les délaissons pas, ceux que notre œil rencontre Pareil au voyageur que Jésus-Christ nous montre Égorgé par le fer de larrons inhumains, Dépouillé, demi-mort, gisant sur les chemins.
Histoire douloureuse ! Un rabbin sur la place" Arrive, entend gémir le malheureux, et passe. Un lévite à son tour, descendant du Thabor, Entend le malheureux gémir, et passe encor. Par le même sentier, venant de Samarie, Un homme à cet aspect se sent l'âme attendrie ; Il court, et déchirant sa tunique de lin, Bande la plaie, y verse et de l'huile et du vin, Puis, non content d'avoir refermé la blessure, Il met l'infortuné sur sa propre monture, Le conduit à son hôte, en disant : — « Veille bien Sur mon frère blessé. Qu'il ne manque de rien! Ces trois deniers d'argent te suffiront, je pense; S'il faut plus, au retour je paîrai la dépense. » Cet hôte qui reçoit le voyageur blessé, C'est l'Asile ! l'Asile où l'enfant délaissé, Assailli par les maux qu'entraîne la paresse, Par le vice fatal à sa frêle jeunesse, Trouvera le savoir, le soin consolateur, Les jeux et la prière aux pieds du Créateur,
Le précepte et l'exemple enfin, ces deux dictâmes, Dont le pouvoir guérit les blessures des âmes.
Pour que dans sa candeur il ne soit pas détruit, Cet enfant, chaste fleur qui doit produire un fruit, Venons à son secours! — Dans Paris, au passage, Souvent nous rencontrons l'enfant au doux visage, Hélas! déjà flétri, pâle et baigné de pleurs. Soyons compatissants pour ses jeunes douleurs. Ne nous détournons point... Osons d'une main sûre Relever le malade et panser la blessure;
Car Jésus dit encor : — « Toi qui m'as demandé Ce qu'il faut faire, afin qu'il te soit accordé, En aimant Dieu, d'atteindre à la vie éternelle, Médite le récit que je t'offre en modèle. Va ! si tu l'as compris tu n'es plus incertain : Agis comme autrefois le bon Samaritain. »
A Auguste Barbier.
LES EV^Fo4V^TS T>ES FqA U'BOU'IIGS.
La race de Paris, c'est le pâle voyou. Aug. Barbier.
Dans les faubourgs de Paris abondent d'immenses misères matérielles et morales, dont l'insurrection de juin 1S48 a manifesté toute la profondeur.
L'œuvre des faubourgs, établie à cette époque, patronne les enfants pauvres, les visite dans leurs familles, leur ouvre l'accès des écoles et pourvoit autant que possible à leurs besoins.
Vous avez rencontré ces enfants de Paris, Errants par les faubourgs, débiles, amaigris: Mais portant fièrement leur blouse lacérée, Dardant un mot railleur à la pointe acérée, Fixant sur tous un œil curieux et changeant, Trop hardi quelquefois, toujours intelligent?
Prompts au mal comme au bien, faciles à séduire, Le clinquant comme l'or leur plaît et les attire; Tout est pour eux spectacle, un supplice odieux, Aussi bien qu'une rète, enchantera leurs yeux. Il est un bruit surtout qui les exalte encore : C'est le chant du clairon, c'est l'orchestre sonore Que suit un régiment, déployant au regard Son brillant uniforme et son vieil étendard. Leur jouet le plus beau, c'est le débris d'une arme; Ils sont fils de soldats et la guerre les charme. Aussi quand, pour l'émeute ou pour la liberté, Un cri provocateur dans le peuple est jeté, Et quand le rappel bat parmi la foule accrue, Qui lève le premier un pavé dans la rue? Qui, devant les canons grondant aux carrefours, Succombe le premier? — Un enfant des faubourgs!
Un enfant des faubourgs, un noble cœur sans doute.
Oui! s'il n'eût pas erré sans appui dans sa route,
Profanant ses habits et sa jeune candeur
Aux fanges de la ville où trône l'impudeur,
N'apprenant dans la rue ou sur d'infimes scènes
Que des leçons de vice et des refrains obscènes ;
S'il eût été formé, par l'exemple du bien,
Aux généreux devoirs d'homme et de citoyen;
S'il avait fécondé, dans une enfance active,
La délicate fleur de sa vertu native ;
S'il avait fréquenté l'école et le saint lieu,
Grandi dans le respect d'une mère et d'un Dieu,
Au lieu d'amers loisirs dont il est la victime,
Il eût connu l'honneur, aimé la paix intime,
La gloire du travail, le devoir accompli,
Et le repos qu'on goûte après un jour rempli.
Il eût donné de même et son sang et sa vie ; Mais, connaissant sa cause et l'ayant bien servie, Mais, sachant limiter ses droits aux droits d'autrui, Esclave du devoir, il serait mort pour lui;
Au lieu de s'immoler, séide expiatoire,
A quelque aventurier que flétrira l'histoire,
Et qui jette à la foule un mot retentissant
Pour s'ouvrir au pouvoir un chemin dans le sang.
Race ardente, faible nature, Trop souvent livrée en pâture A qui veut lui donner des lois, Faite aussi pour frapper le monde, Quand, au jour où la foudre gronde, Dieu lui-même emprunte sa voix !
De quel limon, de quel bitume Sont pétris des cœurs où s'allume Tantôt ce feu dévastateur, Et tantôt cette clarté pure, Phare qui luit dans l'ombre obscure, Etoile du navigateur !
Est-il une noble carrière Où d'une éclatante lumière Les fils du peuple n'aient brillé?
Molière naquit à la halle ; Le Poussin, cette âme idéale, Sous le chaume s'est éveillé.
Fléchier, cette voix noble et triste; Daubenton, le naturaliste ; Jacquart, l'inventeur de métiers ; Jean-Bart, le dompteur de tempêtes ; Rousseau, Gilbert et cent poètes :
Qu'étaient-ils? — Des fils d'ouvriers!
Et sur tous les champs de bataille?...
C'est Junot, bravant la mitraille; C'est Lannes, vainqueur tant de fois; C'est Hoche, soldat patriote ; C'est Murât et c'est Bernadotte, De paysans devenus rois !
Des plus nobles vertus Dieu mit en eux le germe. Ouvrez, donc une issue aux moissons que renferme
Cette race pleine d'espoir; Versez à flots sur eux la clarté qui ranime. Il ne faut, pour charmer ce peuple magnanime,
Qu'un peu d'amour et de savoir.
Donnez! l'aumône est sainte alors qu'elle est utile; Mais si vous rencontrez quelque entant par la ville,
Chantant en vous tendant la main, Le peu qu'il vous arrache est charité perdue : On ne voit pas germer la graine répandue
Entre les pierres du chemin !
Repu, mais avili par le sou qu'on lui jette, Il saura que l'aumône amassée en cachette
Enrichit plus que l'atelier.
Bientôt vous l'entendrez, forçant sa voix plaintive, Attendrir les passants d'une peine fictive,
Quand il devrait être ouvrier.
Et dès lors il ira tomber, fragile proie, Dans le gouffre béant où la vertu se noie,
Lui qui pouvait monter si haut!
Déshonoré!... Flétri!... Voilons ce tableau sombre; J'aurais peur d'entrevoir le bagne, et, loin dans l'ombre,
Les bras sanglants d'un échafaud!...
Cet enfant a du cœur pourtant; son âme est belle; Je vois dans son regard une vive étincelle,
De la fierté dans son maintien.
Si l'on développait l'instinct qu'il fait paraître, Il pourrait devenir honnête homme... et peut-être
Serait-il un grand citoyen!
Pour que ce pauvre enfant apprenne un jour à lire, Pour que cet ignorant avide de s'instruire
Satisfasse à son noble vœu, Pour que, s'illuminant aux feux de la science,
Il sache partager toute son existence Entre sa patrie et son Dieu.
Que faut-il? Peu de chose. Apportons tous l'obole Qui doit communiquer aux pauvres l'auréole
Dont nos enfants sont radieux, Ce rayon du savoir qui rend l'âme meilleure, Plus apte à la vertu, plus insensible au leurre
Des méchants et des envieux.
Ces enfants deviendront concitoyens des nôtres; Le bien fait pour les uns jaillira sur les autres :
C'est la loi de l'humanité!
Donnons ! pour que nos fils, plus heureux que nous-mêmes, N'entendent pas ces pleurs, ces cris, ces anathèmes,
Dont notre siècle est attristé.
Donnons! et ces enfants, mieux instruits que leurs pères, Sauront que ce qui rend les destins plus prospères,
C'est le travail de chaque jour ; Plus aimants, ils seront plus dignes qu'on les aime ; Et de l'égalité l'insoluble problème
Sera résolu par l'amour !
Mai 1849,
A MM. de Metç et de Bretïgnières.
LqA COLONIE DE mETTRcAY.
Loyauté passe tout.
Devise de l'anneau de Metlray.
La colonie de Mettray recueille les enfants coupables d'une première faute et dont un tribunal a ordonné la détention dans une maison de correction. — Ces enfants y reçoivent une éducation religieuse et agricole qui les met à même de gagner honnêtement leur vie.
Sous un ciel pur, au sein d'un fécond territoire, Tours se baigne et se mire aux ondes de la Loire.
Sur les eaux elle jette un pont, solide frein Que ronge incessamment le fleuve souverain.
Lorsque le voyageur a gravi la colline
Qui commande la Loire et la cité voisine,
Il aperçoit de loin des bâtiments nombreux
Isolés dans des champs vastes et plantureux.
Il s'approche séduit, et de la métairie
Il admire avant tout l'heureuse symétrie.
Bientôt il s'intéresse à ces humbles logis
Couverts d'ardoise bleue, et dont les murs blanchis
Voilent leur nudité de pampre et de feuillage.
Est-ce une vaste ferme? Est-ce un petit village?
Cet élégant clocher, qui s'élançant aux cieux,
Y conduit à la fois la pensée et les yeux,
Au regard du passant, jalon sacré, signale
Un but religieux, une œuvre de morale.
Tout à coup il entend le clairon retentir,
Voit s'ouvrir les maisons et des enfants sortir.
Leur foule en rangs égaux, avec ordre, en silence,
Bataillon travailleur, se divise, s'avance,
Obéit à la voix; car les groupes nombreux
Ont des chefs, et ces chefs sont des enfants comme eux.
Sur l'épaule portant ou la pioche ou la tranche,
La pelle, le râteau, le pic à double branche,
Ils s'éloignent d'un pas égal et régulier,
Chaque escouade suivant un différent sentier.
S'ils croisent en chemin un passant solitaire,
Tous les enfants lui font le salut militaire.
Des sabots de noyer protègent leurs pieds nus;
Leurs vêtements pareils sont de grossiers tissus.
Soit que l'été rayonne ou que souffle la bise,
Un béret bleu de laine, une tunique grise,
Telle est de leurs habits la rude austérité;
Mais rien ne paraît pauvre avec la propreté,
Et c'est avec plaisir qu'on voit, qu'on examine
Leur air gai, franc, ouvert, leur stricte discipline.
CHARITE. çj
On croit comprendre alors que l'on a sous les yeux Un charitable asile où, par des soins pieux, Des fils de laboureurs apprennent dès l'enfance Ce qui de leur métier doit faire une science. Il faut le dire, hélas ! tous ces infortunés Sortent de quelque geôle, et tous sont profanés. Fils de mauvais parents, ou nourris par l'hospice, Ils ont tous comparu dans les Cours de justice. Précoces criminels, leur âge seulement Les a fait exempter d'un juste châtiment. Or ce lieu si charmant et si frais, dont les hôtes Sont de pauvres enfants déjà souillés de fautes, Que l'on forme à l'amour du beau, du bien, du vrai, Pour les rendre au pays purs et bons, c'est Mettray.
Un matin, deux passants qu'un même attrait, sans doute, Conduisait à Mettray, cheminaient sur la route. L'un d'eux, un étranger, pour la première fois Parcourait ce pays; mais l'autre, un villageois, S'avançait d'un pas vif, joyeux, plein d'assurance, Et saluait des lieux connus de son enfance.
« Monsieur, dit l'étranger, vous connaissez Mettray?
— Oui, monsieur, je m'y rends et vous y conduirai. Je vais avec plaisir revoir la Colonie. Par elle délivré de mon ignominie, Je puis lever la tête, affronter les défis, Et dire avec orgueil : « Je suis un de ses fils ! » Après avoir marché quelque temps en silence, Le jeune villageois ajouta : « Quand je pense Combien triste et honteux pour moi fut ce passé Que mon bonheur présent n'a qu'à peine effacé, Je me sens parfois pris d'une sourde souffrance. Je n'ai pas de parents, monsieur ! L'indifférence Glaça mon premier rire et rebuta mes pleurs. Dieu seul eût compati peut-être à mes douleurs; Mais toujours le saint nom de celui qui nous aime Vibrait à mon oreille escorté d'un blasohème.
y+ LIVRE TROISIEME.
Dès ma première enfance, aux vices entraîné
Far l'exemple fatal; sans guidé, abandonné
A des gens qui faisaient un trafic méprisable,
D'un vol, à quatorze ans, je me rendis coupable.
Acquitté pour mon âge et mis à Fontcvrault,
J'étais fait pour monter peut-être à l'échafaud.
De ces enfants souillés j'étais le plus obscène.
Un soir, à la lueur d'une lampe incertaine,
Je chantais dans la geôle une infâme chanson,
Lorsqu'un noble inconnu parut dans la prison
Et choisit dix de nous. Cet homme vénérable
Me prit, moi le plus vil et le plus méprisable;
Il me fit, dans son char, asseoir auprès de lui,
Et dès le lendemain, lorsque le jour a lui,
Nous étions à Mettray. L'heureuse Colonie
A nos yeux se montra souriante et bénie.
Nous, incertains du sort qui nous était promis,
Nous tremblions devant ces visages amis.
Nous admirions pourtant les chalets, la chapelle,
Et nous disions : « La vie ici doit être belle! »
Or la maison de Dieu s'ouvrit, et le pasteur
Bénit tout le troupeau ; puis notre bienfaiteur
Nous dit : « Mes chers enfants, vous sortez d'esclavage;
« De votre liberté faites un bon usage.
« Vous le voyez, ici plus de geôliers méchants,
« Plus de verrous, plus rien que l'espace et les champs.
« Quiconque voudrait fuir en serait bien le maître ;
« Mais il serait repris, il se ferait remettre
« Dans la prison. Ainsi, mes enfants, devant Dieu
« Prononcez le serment de ne pas fuir ce lieu.
« Songez-y ; si quelqu'un ose y manquer, sa peine
« Sera moins le cachot, le pain sec et la chaîne,
« Que le crime honteux d'être lâche et menteur,
« Car il aura trahi sa parole d'honneur. »
« Dans le fond de mon cœur je crois toujours entendre Le langage à la fois persuasif et tendre
De cet homme adoré qui, plaignant mon malheur,
Me prenant par la main, moi sans nom, moi voleur,
M'a retiré flétri de mon fangeux repaire,
Pour m'enfanter au monde, ainsi qu'un autre père.
Il m'a lui-même instruit, par d'austères leçons,
Au noble et dur labeur qui produit les moissons,
En faisant à la fois, dans mon âme plus ferme,
Des vertus de l'honneur fructifier le germe.
Des centaines d'enfants, avec la même ardeur,
Apprenaient comme moi l'état d'agriculteur;
D'autres étaient formés pour l'active industrie.
Tous devaient faire un jour honneur à la patrie ;
Car ils étaient sortis de ce sentier fatal
Qui d'erreur en erreur les eût conduits au mal,
Et faisaient leur devoir sans geôliers, sans contrainte,
Sous l'abri protecteur de la Charité sainte.
« Six jours on travaillait ; mais le jour du Seigneur, Béni par la prière, était tout au bonheur. Quarante enfants sortaient de chaque maisonnette, Propres, presque élégants dans leur simple toilette. Le chef qui nous guidait, nous nous l'étions donné, Cher élu, qui portait le nom de Frère aîné. Il nous menait au temple, où nos voix argentines S'unissaient pour chanter les louanges divines De celui qui, pour nous, se fit homme et mortel, Et pour nous, chaque jour, meurt encor sur l'autel.
« L'office terminé, nous restions en silence : C'était l'heure où le chef punit et récompense. Il parlait. Quelle joie alors, quel pur bonheur D'être inscrit par sa main sur le tableau d'honneur, D'être cité par lui, d'être offert en modèle ! Mais lorsqu'à son devoir l'un de nous infidèle Avait démérité, quel déluge de pleurs Du colon repentant attestait les douleurs! Comme il se promettait fermement, à voix haute, De ne plus retomber jamais dans cette faute,
y6 LIVRE TROIS I KM E.
Moins de peur d'un exil qui nous aurait flétris Que do peur de déplaire à des maîtres chéris ! Ainsi j'ai cultivé quatre ans la Colonie Et n'ai vu qu'un de nous subir l'ignominie D'être accusé de vol, convaincu, puis placé Dans un cachot obscur, enfin d'être chassé. C'est qu'il avait, hélas ! un de ces caractères Qu'on dirait imprégnés de miasmes délétères. Insoumis à la force, irrité par le bien, Hors la haine et l'envie il ne ressentait rien. Je l'ai vu dégrader. La justice publique Arracha ses boutons, déchira sa tunique, Proclama son opprobre et son indignité; Puis l'habit des prisons, châtiment mérité, Le couvrit. Il passa parmi ses camarades En voulant essayer quelques folles bravades; Mais les sanglots amers sortis de tous les cœurs Imposèrent silence à ses rires moqueurs; Et lui-même, vaincu, pâle, marchant à peine, Aux gendarmes livré, disparut dans la plaine.
« Ce fut environné de pleurs bien plus touchants Qu'à mon tour je quittai ce lieu, ces heureux champs Qui m'avaient recueilli frappé par la justice, Enfant déjà marqué des stigmates du vice, Et me rendaient au monde utile citoyen, Des devoirs sociaux respectant le lien.
Epuré par l'amour d'un travail salutaire, Et laboureur actif à sillonner la terre.
« Six ans se sont passés, six ans de dur labeur. D'un honnête fermier j'ai vécu serviteur. L'autre jour il m'a dit : « Au sein de ma famille « Tu vis depuis longtemps et tu chéris ma fille, « Sois tout à fait mon fils. J'ai besoin de repos, « Cultive donc ces champs, engraisse ces troupeaux ; « Je me contenterai, sur le seuil de la grange, « A voir rentrer les blés ou fouler la vendange,
« A bercer au soleil, sur mes genoux tremblants,
« Tes marmots qui joûront avec mes cheveux blancs. »
« Tandis que j'écoutais ce vieillard respectable
Qui me nommait son fils, d'un bonheur véritable
Pour la première fois mon cœur a palpité ;
Je me suis senti pur et réhabilité.
Mais je n'ai pas voulu conclure l'alliance,
Qui devra couronner ma nouvelle existence,
Sans avoir consulté ceux à qui je la dois ;
Sans être revenu visiter une fois
Les logis fraternels à l'heureuse structure
Où j'ai vécu quatre ans, le préau de verdure,
Les champs que j'ai connus, les nombreux ateliers
Qui forment les colons à d'utiles métiers,
Et la grange, et l'étable, et tout ce que renferme
De divers instruments le jardin ou la ferme.
Quand mes chefs connaîtront mon projet d'union
Et quand j'aurai reçu leur bénédiction,
Mon cœur sera content; car eux seuls sur la terre
M'ont aimé tendrement et d'un amour de père. »
cr Et vous serez heureux, mon fils », dit un vieillard, Sur le même chemin survenu par hasard, Qui depuis quelque temps écoutait sans rien dire. « Vous avez pris sur vous un immuable empire; Constant dans le bonheur comme dans les revers, Vous avez triomphé de vos instincts pervers. Tout le temps que Mettray vous a servi d'asile, Vous vous êtes montré doux, actif et docile. Guidé par nos conseils que vous avez, suivis, D'un brave laboureur vous devenez le fils. C'est de votre vertu l'heureuse conséquence. Quant à nous, notre joie et notre récompense Est dans votre bonheur. » Puis étant de son doigt Un simple anneau d'argent : « Mon fils, vous avez droit A l'estime de tous; votre conduite est sage. De notre affection cette bague est le gage :
y8 LIVRE TROISIEME.
Du sentier des vertus ne deviez jamais.
C'est notre croix d'honneur, et je vous la remets. *
A ces mots imprévus, sentant son cœur se fondre,
Le jeune laboureur ne savait que répondre.
Enfin, des pleurs baignant son visage loyal :
« Oh! tu seras, dit-il, mon anneau nuptial.
Que Dieu, dans ses décrets, ou m'élève ou me brise,
Ma femme a mes enfants transmettra ta devise.
Quant à moi, j'y serai fidèle jusqu'au bout! »
Et sur la bague il lut : Loyauté passe tout.
Lc4 F'TicA7E'I{V«CITE.
Une association charitable a été instituée en 1849, par M. l'abbé Faudct, sous le titre cTœuvre des Familles. — Dix familles, se réunissant pour en adopter une, forment ce qu'on appelle une Fraternité. Un Président ou une Présidente se charge de la recette et de la distribution des secours. Chaque associé apporte une cotisation de dix centimes par semaine et peut donner, en outre, selon ses facultés, soit un supplément de cotisation, soit des subventions en aliments, bardes, ustensiles, etc., et surtout du travail. — Dés que la famille secourue peut se suffire, elle cesse d'obtenir des secours; elle peut même faire partie de l'Association fraternelle et répandre sur de plus pauvres le bien qu'elle a reçu.
La bise de décembre au soir s'était accrue;
Une femme en haillons grelottait dans la rue,
Le désespoir au cœur, le visage incliné,
Et sur son sein tari pleurait un nouveau-né.
Deux anges blonds, deux sœurs, à ses genoux placées,
Tendaient longtemps leurs mains petites et glacées,
Mais les passants étaient pauvres et peu nombreux;
Car l'aumône tombait bien rare aux malheureux.
Revenant du travail, une jeune ouvrière
S'approchait, elle entend la touchante prière,
Elle s'arrête et prend, non sans s'apitoyer,
Dans sa modeste bourse un modeste denier.
C'était bien peu de chose, et pourtant l'or d'un trône
N'aurait pas égalé, devant Dieu, cette aumône.
La généreuse enfant donnait, non pas l'espoir
D'un hochet superflu, mais de son pain du soir,
Ce pain quotidien que l'indigent espère
Et demande au Seigneur en disant : « Notre Père! »
Elle ajoutait un mot bien timide et bien doux,
Quand soudain les deux sœurs, embrassant ses genoux,
Lui prodiguent des noms d'enfantine tendresse,
Elle était reconnue, et, dans cette détresse,
Retrouvait une amie : — « Hélas! toi, dans ce deuil?
Toi, réduite à chercher ton pain de seuil en seuil?
Ton mari cependant gagnait un bon salaire;
Le ciel vous protégeait. » — « Le sort nous est contraire.
Mon mari, depuis Juin, languit à l'hôpital,
Et nous sommes sans pain depuis ce mois fatal.
Il a roulé mourant sur une barricade,
Pour avoir écouté ces gens au cœur malade
Qui, fardant l'avenir aux yeux du travailleur,
Lui disaient : « Sois plus fier ! » et non pas : « Sois meilleur !
Il lui fallut quitter l'atelier pour les suivre,
Pérorer dans ces clubs où chaque esprit s'enivre
De clameurs, de chansons au refrain menaçant,
Et de pamphlets hideux écrits avec du sang.
Cependant son patron, ma seule providence,
Avait à mes enfants donné quelque assistance.
Le combat terminé, je cours vers cet espoir;
J'arrive!... le portail est couvert d'un drap noir
Et le tambour voilé qui sourdement résonne
Précède un noir cercueil que la foule environne :
Tué ! par une balle insurgée ! ô pourquoi
Ne sommes-nous pas morts, mes trois enfants et moi ! »
— « Pauvre amie! ah! c'étaient de cruelles souffrances! »
— « Plains-moi ! je souffre plus encor que tu ne penses. Celui dont je voyais passer le corps, celui
Avec qui je perdais tout espoir, tout appui,
Avait trouvé la mort devant la barricade
Où mon mari tomba lui-même en embuscade.
"UniversTf^ BIBLIOTHECA
ioo LIVRE TROISIEME.
Ainsi, dans sa fureur, peut-être mon époux
D'un seul coup de fusil nous avait frappés tous.
Depuis lors, poursuivi par te rêve implacable,
Il ne peut triompher du tourment qui l'accable.
Il déteste son arme et ces aventuriers
Dont l'orgueil nous traîna, crédules ouvriers,
De l'atelier paisible au combat fratricide.
Il agonise enfin... Moi, sans travail, sans guide,
Pour nourrir ces enfants qui t'ont tendu la main,
J'ai tout vendu. Plus rien ne nous reste. Demain
Notre pauvre logeur, dont la pitié se lasse,
Nous reprend notre asile; on nous fuit, on nous chasse.
Tu vois bien qu'il n'est plus de Dieu pour l'indigent,
Et que la mort... » — « Tais-toi ! ; "ai quelque peu d'argent
Ne blasphème pas, prie, et tu verras encore
Que le Seigneur est bon pour celui qui l'implore. »
Dès le soir, les enfants eurent assez de pain
Pour s'endormir joyeux; car ils n'avaient plus faim.
Le lendemain la mère obtenait de l'ouvrage:
Son amie était là qui lui disait : — « Courage! »
— « Merci! » répondait-elle, et, ses pleurs l'étouffant, Elle embrassait les mains de cette noble enfant,
Qui de pourvoir à tout se faisait une étude; Enfin elle ajoutait avec sollicitude :
— « Tu n'es pas riche, toi qui nous secours ainsi ; Tu te prives pour nous. » — « Ne prends aucun souci. J'ai de riches amis qui m'ont faite opulente. Comme toi j'ai connu cette douleur brûlante
De voir de chers enfants, au teint jadis vermeil,
Livides, affamés, pleurer jusqu'au sommeil
Et puis se réveiller, dès la première aurore,
Sans obtenir le pain qu'ils réclamaient encore.
J'ai vu ma vieille mère et mes frères chéris,
Sous la tuile des toits frissonner amaigris ;
J'ai su, n'ayant plus rien, sans espoir, sans ressource,
Combien de pleurs il faut pour en tarir la source.
Tout ce qu'on peut souffrir, je l'ai souffert... Un soir,
Sur notre paille humide un ange vint s'asseoir,
Une femme, et chez nous l'espoir allait renaître.
Par l'inspiration du noble cœur d'un prêtre,
Dix ménages, les uns aisés, les autres moins,
Mais tous riches d'amour, réunissaient leurs soins
Sur des déshérités de la famille humaine.
Chacun ne fournissait que deux sous par semaine ;
Humble aumône^, et pourtant l'active charité
Sut en faire un trésor pour notre pauvreté.
Ce sont des gouttes d'eau qui font la mer si grande!
Chacun des bienfaiteurs ajoutait à l'offrande
Quelque travail, un pain, un lange à l'enfant nu :
Le conseil du plus pauvre était le bienvenu.
Fraternelle union, dont l'active puissance
Dans notre obscur asile a ramené l'aisance !
Que te dirai-je, enfin ? Quand je t'ai vue hier,
A l'abri du besoin, je marchais le cœur fier;
Nous pouvions nous suffire, et, dans notre mansarde,
Ce n'est plus désormais que Dieu seul qui nous garde,
Nos sauveurs, nos amis cherchaient, comme un trésor,
Une honnête famille à relever encor :
C'est à toi, c'est aux tiens que les mains vont se tendre ;
Le bien que j'ai reçu, je vais aussi le rendre,
J'ai ma place au conseil ; je m'asseois à côté
De ceux qui m'ont sauvée, et la FRATERNITÉ
Peut verser, par mes mains, une aumône abondante;
Car la pauvre ouvrière en est la présidente. »
Aujourd'hui vous pouvez entendre un chant joyeux Qui, d'en haut descendu, semble venir des cieux. C'est la voix des enfants de cette pauvre femme, Qui répandent à flots la gaîté de leur âme. Leur mère a du travail, leur père est rétabli; Son marteau matinal ébranle l'établi.
Le soir, s'il prend un livre auquel il est docile, Ce n'est plus un pamphlet, c'est le saint Évangile, Et soumis à celui qui nous dit : « Aimez-vous ! » Il vient chaque semaine apporter ses deux sous.
Salut, obole salutaire, Denier du pauvre, saint trésor, Toi que Dieu compte avec mystère, Cuivre plus précieux que l'or!
Anneau de l'éternelle chaîne Qui rend solidaires entre eux, Dans la grande famille humaine, I. 'opulent et le malheureux!
Salut, manne consolatrice, Qui par un bienfait mutuel, Peux seule adoucir le supplice Des fils déshérités du ciel!
Salut, encens, baume, dictame, Qu'aux humains un Dieu de bonté Laissa pour unir l'âme à l'âme, Salut à toi, Fraternité!
Sur terre enfin tu viens renaître, Non comme un mot fallacieux, O vertu, dont le divin Maître A fait un ange dans les cieux!
Par toi, ces trésors de l'aumône, Que l'homme cache et que Dieu voit, Rendront meilleur celui qui donne, Plus heureux celui qui reçoit,
Et les martyrs de la souffrance, Secourus par un saint amour, Accepteront, dans l'espérance De pouvoir donner à leur tour.
A M. de BeauvaiSj
Curé de Sainl-Thomas-i'Aquin.
LES "PETITES SŒUTIS DES TcAUV%ES.
D'humbles religieuses ont fondé, en 1849, une maison à Paris, rue Saint-Jacques, 277. Cette institution recueille de pauvres vieillards et leur donne tous les soins que la charité peut inspirer. Les sœurs n'ont pour subvenir à leurs propres besoins et à ceux de leurs pauvres d'autres ressources que la charité publique. Plusieurs refuges du même genre ont été ouverts, depuis cette époque, tant à Paris que dans les départements.
La postérité bénira le nom de Jeanne Jugan, fondatrice de cette œuvre, des deux jeunes filles qui l'ont aidée, MUes Marie Jamet et Virginie Tredaniel, et du vicaire de Saint-Servan, M. l'abbé Le Pailleur.
Avez-vous vu passer par la ville opulente Une femme, timide, à la marche tremblante,
A l'accent humble et doux ?
Les plis d'un voile noir enveloppent sa tête, Et, comme une étrangère au milieu d'une fête,
Elle s'avance parmi nous.
Si Dieu vous a donné de savoir, de comprendre Ce qu'est la chanté qui rend le cœur plus tendre,
L'esprit plus indulgent; Si le bienfait caché vibre au fond de votre âme, Entourez de respects cette pieuse femme :
C'est l'abeille de l'indigent.
Chaque jour elle sort, et, quêteuse modeste, Va pour les malheureux butiner quelque reste,
Quelque débris perdu, Ou ce pain méprisé que, d'une main avare, Les esclaves jetaient à la faim de Lazare
Lorsque le maître était repu.
Mais plus active encor que la mouche ouvrière, Elle n'attendra pas la tiédeur printanière Pour se mettre en chemin !
Elle ira par la pluie, elle ira par la neige, Afin que ces vieillards qu'elle abrite et protège Aient de quoi vivre encor demain.
Que la sainte pitié dans votre cœur s'éveille : La fleur ne ferme point sa corolle à l'abeille;
Ne repoussez donc pas Celle qui vient le soir, faible et pauvre elle-même, Tout bas solliciter, pour l'indigent qu'elle aime,
Les miettes de votre repas.
Oh! si vous connaissiez comme il faut peu de chose Pour produire beaucoup de bien!
De grossiers éléments un doux miel se compose : Bien peu suffit à qui n'a rien.
Ecoutez ce qu'ont fait trois simples ouvrières,
Sans avoir, dans leur, pauvreté, D'autre appui que le Dieu qu'imploraient leurs prières,
D'autre espoir que la charité.
C'était à Saint-Servan, aux côtes de Bretagne,
Sur un sol battu par les flots, Ces flots où l'existence avec labeur se gagne,
Où périssent les matelots.
Là, bien des vieux marins, mutilés par l'orage, N'existent plus que pour souffrir;
Bien des femmes surtout, veuves par un naufrage, N'ont plus de pain et vont mourir.
Tant de misère émut Marie et Virginie,
Deux jeunes filles de seize ans, Fortes de cette foi, de ce divin génie
Que Dieu donne aux cœurs innocents.
Leur conseil ici-bas fut un pieux vicaire,
Un cloarec de Saint-Servan; Leur aide, une voisine, âme simple et sincère,
Que l'on nommait Jeanne Jugan.
Jeanne gagnait par jour, à filer de la laine,
Un peu de pain et rien de plus.
Elle accueillit pourtant, sans mesurer sa peine,
Une femme aux membres perclus.
Un vieillard étant mort, sa veuve octogénaire
Restait aveugle et sans secours :
Ce fut de Jeanne encor la chambre hospitalière
Qui s'ouvrit à ses derniers jours.
Virginie et Marie, en prolongeant leurs veilles,
En souffrant la faim et le froid, Parvenaient à fournir le pain de ces deux vieilles
Que Jeanne abritait sous son toit.
Mais d'autres malheureux réclamaient leurs services;
Les pauvres étaient leur trésor.
Un vaste asile, ouvert par de longs sacrifices,
Reçut douze infirmes encor.
Le mal, croissant toujours, accroissait leur courage;
Le travail remplissait la nuit.
Inutiles efforts! D'un jour entier d'ouvrage
Une heure absorbait le produit.
C'est alors qu'on les vit aller en suppliantes
Chercher l'obole de la faim, Affronter les rebuts, et, saintes mendiantes,
Pour leurs pauvres quêter du pain.
Chacun les accueillit, et chacun à l'obole, Au don souvent humble en effet,
Joignit le doux sourire et la douce parole Qui changent l'aumône en bienfait.
Le linge encor manquait. C'est toi, vierge Marie,
Mère du pauvre dans le ciel, C'est toi qu'on implora ! Pour ta fête chérie
Les sœurs dressèrent ton autel.
On tendit, pour orner ta modeste chapelle,
Des iambeaux vieux et sans couleurs;
io6 LIVRE TROISIEME.
Et ces habits, qu'usa la misère cruelle, Ou lus sema de blanches fleurs.
Vierge sainte! c'était une leçon austère,
D'une triste simplicité, Que de voir resplendir ce luxe de la terre
Sur cette humaine pauvreté.
Aussi devant l'autel bien des passants prièrent;
Tu rendis les cœurs généreux; Devant tant de malheurs bien des yeux se mouillèrent,
Et les présents furent nombreux.
Grâce à toi, Vierge sainte, à Brest, à Tours, à Nantes, Cette institution aux œuvres surprenantes
Partout se propage aujourd'hui.
A ces faibles vieillards que le tombeau réclame, Outre le pain du corps offrant le pain de l'âme,
Tu donnes ton sein pour appui.
Qu'est-il besoin d'argent pour fonder les asiles ? Ne viens-tu pas toujours, dans les temps difficiles,
Lorsqu'on t'implore avec ferveur?
Ne les conduis-tu pas par d'admirables voies, Ces humbles sœurs du pauvre, envers qui tu déploies
Tous les trésors de ta faveur ?
Quelqu'un leur donne-t-il un terrain pour l'hospice ? Elles creusent le sol où sera l'édifice;
Il s'élève, il est habité.
Alors chaque ouvrier refuse son salaire, Et ne veut que l'honneur d'avoir porté sa pierre
Au temple de la Charité.
Un matin, sans secours, sans asile, inconnues, Cinq de ces sœurs du pauvre à Paris sont venues,
N'ayant que Dieu seul pour soutien.
Et de tout ce qui souffre amantes indulgentes, Ont recueilli d'abord vingt vieilles indigentes,
Elles qui ne possèdent rien.
Aujourd'hui, par leurs soins, par leur vive tendresse, Un peuple de vieillards qui mouraient de détresse
Goûtent un paisible destin.
Sous l'aile du Seigneur, en qui le pauvre espère, Tous vivent chaque jour du pain qu'à NOTRE PÈRE
Nous demandons chaque matin.
McADoAZME LoA DUCHESSE DE CHc^T^ES.
IL me souvient d'un jour d'été 5 Maumont rayonnait sous l'ombrage; Mainte amazone au fin corsage Trottait au bois avec gaîté.
Pour vous fêter, pour vous sourire, Le soleil brillait sur les monts; Fleurs de France! Je sais vos noms; Mais je n'ai garde de les dire.
L'une de vous près du Donjon S'est assise à l'ombre. Elle esquisse Busset, le hautain édifice, Qui se profile à l'horizon.
Déjà, sous cette main habile, Les créneaux menacent les deux- Au pied des murs audacieux S'abaisse le vallon tranquille.
Quel charme de tenir fixé Tout ce qui plaît, tout ce qui frappe ; D'enchaîner le jour qui s'échappe, De ressusciter le passé !
Pour animer le paysage, Y peindrez-vous un templier, Un Chabannes, preux chevalier, Un vieux Bourbon du moyen âge ?
S'il vous faut choisir un guerrier Au cœur mâle, aux traits héroïques, A quoi bon fouiller les chroniques Au delà de François Premier ?
Cherchez, en des temps de désastres, Un Amiral, cachant son nom.
Il marche au-devant du canon, Sous une nuit froide et sans astres
C'est quand les plus braves ont fui Qu'il laisse le champ de bataille, En arrachant à la mitraille Un blessé, qui fût mort sans lui.
En Normandie et sur la Loire, Cherchez aussi Robert Lefort, Qui seul, dans un suprême effort, Osait défier la victoire.
Il ne se montrait qu'au combat, Et ce n'était qu'à sa vaillance Qu'on devinait un fils de France Sous l'habit d'un simple soldat.
C'était le prince légendaire ;
C'était le héros ignoré ;
Et le chef qui l'a décoré
N'a rien su que son nom de guerre.
Donnée au soldat inconnu, Cette Croix resplendit plus belle;
Avec plus d'effroi, devant elle, Fuit le Kabyle à demi nu !
Tels sont les héros qu'il faut peindre, Vaillants fils de hardis aïeux!
Bientôt votre cœur soucieux N'aura plus de périls à craindre.
Songez qu'il revient du danger Plus illustre après son absence, Fier d'avoir vaincu pour la France, Et tout brûlant de la venger.
Vous pourrez, d'un front qui rayonne, Belle au milieu de vos enfants, Presser dans vos bras triomphants Celui dont l'amour vous couronne.
Puissent vos pinceaux plus jamais Ne peindre les scènes guerrières, Mais les beaux livres de prières, Les tableaux d'espoir et de paix!
Puisse votre main, dans sa joie, N'avoir qu'à nuancer des fleurs, Et qu'à parer de leurs couleurs L'éventail d'ivoire et de soie !
Tel j'en sais un au vélin pur, Orné de guirlandes nouvelles, Que portent, en battant des ailes, Deux oiseaux de pourpre et d'azur.
Les clématites enlacées
Y mêlent, dans leurs frais rinceaux,
L'anémone, le lis des eaux,
La passiflore et les pensées.
Vous avez eu soin d'y lier Le myosotis, fleur sacrée :
Quand les yeux vous ont rencontrée, Le cœur ne peut vous oublier !
A Marie Désirée.
LoA V-ÇUIT qAU '807(2) DE L' oALLIET^.
Qu'il fait bon sur la rive, Quand l'onde fugitive Se déroule sans bruit, Serpent d'azur qui glisse, Etincelle et se plisse, Bleuâtre dans la nuit!
La lune triste et blonde Se reflète dans l'onde, Et semble caresser Son image idéale, Comme une bouche pâle Qui demande un baiser.
Au' loin pas un murmure ; Tout dort dans la nature, L'arbre et l'oiseau perché.
Pas une herbe qui bouge, Pas une lueur rouge Dans le hameau caché.
Sur l'eau mirant ses ombres, Un rideau d'arbres sombres, Fantastique et réel, Dessine seul la grève, Où le fleuve s'achève, Où commence le ciel.
O nuit! je me rappelle Les heures où, près d'Elle, Soutenant en chemin
Sa marche cadencée,
Ecoutant sa pensée,
Et sa main dans ma main,
Nous allions sous tes voiles; Où je n'avais d'étoiles Que l'éclat de ses yeux, Où nous partions ensemble, Seuls dans l'esquif qui tremble, Entre l'onde et les deux.
La-bas, dans le silence, Le canot se balance Où nous allions nageant.
Quand fuirai-je avec Elle, Traçant sous ma nacelle Un sillage d'argent ?
Quand lui dirai-je, à l'heure Où l'astre du soir pleure Sur le soleil enfui :
« Vois cet astre qui penche; Ton âme pure et blanche Est plus pure que lui ! »
O ma joie, es-tu morte ?
Toi, dont mon cœur emporte L'ineffable tableau; Morte comme un doux rêve, Comme un flot sur la grève, Comme un souffle sur l'eau ?
Non ! il n'est rien qui meure !
Tout ce qui naît demeure, Tendant toujours au bien ; L'univers, gouffre énorme, Sous l'œil de Dieu, transforme, Mais n'anéantit rien.
Au soir, ma barque errante Sur l'onde transparente
Suivra la rive en fleurs ; Et ta tête adorée Resplendira nacrée Des nocturnes pâleurs.
O fuir! sans but, sans cesse, Dans l'ombre enchanteresse, Sous les arbres tremblants; Fuir seuls, loin de la foule, Au gré de l'eau qui coule, Tels que deux cygnes blancs !
Fuir ! l'âme à l'âme unie,
Vers la rive infinie
Où, sans compter les jours,
L'un pour l'autre on doit vivre,
Où l'amour nous enivre,
Où Dieu nous dit : — « Toujours ! »
Vichy, août 1871.
LE 'BETlCEoiU.
Le jour naît; l'orient s'enflamme; Et de loin, la voix d'une femme S'élève d'un vallon perdu.
C'est une négresse marronne Qui, sur un rythme monotone, Agite un berceau suspendu :
« Hamac tissu d'écorces fines, Qui te soulèves et t'inclines, Quand ma main vient te balancer, Endors mon enfant sur la mousse; Dans les rameaux du pamplemousse Le vent frémit pour le bercer.
« Auprès de lui, sur un jamrose Le papillon d'azur se pose
ii4 FLEURS DE FRANCE.
Pour charmer, au réveil, ses yeux; Cette émeraude qui voltige, Le Colibri, sur une tige, Sautille sans bruit et joyeux.
« La fleur, qui s'ouvre rouge et blanche Attendant son réveil, se penche Vers son berceau pour l'embaumer; Mais sa mère, attentive et tendre, L'aime, et n'a pas besoin d'attendre Qu'il se réveille pour l'aimer. »
Elle chante ainsi, la Négresse, Sous l'ombre de la nuit épaisse, Sous les feux du jour étouffant : Elle chante, et sa main rapide Balance un berceau toujours vide :
Elle est folle... et n'a plus d'enfant!
Passant, respecte ses chimères.
Ici-bas, que de pauvres mères, Seules près d'un berceau glacé, Ployant sous leur douleur cruelle, Voudraient être folles comme elle Et ne vivre que du passé!
Au R. P. Dosithée.
Abbé de la Trappe de Fonlgombault.
LES oABEILLES VU CKJUC1FIX.
Un grand Christ aux bras étendus, Tendre ami, protecteur sévère, Domine les rochers ardus Dont vous avez fait un Calvaire.
Dans le corps du saint Crucifix Un essaim d'abeilles pullule.
FLEURS DE FRANCE. us
Ainsi, père, votre cellule
Est dans le cœur du divin fils.
Sur toutes les fleurs de la terre Les mouches blondes font leur miel.
Le miel de votre vie austère N'est point ici-bas, mais au ciel.
Travaillez, ô pieuse abeille !
D'un dur labeur le prix est doux :
Et quelquefois, dans votre veille, Vous qui priez, priez pour nous !
Septembre 1869.
EXCELSIUS.
Mon âme se rappelle ou pressent, comme en rêve, Un bonheur inconnu qui la peut seul charmer. La terre est trop petite, et la vie est trop brève, Pour le désir de vivre et pour la soif d'aimer.
L'avais-je déjà vue ailleurs qu'en cette vie? Le jour où je l'aimai, je crus me souvenir; Et, pour l'aimer assez, au gré de mon envie, Il ne me suffit pas du terrestre avenir.
N'entends-je pas en moi je ne sais quelle plainte, Rumeur d'un autre monde avec douleur quitté, Ressouvenir confus d'une existence éteinte, Qui se mêle au désir de l'immortalité?
Ailleurs est la patrie; ailleurs est le rivage, D'où nous sommes partis, où nous retournerons. La terre n'est qu'un lieu d'épreuve et de passage : Nous rentrons dans la vie à l'heure où nous mourons.
n<5 FLEURS DE FRANCE.
LE CHME71 h 7</-: I>1-: SCIJ7q4%I.
A Scutari, sur les coteaux, Dans le cimetière aux grands arbres, Le croyant, fidèle aux tombeaux, Prie et rêve, assis sur les marbres.
Sous l'ombrage un gazon plus frais Verdit autour des blanches tombes, Et, dans les antiques cyprès, Nichent des essaims de colombes.
L'oiseau de l'Orient, Boulboul, Doux rossignol, y fait entendre Aux pieux rêveurs de Stamboul Sa voix mélodieuse et tendre.
Nulle part le ciel n'est plus pur.
La cité reine des deux mondes Y rayonne, entre un double azur :
En haut les cieux, en bas les ondes.
Au loin glissent mille vaisseaux, Caïks, tartanes, balancelles, Pareils à de puissants oiseaux, Ayant des voiles au lieu d'ailes.
Du Fanar à la Corne d'or, S'élève la rumeur lointaine De tout ce qui prend un essor Dans cette immense ruche humaine.
Le soleil darde ses reflets
Sur les toits blancs, sur les coupoles ;
Et l'albâtre des minarets
Semble couronné d'auréoles.
Là-bas, tout est lumière et bruit; Tout se meut, rayonne et s'élance ;
Ici, le jour à peine luit; Tout est solitude et silence.
Dans l'ombre des cyprès tremblants Et des cèdres au vaste dôme, Une femme, en longs voiles blancs, Passe sans bruit, comme un fantôme.
Elle marche et tremble en marchant ; Elle s'en va, tête penchée, A travers les tombeaux, cherchant La place où sa fille est couchée.
Elle arrive au lieu des douleurs, Incline son front et le pose Sur un tertre embaumé des fleurs Du jasmin et du laurier-rose.
De lis jaunes, frêle trésor,
Elle orne la tombe nouvelle,
En disant tout bas : — « Urnes d'or,
Répandez vos parfums sur Elle ! »
C'est ainsi qu'elle vient s'asseoir Sous le même arbre, au cimetière, De l'aube à la nuit, sans pouvoir Trouver des pleurs sous sa paupière.
Les yeux rougis de désespoir, Sans pleurs, elle arrive à l'aurore ; Le rossignol chante le soir, Et ses yeux restent secs encore.
Un Santon, près d'elle attentif,
Lui dit en passant : « Femme blanche,
Entends-tu cet oiseau plaintif,
Qui gémit là-haut sur la branche?
« C'est pour toi qu'en ces bois caché Boulboul chante au sein du feuillage ;
n8 FLEURS DE FRANCE.
Boulboul, c'est L'âme sans péché D'une vierge morte avant l'âge ! »
Le chant de l'oiseau fut un miel Pour ce cœur ulcéré d'alarmes; Elle leva les bras au ciel, Et longtemps coulèrent ses larmes...
Chante, Poète aérien, Dans l'ombre où sont les mausolées; Chante ! les pleurs font tant de bien Au cœur des mères affolées !
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