‹ Poèmes et poésiesChapitre 15 sur 43 · LETTRES DÉCHIRÉES · texte numérisé non relu

LETTRES DÉCHIRÉES

Tu le veux! il le faut. Tes lettres adorées, Je les embrasse avant de les anéantir.

En milliers de fragments les voilà déchirées; Je suis au bord du fleuve ; il va les engloutir.

FLEURS DE FRANCE. i+7

Ces pages, que ta main, que ton cœur a tracées, Pourquoi me défends-tu de les garder toujours? Elles me racontaient ta vie et tes pensées ; Elles me témoignaient nos constantes amours.

Je t'obéis ! le vent qui passe les emporte, Ces débris échappés, loin de mes doigts tremblants, Et, selon que la brise est plus faible ou plus forte, Ils volent au hasard, légers papillons blancs.

Gardant quelque syllabe empreinte sur leur aile, Ils vont, et si l'un d'eux pouvait me revenir, Peut-être, en épelant cette trace fidèle, Dans un mot du passé je lirais l'avenir.

Mais non! ils sont partis et, dans l'onde, en silence, Retombent un par un les frêles fugitifs. On dirait, à les voir, sur l'eau qui les balance, Emportés au courant, mille petits esquifs.

Ah! si du moins le cours de la rivière lente Les entraînait vers toi, je dirais : — « Hâtez-vous! Fuyez ; portez là-bas, jusqu'aux pieds de l'absente, Et mon cœur et ma vie et mes vœux les plus doux! »

Mais un léger fragment dans l'herbe du rivage, Hésitant à partir, s'arrête encore un peu, Et fait luire à mes yeux un souriant présage : Il contient nos deux noms unis dans un adieu.

Puisse le temps de même, en nos brèves années, Vers le port inconnu nous entraîner tous deux, Au même frêle esquif livrant nos destinées, Sous les cieux incertains, sur les flots hasardeux !

Puissions-nous vivre ensemble, ensemble disparaître, Et dans le même instant, loin du monde agité, Ensemble nous confondre aux pieds du divin Maître, Réunis dans la vie et dans l'éternité!

6 août 1874.

i+8 !• LEURS DE FRANCE.

LcA CII&1ÏÇS0V-C QUE J'QiUME.

Lucrcti.i Davidson écrivit ces vers.i quinze ans; elle en avait dixsept quand elle mourut. Sa chanson préférée était V Adieu à la harpe, de Thomas Moore.

Quand le voile du soir, tombant autour de nous,

Couvre les cieux et les prairies 5 Quand nul bruit n'interrompt eu repos triste et doux

Et ne trouble nos rêveries;

Quand le flambeau des nuits est pur et glisse au loin Les réseaux blancs de sa lumière;

Quand ce calme sommeil dont le monde a besoin Plane sur la nature entière;

Quand mon âme est plus libre et monte avec douceur Loin du monde et loin de moi-même;

Prends ta harpe éloquente et chante-moi, ma sœur, Chante-moi la chanson que j'aime!

Chanson qui fait vibrer les fibres de mon cœur

Ainsi que la harpe sonore, O pleurs harmonieux! ô céleste langueur!

Chante, ma sœur, oh ! chante encore !

Sacrilège celui qui chanterait le jour

Cette hymne suave et sereine, Qu'un ange sur son aile apporte avec amour

Et parfume de son haleine.

Ma sœur, si tu survis pour me voir sommeiller Dans le champ du repos suprême,

N'y reviendras-tu pas, le soir, t'agenouiller, Et chanter la chanson que j'aime ?

A Charles Chaut ar à.

LE SOI% ciTT^ÈS L'Ol^cAGE.

Jusqu'au soleil couchant le jour fut orageux; Dans les airs, tantôt purs et tantôt nuageux, Le vent se déchaînait; l'eau tombait par rafales; Puis l'éclat du soleil, dans de bleus intervalles, Soudain glissait brûlant et réchauffait les cieux ; Puis revenaient l'orage et les vents pluvieux.

Voici le soir. Le ciel, lassé de la tempête, S'éclaircit; un rayon dore là- bas le faîte Des bois, des toits de chaume, et leurs vitraux étroits Se parent tout à coup de la splendeur des rois.

Le vallon rafraîchi joyeusement végète ;

L'écho s'égaye et rit au son de la clochette

Du troupeau qui revient; la chanson du berger

S'élève des vallons, jouet du vent léger;

Puis le rire éclatant de quelque villageoise,

Puis l'Angélus qui tinte au vieux clocher d'ardoise.

Un mélange lointain de bêlements, d'abois,

De ruisseaux murmurants, de brises dans les bois,

Tous ces bruits confondus forment des harmonies,

Qui vont affaiblissant leurs gammes infinies,

Pour assortir les tons de l'hymne universel

Aux vapeurs dont le soir enveloppe le ciel.

Au jour éteint la nuit succède monotone ;

Dans l'air, pour un instant, la phalène bourdonne.

J'entends le cri plaintif de l'orfraie, un oiseau

Qui s'éveille et qui tremble au fond d'un arbrisseau,

Les aboîments d'un chien qui montent dans l'espace,

Enfin le pas tardif d'un laboureur qui passe...

Et la dernière brise emporte un dernier bruit.

Chaque étoile, à son tour éclose, aux cieux reluit;

iSo l' LEURS DE FRANCE.

Tandis que, dans Le fond du vallon solitaire, Luc lampe s'allume, étoile de la terre. Mon regard s'y repose, et, par la nuit déçu, Croit toucher le rayon tout là-bas aperçu.

Tel, en nos jours éteints qu'envahit l'oubli sombre, Quelque point lumineux survit et perce l'ombre. On le voit, on le touche et, du fond du passé, Il brille, souvenir tendrement caressé.

Souvent bien des vallons, dans la nuit incertaine, S"espacent entre nous et la lueur lointaine; Mais l'oeil de la pensée, avec tranquillité, S'arrête et se complaît à sa douce clarté.

Au poète agreste

atCHJLLE £MILLIEÏ\.

Vous aimez la verte nature Et le calme animé des bois.

Sous leur ondoyante ramure, Pour vous, la brise qui murmure A de mystérieuses voix.

Quand le premier zéphyr se glisse Sur les fleurs roses des buissons, Vous entendez avec délice Un léger Sylphe, en leur calice, Chanter de suaves chansons.

Au bord de la source argentine Où l'herbe se mire dans l'eau, Vous voyez la bleuâtre ondine, Qui roule, d'une main lutine, Les cailloux polis du ruisseau.

Vous saisissez jusque sous terre Des chants de nul autre entendus;

Soupirs du gnome solitaire Qui, dans les bois avec mystère, Garde les vieux trésors perdus,

Partout, aux forêts, sur la grève, Dans l'onde, la terre et les cieux, Evoquant ces enfants du rêve, Troupe aimable qui vous enlève Dans un monde mystérieux.

Pour vous chaque herbe cache un drame :

Tout se transforme à chaque pas ;

A travers un prisme de flamme,

Vous voyez, dans chaque être, une âme

Que le vulgaire n'y voit pas.

Et moi, dans votre poésie,

Dans vos chants toujours purs et frais,

Je respire, à ma fantaisie,

Des fleurs l'odorante ambroisie;

J'écoute le bruit des forêts.

Chaque vers, qui s'enlace et penche Dans cet harmonieux faisceau, Me semble une ondoyante branche Où luit mainte fleur rose et blanche, Où gazouille maint nid d'oiseau.

Balancé par leur mélodie, Je songe aux riantes couleurs Des pommiers de ma Normandie, Berçant à la brise attiédie Leurs rameaux parfumés de fleurs.

Oh ! faites-moi rêver encore !

Faites-moi me ressouvenir, Aux chants de votre voix sonore, Que bientôt les fleurs vont éclore, Que le printemps va revenir.

iS2 FLEURS DE FRANCE.

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