‹ Poèmes et poésiesChapitre 16 sur 43 · MYSTÉRIEUSE · texte numérisé non relu

MYSTÉRIEUSE

Au bord de la prairie, La pervenche fleurie Qui s'entr'ouvre au matin, Étoile de la terre, Vit et meurt solitaire, Sans plaindre son destin.

En son naïf langage, Le rossignol sauvage Gazouille au fond des bois; Sans chercher qui l'écoute, Il fuit loin de la route; Dieu seul entend sa voix.

Vous êtes la fleur pure, Dans la forêt obscure Le rossignol enfui ; Sous l'ombre qui vous cèle, Vous fleurissez comme elle, Vous chantez comme lui.

Dans votre solitude, Vous n'aimez de l'étude Que ce bonheur si doux De voir, formes chéries, Vos vagues rêveries Voltiger devant vous;

Ou, quand le deuil vous ronge, D'azurer, dans un songe, Le ciel de l'avenir; D'évoquer, pour une heure, Soit qu'il rie ou qu'il pleure, Le pâle souvenir,

Ce fantôme incolore Pareil au météore, Qui, sous les nuits d'été, De son léger phosphore, En voltigeant, redore Le marais attristé.

Timide et retirée, De vous même ignorée, En secret vous chantez, Sans chercher à connaître Si vos vers doivent être Seulement écoutés.

Pourtant votre voix tendre Au cœur sait faire entendre L'écho de vos douleurs, Et la flamme qui crée Brille en vous, épurée Au baptême des pleurs.

Chantez ! chantez, poète,

Tant qu'une voix secrète,

Dans votre âme de feu,

Tout bas vous dira : « Chante! »

Car cette voix touchante,

Qui parle en vous, c'est Dieu !

Lq4 rflOSE MOUILLEE.

TRADUIT DE W. COWPEU.

L'orage, ce matin, avait tout noyé d'eau

La rose dont Anna fît présent à Marie,

Et la fleur, succombant sous l'humide fardeau,

Penchait sa belle tète inondée et meurtrie.

Voyant son urne pleine et ses feuilles en pleurs, Je songeais, moi rêveur, qu'elle pleurait peut-être Les boutons qu'elle avait laissés, non sans douleurs, Sur le buisson joyeux où le ciel Ja fit naître.

Alors je la saisis; car elle n'offrait pas Un gracieux aspect, ainsi morne et tachée; L'agitant rudement, trop rudement, hélas! Je l'effeuille, et soudain la terre en est jonchée.

Tel est pourtant le rôle insensible et moqueur Que souvent nous jouons près d'une âme souffrante, Sans crainte de heurter et de briser un cœur Que domine déjà la douleur dévorante.

Cette élégante rose, agitée un peu moins, Sous les yeux de Marie aurait encor pu luire; Et les pleurs, essuyés avec de tendres soins, Peuvent être suivis quelquefois d'un sourire.

a*U70iMV£E.

Adieu, riantes matinées

De tant de splendeurs couronnées,

Chants d'oiseaux si doux au réveil;

Adieu ! — L'aurore taciturne

Se voile du brouillard nocturne ;

Le matin n'a plus de soleil.

Tout est sombre et mort dans l'espace, Il pleut! Un corbeau crie et passe, A travers les bois dépouillés; Puis le vent froid, dans les ramures, Avec de gémissants murmures, Sème les feuillages rouilles.

Mais voici que, perçant la brume, Un rayon fugitif rallume

De plus éclatantes couleurs; Sur les branches où l'eau scintille, Jette des diamants, et brille, Comme un sourire dans les pleurs.

Soudain l'herbe au soleil rayonne, Les arbres, jaunis par l'automne, Semblent vêtus de pourpre et d'or; Mille oiseaux gazouillants s'élancent, Et, dans l'air épuré, balancent Leurs ailes humides encor.

Partout des toiles d'araignées,

De pluie et de brouillard baignées,

Tremblent sur les buissons mouvants;

Leurs dentelles, d'argent filées,

Resplendissent tout emperlées,

A la moindre haleine des vents.

Sur le ruisseau, qui le reflète, Le rayon glisse et se projettej A travers les grands peupliers ; Dans sa lumière qui poudroie., Un flot de moucherons tournoie, Volant et dansant par milliers.

Mais tout, bientôt, se décolore,

L'hiver plus affamé dévore

De nos champs les trésors jaunis.

Dans le bois la vie est éteinte,

Les oiseaux n'ont plus qu'une plainte,

Pour pleurer leurs amours finis.

Chaque fois que leurs plumes blanches Effleurent, en passant, les branches, Quelque feuille en tombe toujours; Chaque feuille morte, avec elle, Emporte, parcelle à parcelle, Leur allégresse et les beaux jours.

i s<5 FLEURS DE FRANCE.

Ainsi de nous : lorsque notre âme

A vu se refroidir sa flamme,

Se voiler son ciel irisé;

Quand notre plus intime libre

Au vent des douleurs tremble et vibre,

Comme un luth à demi brisé,

Si quelque rayon d'espérance De notre profonde souffrance Perte, un moment, l'obscurité, Soudain, tout s'anime, tout aime, Et tout s'illumine, en nous-mème, De vie et de sérénité!

Mais, bientôt, la douleur plus sombre Épaissit la tristesse et l'ombre, Sur notre cœur plus abattu.

Le rayon meurt, la feuille tombe; C'était le ciel, et c'est la tombe :

Bonheur qui fuis, où t'en vas-tu ?

CT^ETUSCULE.

VOICI l'heure où le soir commence.

Au loin, dans la vallée immense.

Tout est ombre, silence, amour.

La brise fraîche et frémissante Court en frisson sur chaque plante :

C'est le dernier soupir du jour.

Puis l'horizon lointain s'efface,

Et l'ombre gigantesque embrasse

Les espaces silencieux.

La nuit, l'une après l'autre, sème

Les perles de son diadème,

Sur le manteau d'azur des cieux.

Que songer est doux à cette heure !

Aucun soupir du vent n'effleure L'herbe qui croît dans les sillons; La fleur s'endort sous l'ombre douce,

i s» TRISTIA.

F.t l'on entendrait dans la mousse Respirer l'oiseau des vallons.

Le calme des heures nocturnes Nous laisse, en nos cœurs taciturnes, Revoir nos beaux jours révolus; Et dans nos lentes rêveries Surgissent les formes chéries De ceux qui ne reviendront plus.

A S. A. K. M*r le comte de Paris.

LqA aiOTiT T>U T>UC TJ' OT^LÉcAV^S.

ij Juillet 1842.

Purpureos spargam flores, animamque nepotis His saltem accumulera demis, et fungar inani Munere.

Virgile.

D'où vient tant de stupeur ? pourquoi ces cris d'alarmes? Où courez-vous ainsi de douleur égarés?

— Si vous êtes humain, passant, plaignez nos larmes, Si vous êtes Français, à genaux, et pleurez!

C'est là ! dans cette étroite et chétive demeure, Un jeune homme est couché, pâle, couvert de sang. Il ne reconnaît pas une mère qui pleure Et le réchauffe en vain sur son cœur impuissant.

Il ne soulève pas sa livide paupière Devant ses sœurs, son père et ses frères en deuil; Et le Dieu qui rejette ou reçoit la prière Environne son front des pâleurs du cercueil.

Les médecins, usant leur stérile science Sur ce corps malheureux brisé par le trépas,

Et dans un art borné cherchant une espérance, Sentent venir la mort qu'ils ne retardent pas.

Rassemble dans ton fils les restes de la vie, Réchauffe-le d'amour, ô mère de douleurs ! Sa tète à tes baisers ne serait point ravie, Si l'on ressuscitait par l'amour et les pleurs.

Vous, ses frères, ses soeurs, contemplez son visage ; Couvrez bien de baisers son front pâle et glacé; Gravez bien dans vos coeurs sa déplorable image : Pour la dernière fois vous l'avez embrassé.

Toi, père infortuné, qui demeures stoïque Et murmures tout bas : — « Encor, si c'était moi ! » Contiens ton désespoir dans ton âme énergique; Ton pays te contemple, il a besoin de toi !

Et toi, sainte patrie, ô France souveraine ! Viens mêler à ce deuil tes larmes et tes cris; Car ce père est ton Roi, cette mère est ta Reine, Ce mourant est le fils de ton Roi! c'est ton fils !

Viens fléchir si tu peux la colère céleste ; Prie, afin que le ciel prenne en pitié ton sort... Mais non ! résigne-toi sous ton destin funeste, France, ton fils se meurt ! France, ton fils est mort !

Prince, dans ta cruelle et sanglante agonie, Lorsque tu relevais ta paupière ternie

Que le trépas enveloppait, Quel brûlant souvenir vint t'assaillir encore, Au penser douloureux de ta brillante aurore

Et du beau jour qui t'échappait?

Voyais-tu cette France, éclatant héritage, Qui déjà se montrait fière de son partage Et te glorifiait aux yeux du genre humain, Supplier l'Eternel de ses mains consternées,

i6o TKISTIA.

N'osant pas croire, après d'aussi belles journées, A ce funèbre lendemain?

Puis, voyais-tu passer, ainsi que dans un rêve, Tes frères éplorés, ton père qui soulève

Ce front, son espoir, qui n'est plus, Et ta mère et tes sœurs, se vouant en victimes, Prodiguant à tes pieds, ces chrétiennes sublimes,

Des pleurs et des vœux superflus?

Ne l'appclais-tu point, ton épouse adorée, Qui là-bas t'attendait, d'espérance enivrée, Tandis que nous pleurions ici ton sort cruel ; Et qui, pour le malheur toujours pieuse et bonne, Répandait, en ton nom, les trésors de l'aumône, Qui te seront comptés au ciel?

Ne les cherchais-tu pas, sur ta funèbre couche, Ces royaux orphelins, que ta mourante bouche

Eût voulu presser et bénir, Frêles berceaux, pareils au berceau de Moïse, Qui roulent emportés par la vague insoumise,

De flots en flots vers l'avenir?

Sombres décrets du sort, fin terrible et cruelle! Quoi donc ! lorsque d'Anvers la haute citadelle Tonnait, rebelle encor, contre la liberté; Et lorsqu'un des premiers à l'assaut des murailles, D'Orléans s'élançait, les balles, les mitrailles, Les boulets l'auront respecté!

Lorsque le choléra sévissait dans nos villes, D'Orléans, le premier, parcourant les asiles

Où le mal vainqueur triompha.

Aura, sur les mourants aux fétides haleines, étendu ses deux mains d'or et de pitié pleines,

Comme Bonaparte à Jaffa !

Quand l'Afrique, lionne en son antre forcée, Se dressait contre nous sanglante et courroucée,

Il aura de sa rage enchaîné les éclats, Et, des Portes-de-Fer forçant l'étroit passage, Il aura stupéfait, par son jeune courage, Les scheiks belliqueux de l'Atlas!

Les dangers, la fatigue et la peste et la guerre, Il aura tout bravé, pour qu'un hasard vulgaire

En quatre heures le fît périr !

Dieu juste ! était-ce ainsi, grand et plein d'espérance, Que le fils du pays, que l'orgueil de la France,

Que d'Orléans devait mourir!

Mourir tombé d'un char au bord d'une avenue, Sous un toit ignoré, dans une chambre nue, Quand on a des palais riches de souvenir; Mourir jeune et vaillant, sur le seuil de sa gloire, Quand on a devant soi le trône et la victoire, Quand on est roi de l'avenir !

Grande âme, que la mort en un jour a fauchée, Sur les muets débris de ta vie ébauchée,

Sommeille en paix dans ton cercueil ! Tout notre amour pour toi sur tes enfants retombe ; La haine des partis se brise sur ta tombe,

Comme le flot sur un écueil.

Quand ton ombre déjà s'envolait dans l'espace, L'as-tu vu, ce Paris où tout glisse et s'etïace,

Devenu triste pour toi seul, Sortir spontanément de son insouciance, Et, famille éplorée, affluer en silence,

Pour te suivre dans ton linceul ?

Est-ce un roi tout-puissant qui, morne et tête nue, Escorte à pied ton corps, dans la longue avenue,

Par tout ce peuple environné?

Non; c'est un père en deuil qui va, l'àme navrée, Et que tous ses enfants suivent, foule éplorée,

Au convoi de son premier-né.

C6a TRISTIA.

Plus d'ordre, ni de rangs, ni de froide étiquette! La foule se confond, abattue et muette,

Dans le calme de la douleur.

Le pauvre, le puissant, l'ouvrier, le ministre, Se pressent, consternés par ce destin sinistre,

Tous égaux devant le malheur!

Tous! même ces soldats endurcis p.ir la guerre, Qui, jusqu'à Mouzaïa, te suivirent naguère,

Vieux compagnons de tes exploits, Et s'étonnent de voir, sur leur longue moustache, Deux larmes, qu'à leurs yeux ton sort fatal arrache,

Rouler pour la première fois.

Grande ombre, dors en paix ! cette tristesse immense Est un garant certain d'amour et de clémence :

Un ciel plus pur nous est promis.

Sur ton cercueil la France a fait un vœu sublime, Un pacte, pour veiller d'un accord unanime

Autour du comte de Paris.

Grande ombre, dors en paix! les fastes de la gloire De ton destin trop court raconteront l'histoire

A ton enfant qui sera roi, Pour qu'il répande alors sur la France qui l'aime, Au delà des bienfaits qu'elle attend de lui-même,

Tous ceux qu'elle attendait de toi.

16 Juillet 1842.

oA UV-QE 71E/CNCE éMoA'RJY TiE.

Puisqu'aujourd'hui ton front n'a plus d'autre couronne

Que la couronne des vertus, D'autre éclat que celui dont le ciel environne

Les saints par le martyre élus;

Puisque cet océan où s'engloutit la France T'a ballottée à tous ses flots ;

Puisqu'il couvre aujourd'hui de son indifférence Le murmure de tes sanglots;

Courtisan du malheur, je m'unis à ta plainte;

Reine, avec toi je veux pleurer!

Adorateur pieux, j'élève pour la sainte

L'autel où je viens t'honorer.

A tous les désespoirs tu fus prédestinée ;

Tu n'existas que pour souffrir, Que pour voir chaque jour, 6 noble infortunée,

La tombe autour de toi s'ouvrir !

Des Français trop aimés l'inconstance et l'envie

Ont accumulé tes malheurs.

Par eux, tous les revers ont éprouvé ta vie';

Par eux, tu connais tous les pleurs.

Dans ton exil encore, ô Marie-Amélie !

De leurs fureurs tu te vengeais.

En priant Dieu qu'il prît en pitié la folie

De ceux qui furent tes sujets.

Triste, mais résignée, au Seigneur en offrande

Tu donnais ton cœur abattu; Et l'univers doutait laquelle était plus grande,

Ton infortune ou ta vertu.

Tu semblais n'avoir plus à souffrir d'autre épreuve ;

Après ton bonheur écroulé, Il n'en restait plus qu'une... oh! pleure, auguste veuve,

Sur le tombeau de l'exilé!

Pleure, 6 toi qui jamais avec indifférence N'as vu couler les pleurs d'autrui !

Souffre, ô toi qui jamais n'as laissé la souffrance Implorer en vain ton appui !

Seule, te voilà seule après ce grand orage,

Debout encor près d'un cercueil ; Comme si tu n'étais échappée au naufrage

Que pour pleurer ce dernier deuil.

iC+ TRISTIA.

Toile et moins triste on voit la croix du Colisée, Témoin des sanglants souvenirs,

Dresser sa tète sainte et par le temps brisée Sur la poussière des martyrs.

2 Septembre 1850.

A Mv le duc d'Aumale.

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