SUR LA PERTE DU DUC FRANÇOIS DE CUISE SON DERNIER FILS
Comme un lis, inclinant son urne de satin Que nul insecte impur n'effleura de son aile, S'entr'ouvre mollement aux rayons du matin, Il allait élégant et frêle.
Blond comme un épi mûr tout gonflé de froment, Qui se courbe alourdi sur sa tige élancée, Fier et doux, il penchait, souriant tristement, Son front que chargeait la pensée.
Aussi bleu que le ciel et comme lui profond, Son œil s'illuminait d'une lumière étrange; Et quand ce vague éclair étincelait au fond, Son âme y passait comme un ange.
Il avait la fraîcheur de tout ce qui vit peu, Cet éclat transparent de la rose sauvage, De la neige au soleil ou des cierges en feu ; Et l'on voyait sur son visage
Je ne sais quoi de tendre et d'immatériel ; Son pays n'était pas dans cette vie arrière; On eût dit qu'il était appelé vers le ciel, Par la voix sainte de sa mère.
Hélas ! elle a revu ses enfants tour à tour : Celui qu'elle pleura trois ans sur cette terre,
Celui qu'après trois ans elle ôte à votre amour, O cœur désormais solitaire !
Puisant à pleines mains dans votre cher trésor, La mort vous avait fait large part de souffrance; Mais vous lui pardonniez ; car vous gardiez encor Cet enfant, suprême espérance.
Vous-même lui versiez cette amère liqueur, La science, y mêlant le miel qui la tempère. Au fils de votre sang vous donniez votre cœur, Et vous étiez deux fois son père.
Il allait être un homme, un savant, un soldat. Son brillant avenir vous payait votre peine; Vous réserviez pour lui le sabre de combat Qui fit votre gloire africaine.
Vous embrassiez, d'un œil ardent et paternel, Ce front pur, votre amour, votre espoir, votre crainte Et vous disiez : — « Non ! Dieu n'est pas assez cruel Pour l'arracher à mon étreinte ! »
Trois jours après, l'orage, avec un seul frisson, A soufflé sur le lis, frêle et brillante proie; Il a brisé l'épi, dévasté la moisson,
Et fait un deuil de votre joie.
Pleurez, Prince ! Accusez le ciel de cruauté, En vous-même attisez le feu qui vous consume. Videz, avec une acre et sombre volupté, Le calice de l'amertume.
Pleurez, mais élevez vers ce ciel en courroux Vos yeux rougis, vos mains par la fièvre brisées. C'est là-haut qu'elles sont, qu'elles veillent sur vous , Ces trois âmes divinisées.
Dans vos rêves, la nuit, vous les verrez venir; Vous leur demanderez quel chemin il faut suivre,
i66 TIUSTIA.
Et les rejoindre un jour sera votre avenir : C'est la mort qui vous fera vivre.
Navré, mais retrempé par te flot des douleurs, Insensible à la gloire, impassible au martyre, Vous vivrez pour la France et, si Dieu voit vos pleurs, La foule vous verra sourire.
Vous marcherez stoïque avec ce masque au front, Puissant par la parole et la plume et les armes, Et ceux qui vous verront si grand vous envîront, O vase d'or rempli de larmes!
Juillet i07-«
LE 70m<BEQAU T)U TETIT EC^FcA^T.
La fleur s'ouvre au matin sous le givre qui brille, Et le premier rayon du soleil la ternit; L'oisillon, trop pressé de briser sa coquille, Tombe et meurt épuisé dans le duvet du nid.
Le vaisseau, qui partait pour son premier voyage, Sombre sur un écueil et périt dans le port. Tel, sans avoir vécu, frêle oiseau de passage, L'enfant ploya son col sous l'aile de la mort.
Et l'on ne chargea pas sa tombe d'une pierre, On ne la décora que du gazon des bois, Et du saule qui pleure, et des rameaux du lierre Qui s'enlacent autour d'une légère croix.
Quand au ciel printanier reverdissent les branches, L'arbre, sur l'enfant mort, s'arrondit en berceau ; La cigale y babille et les colombes blanches Viennent, le soir, gémir au-dessus du tombeau.
La croix, symbole aimé, la croix, seule espérance, Etend sur lui ses bras, comme pour le bénir.
La même heure sonna sa mort et sa naissance, Et sur terre avec nous mourra son souvenir !
Prodiguons-lui les fleurs que le printemps ressème; S'ouvrir et s'effeuiller, voilà tout leur destin. Les fleurs sont de l'enfant le fugitif emblème : Il naquit pour un jour et mourut au matin.
Et peut-être... qui sait? cette humble pâquerette, Etoile du printemps, dont s'émaillent les prés, Est la trace ici-bas de l'âme qu'on regrette, Et qui passe, invisible à nos yeux éplorés !
Et ce myosotis à la teinte plus pâle, Que la nuit a formé de rosée et d'amour, Qui semble réfléchir tous les feux de l'opale, Triste comme la vie et pur comme le jour,
C'est peut-être un soupir, ineffable mystère,
Qui, sorti du tombeau triste et silencieux,
Se revêt, en passant, des couleurs de la terre,
Et, fleur, monte du moins en parfum vers les cieux.
oA L'câzME DE 9AqA z\>lET{E.
Du haut de ces blanches étoiles, Du fond de ces mondes rêvés, Endormis sous d'éternels voiles, Que l'homme n'a point soulevés ; Quelque part que soit ta demeure, Chère Ame, si tu sens l'émoi Du passé qu'ici-bas je pleure, Ma mère ! oh ! réponds-moi !
Ne m'as-tu point dit, en ce monde, Que, même au delà du trépas, Ta tendresse ardente et profonde Avec toi ne périrait pas?
S'cst-il flétri comme une rose, Cet amour, ma rorce et ma toi?
N'en reste-t-il plus quelque chose?
Ma mère! oh! réponds-moi!
Il m'échaufTe encor de sa flamme, Le suprême éclair de ton œil, Où ;'ai vu resplendir ton âme A travers la nuit du cercueil.
De ce regard, chère exilée, Rien ne survivrait-il en toi, Là-haut, où tu t'es envolée?
Réponds ! oh ! réponds-moi !
De ta voix, navrante harmonie, J'entends encor le faible adieu, Dans les luttes de l'agonie Vibrer, comme un appel à Dieu.
Oh ! de cette musique enfuie, Rien qu'un son ! rien qu'un mot de toi ! Si le cœur aime après la vie, J'écoute!... oh! réponds-moi!
Quand midi pèse sur la plaine, Quand le couchant luit embrasé, Quand de la nuit la douce haleine Gémit avec mon cœur brisé; A l'heure où les songes funèbres, Dans leur beauté, dans leur effroi, S'élèvent du fond des ténèbres, Chère âme ! réponds-moi !
Par notre joie et nos alarmes,
Par nos vœux que nous unissions,
Par nos pleurs même, non sans charme
Lorsqu'ensemble nous les versions,
Si, dans une éternelle aurore,
Les âmes, où règne la foi,
Se doivent réunir encore, Réponds ! oh ! réponds-moi !
Ni dans l'espace, ni sur terre, Rien n'a vibré, rien n'apparaît.
Tout est solitude et mystère...
Oh! si tu gardes ton secret, Que dois-je attendre du ciel même?
Par pitié ! parle, éveille-toi, Ma mère, m'entends-tu? — je t'aime!
Réponds-moi! réponds-moi!...
c4 SMcAT^IE DESIREE.
COMME elle fait briller aux yeux.
La muse, dans mon cœur éclose, ha soie et /' or dont se compose Son vêtement capricieux !
Sur son front pur et gracieux Que faut-il que ma main dispose?
Est-ce un riant bouton de rose; Est-ce un diamant précieux ?
Non! cette couronne sacrée Qui complétera les atours De ma Muse fraîche et parée,
C'est ton doux nom, mes seuls amours, Ton nom que j'aime, S Désirée, Ton nom que f aimerai toujours.
A la Société des Bibliophiles français.
. LoA cBIcBLIO'THÈQJJE.
Je viens revoir encor l'asile où vous dormez, Vieux livres, vieux amis, chers et doctes fantômes. Je viens me consoler au milieu de vos tomes : Vous seuls ne changez point, ô mes amis aimés!
On vous rouvre à la page où l'on vous a fermés; Vous contez votre histoire ouvous chantez vos psaumes; Peuples et rois, tout meurt! Vous gardez vos royaumes, Et du même parfum vous restez embaumés.
J'aime vos vieux vélins; j'aime vos marges blanches; Je respire incliné la senteur des vieux jours; J'admire avec respect la rougeur de vos tranches ;
J'y crois voir une bouche aux éloquents discours; Et, d'un doigt filial, j'ouvre ces lèvres franches, Qui me parlent sans bruit et m'instruisent toujours.
Lvî TRISTESSE DE moAT^lE.