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ÉLÉGIE

COURONNÉE PAR l'aCADÉMIE DES JEUX FLORAUX.

Rameau vert, qu'à l'église une sainte parole

Vient de bénir, De la joie ou des pleurs m'offres-tu le symbole

Dans l'avenir ?

Es-tu fils du rameau que la colombe en marche,

Par un beau soir, Rapporta comme emblème aux habitants de l'Arche,

Rameau d'espoir?

Ou viens-tu de ce buis qui penche au cimetière

Son front en deuil, Et de nos morts aimés ombrage la poussière

Dans le cercueil ?

Mais non! à ton aspect c'est l'espoir qui doit naître, Et non l'effroi :

LA FOI. il

Aujourd'hui, dans Sion, Jésus, le divin maître, Rentrait en Roi;

Le feuillage et les fleurs jonchaient sa trace aimée,

Et chaque Hébreu Etendait son manteau sur la route embaumée,

Aux pieds du Dieu.

Rameau bénit au nom du saint Fils de Marie,

En qui j'ai foi, Rappelle-moi le jour de la Pâque fleurie,

Sacré pour moi.

Qu'une tendre pensée à tes feuilles s'attache

Dans mon esprit; Couronne le vieux cadre où la Vierge sans tache

Prie et sourit.

Protège mon sommeil, donne-moi d'heureux songes,

Jusqu'aux instants Où, pour moi, de quitter la terre et ses mensonges

Viendra le temps.

Alors dans l'eau bénite on trempera ta feuille,

Et chaque ami, Rêveur, aspergera la terre qui recueille

L'homme endormi.

Si mon départ suprême éveille quelque plainte,

Quelques douleurs; Si de rares chrétiens aux gouttes de l'eau sainte

Mêlent des pleurs,

Rameau cher et sacré, parle à ces âmes sombres

De pur amour; Dis à ces cœurs brisés qu'ici-bas sont les ombres,

Là-haut le jour.

Toi qui fêtas en roi, dans sa marche adorée, Le Dieu mortel,

Présage encor l'espoir et fête aussi l'entrée D'une âme au ciel.

A Eugène Muller.

T)aAV^S LE 'BOIS.

La matinée est tranquille; Le grillon chante aux guérets, Et le bois ofFre un asile Où l'existence est facile, Où l'air est limpide et frais.

On entend sous chaque tige Un confus bourdonnement; C'est l'insecte qui voltige, La fourmi qui se dirige Et travaille activement.

Sous l'ombrage un oiseau passe, Il se cache et reparaît; Il lance un chant dans l'espace, Et le suspend avec grâce, Puis se perd dans la forêt.

La brise s'élève et glisse Dans le bois silencieux, Qui s'agite avec délice; La fleur ouvre son calice, Et l'insecte est plus joyeux.

.Aucune voix n'est bannie De ce doux concert des bois ; Tout ajoute une harmonie A cet hymne indéfinie Que chantent toutes les voix.

Depuis le cri dans les herbes De quelque insecte joyeux,

Jusqu'au bruit des chars superbes Qui rentrent chargés de gerbes En grinçant sur leurs essieux;

Depuis la cloche fidèle De quelque hameau lointain, Jusques au troupeau qui bêle, Et dont la clochette grêle Jette un murmure argentin,

Rien n'est vain, rien n'est frivole, Dans cet hymne universel ; Tout ajoute une parole Au mystérieux symbole Que la terre adresse au ciel.

Spectacle heureux qui dispose Notre âme au calme profond !

Ici vivre est douce chose :

Ce bruit agreste repose Du bruit que les hommes font !

Cette nature féconde Sous le ciel limpide et bleu, Ce calme où la vie abonde, C'est la prière du monde Sous un sourire de Dieu.

A M. Auguste Le Prévost.

Membre de l'Institut.

LqA FILLE T)E JdAÏT{E, POÈME.

En passant vers le soir sur le chemin aride Qui de Capharnaùm conduit à Bethsaïde, Jadis le voyageur, dans la verte saison, Apercevait de loin une blanche maison.

i+ LIVRE PREMIER.

Deux palmiers lui formant un gracieux portique, Devant elle, enlacés par une vigne antique, S'élevaient, et la vigne en berceau les suivant, Etendait sur le seuil son ombrage mouvant. Par des platanes verts de tout bruit isolée, Qu'elle était belle alors, d'ombre à demi voilée, Quand le soleil, plongeant dans l'espace éternel, Teignait de pourpre et d'or les cimes du Carmel, Et que le lac d'azur, où glissait quelque voile, S'argentait aux clartés de la première étoile!

Par un dernier rayon les monts étaient rougis :

Jaïre retournait vers ce riant logis,

Quand des gens attroupés interrompent sa route.

Debout, au milieu d'eux, un homme qu'on écoute,

Un homme au noble geste, à la puissante voix,

Tient suspendus les pas et les cœurs à la fois.

C'est Jésus ! — Curieux d'entendre les paroles

De celui dont Juda redit les paraboles,

Jaïre malgré lui s'arrête, obéissant

A la voix du prophète, à son charme puissant.

Viennent alors des gens qui de Tibériade

Apportaient un perclus depuis vingt ans malade.

Or, Jésus s'approchant suivi de ses amis :

« Ayez foi, lui dit-il, vos péchés sont remis. »

Jaïre l'écoutait et pensait en lui-même :

« Cet homme est fou sans doute, ouplutôt il blasphème !»

Jésus, qui dans son cœur lisait son peu de foi,

L'aborde en souriant : « Pourquoi laisser en toi

Fermenter ce levain de mauvaise pensée?

Quelle chose en effet te semble plus aisée

De dire : Vos péchés vous sont remis! ou bien :

Levez-vous et marchez! — Or donc, Pharisien,

Pour qu'il te soit prouvé que le fils de la femme

Peut délivrer le corps comme il délivre l'âme;

Debout ! ajouta-t-il, s'adressant au perclus :

Emportez votre lit; allez! ne péchez plus! »

Or le paralytique, à cet ordre suprême,

Se leva, prit son lit et l'emporta lui-même.

Puis Jésus s'éloigna. Le groupe dispersé,

Jaïre poursuivit son chemin commencé.

En foulant à pas lents le sentier solitaire,

Il songeait à cet être entouré de mystère ;

Mais son orgueil, rebelle au pouvoir du Sauveur,

Ne voulait voir en lui qu'un fourbe ou qu'un rêveur.

Il ne comprenait pas, homme à l'étroit génie,

A tant d'humilité tant de grandeur unie.

Le Messie, à ses yeux, devait sur l'univers

Tonner comme un orage environné d'éclairs;

Mais un homme humble et doux qui, partout fusant grâce

Bénissant qui le hait, plaignant qui le menace,

Passait sur cette terre en répandant le bien,

Cet homme-là n'était qu'un vil magicien.

Il marche, et cependant, sous la blanche demeure Que d'un rayon si doux le jour mourant effleure, L'enfant de son amour, la belle Séphora, Dont un mal inconnu tout à coup s'empara, Gémissante s'agite ; une livide fièvre Enflamme son regard et contracte sa lèvre. Attentive à ses maux, souffrant plus qu'elle encor, Sa mère est là, veillant comme sur un trésor, Pâle d'inquiétude et de pleurs inondée.

« Mère, dit Séphora, Dieu m'a redemandée. Mon cœur va se briser; mes jours sont révolus. Soleil, qui disparais, je ne te verrai plus !

— Dieu nous chérit, ma fille ; il veut que l'on espère !

— Que seulement je puisse encor revoir mon père. Mes yeux seront fermés s'il tarde à revenir ;

Car mon heure est prochaine et le temps va finir.

O Jaïre ! ô mon père ! et toi, mère adorée,

Par moi votre vieillesse eût été vénérée.

Qui donc remplacera l'enfant de votre amour,

Pour vous veiller la nuit, pour vous servir le jour.-

Et toi, que feras-tu sans ta fille sur terre?

i<5 LIVRE PREMIER.

La nuit, tu pleureras ta douleur solitaire;

Et quand luira l'aurore à l'horizon lointain,

Tu ne recevras plus le baiser du matin.

Le ciel ne peut vouloir que je te sois ravie ;

Pour lui ma mort n'est rien, et tu vis de ma vie.

Oh! t'embrasser demain, revoir le jour, guérir!...

Sauve-moi! sauve-moi ! je ne veux pas mourir! <»

Sa mère, en écoutant ces cris de la souffrance, Le désespoir au cœur, lui parlait d'espérance, Lui souriait en face, et, cachant ses douleurs, Vingt fois se détournait pout essuyer ses pleurs.

Séphora faiblissait sous l'atteinte cruelle, Lorsqu'arriva Jaïre. A l'horrible nouvelle, Il s'élance : « O ma fille!... » Elle n'entendait pas, Et sur son front flottaient les pâleurs du trépas. En voyant expirer son enfant, son idole, Jaïre, l'œil éteint, sans force, sans parole, Pleurait. Mais tout à coup, à ce spectacle affreux, Un rayon a brillé dans son cœur douloureux. L'orgueil pharisien, voile obscur de sa vue, Se dissipe aux clartés d'une flamme imprévue ; La foi qu'il méprisait dans ses regards a lui : Il croit, espère, adore, et Dieu même est en lui. « O Jésus! disait-il en frappant sa poitrine, Pour avoir méconnu ta mission divine, Jésus, c'est trop punir mon incrédulité ! Ta puissance n'a rien d'égal que ta bonté ; Tu remets les péchés 5 tu veux, le mal s'envole; Tu parles, les perclus marchent à ta parole. Jésus ! pardonne-moi, puisque Dieu dans tes mains A remis son pouvoir pour sauver les humains !

— Il est si bon, si pur, dit la mère, oh ! qu'il vienne ! Qu'il vienne, il comprendra ma douleur et la tienne. Qu'il veuille seulement, il nous la sauvera; Qu'il dise une parole, et notre enfant vivra! »

Jaïre aussitôt part, et, franchissant la plaine, Aux genoux du Sauveur il tombe hors d'haleine : « Maître! viens avec moi. Ma fille va mourir : C'est mon unique enfant ; tu peux seul la guérir. Impose-lui tes mains, et le mal comme un rêve Va fuir, et mon enfant vivra ! »

Jésus se lève; Il marche. « Conduis-moi, dit-il, en ta maison. De ta croyance en Dieu dépend la guérison. »

Mais de la ville à peine ils franchissaient la porte, Qu'un esclave éploré : « Seigneur! ta fille est morte! » Désespéré, Jaïre accuse sa lenteur, Déchire sa tunique et dit au Rédempteur : « Maître! ma seule enfant vient de perdre la vie; Dieu me l'avait donnée et Dieu me l'a ravie. N'allez pas plus avant, puisque tout est fini. Jéhovah l'a voulu; que son nom soit béni! » Jésus lit dans son cœur que la douleur dévore; Il lui répond : « Allons, mon fils, espère encore ! «

Comme devant la foule ils marchaient les premieis, Ils parvinrent bientôt jusque sous les palmiers. A la sombre lueur de deux lampes funèbres, Dont les feux languissants attristaient les ténèbres, Les serviteurs épars gémissaient dans la nuit. Jésus leur dit : « Pourquoi ces larmes et ce bruit? Cette enfant n'est pas morte, elle n'est qu'assoupie. » Or ces gens murmuraient : « Pourquoi donc cet impie Par ses discours moqueurs accroît -il notre deuil, Et vient-il nous railler en face d'un cercueil? »

Mais Jésus alla droit à la mère éplorée, Qui, seule, sous le poids de sa douleur navrée, Les yeux fixes et secs, immobile, debout, Demeurait à l'écart comme étrangère à tout, Et qu'on aurait pu croire une pâle statue, Si parfois, soulevant sa poitrine abattue, Quelques rares soupirs, mornes et désolés,

ifi LIVRE PREMIER.

Du profond de son cœur ne s'étaient exhalés. Triste, il la regarda; puis tourné vers Jaïre : « Près de l'entant, dit-il, nous allons la conduire. »

Arrivé sur le seuil, quand il vit Séphora, Dans le trépas si belle et si pure, il pleura...

Anges qui le guidiez de la Crèche au Calvaire, Vous avez recueilli, comme un don tutélaire,» Cette larme du Christ, précieux diamant; Vous l'avez élevée au plus haut firmament; Et cette larme sainte est la limpide étoile Qui dans l'immensité brillante se dévoile, Quand une jeune mère, en son cœur triomphant, Songe au premier baiser de son premier enfant.

Le Rédempteur se mit à genoux sur la pierre, Courba sa noble tète et fit une prière; Puis, allant vers l'enfant, il la prit par la main ; « Ma fille, levez-vous; je l'ordonne! »

Soudain L'enfant ouvrit les yeux et dit tout haut : « Ma mère ! » La mère se leva dans sa douleur amère; Et croyant tout à coup au miracle vainqueur, Elle embrassa l'enfant avec un cri du cœur. Ses yeux secs jusqu'alors se remplissaient de larmes; Puis elle se livrait à de folles alarmes, Puis aux pieds de Jésus s'écriait, l'œil en feu : a Oh! vous êtes le Christ et le vrai fils de Dieu! »

TEV^SEE DE JOSETH T)T{OZ.

Dans un bois, sur la route, au bord d'un frais enclos, Jadis quand je voyais une croix au passage, Je me disais : « Pourquoi d'un riant paysage Par un signe de mort attrister les tableaux? »

Plus tard je vis la mer, la tempête et les flots, Et je compris alors la croix sur le rivage, Debout sur les récifs que l'Océan ravage, La croix parlant d'espoir au cœur des matelots.

Je reviens aux vallons que j'aimais et je rêve Que la plus belle fleur souvent cache un cercueil, Et que l'orage gronde ailleurs que sur la grève.

Dans le sentier champêtre ou sur le noir écueil, O croix du Rédempteur, béni soit qui t'élève, Partout où peut venir prier un cœur en deuil !

A M. l'abbé de Rénémesnil.

oAVE, ZMqAT{Iv1.

Les étoiles n'ont plus qu'une flamme épuisée; Au bord de l'horizon une lueur rosée Découpe la colline obscure et sans couleurs ; Un voile de brouillard, aussi blanc que la neige, Sur l'ombre du vallon se répand et protège

Dans leur sommeil les humains et les fleurs.

Une feuille s'entr'ouvre, une branche crépite, Un oiseau pousse un cri dans l'herbe qui s'agite, Et du clocher lointain sort un son triste et doux. C'est la cloche qui dit, en tintant dans l'espace : Salut à vous} Marie } à vous -pleine de grâce; L'esprit de Dieu s'est reposé sur vous!

La lumière céleste à l'orient s'augmente, La brume dans les champs se disperse fumante, Dans un demi-sommeil le vallon va nageant; Et partout reverdit, présage d'abondance, Cette herbe où la rosée en tombant se condense, Comme un réseau de perles et d'argent.

La nature est semblable à vous, vierge Marie ;

so LIVRE PREMIER.

Le printemps est son fils, qu'avec idolâtrie Elle berce en riant sur son sein rajeuni. Protégez donc ses fleurs, sa verdure, ses flammes; Car vous êtes bénie entre toutes /<■■. femmes. Et Jésus-Christ, votre enfant, est béni.

Vierge! vous l'écoutez, ce monde qui s'incline. La gloire du soleil jaillit de la colline, F.t soudain mille oiseaux poussent un cri d'amour; La cloche tinte encor ; le vent dans les ramures Disperse la rosée avec de gais murmures ; L'hymne du monde a salué le jour.

Je vous implore aussi; mon œil aux cieux s'élève; Les astres avec l'ombre ont fui comme un vain rêve. Heureux qui dans vos bras se réveille et s'endort : Sainte mère de Dieu, pour nous dont la voix prie, Pour nous, pauvres pécheurs, prieç, vierge Marie, Et maintenant et le jour de la mort!

A M. l'abbé Saillant.

LES TEflTS E^CFoA^TS.

Car celui d'entre vous tous qui est le plus petit, c'est celui-là qui sera grand.

Saint Luc, c. ix, v. 42.

« Bords -aimés du Jourdain, Liban silencieux,

Cèdres contemporains de nos premiers aïeux,

Bethsaïde, Emmaùs, lac de Tibériade,

Votre aspect rajeunit mon cœur vieux et malade!

Après quatre-vingts ans ici je me revois;

Voici les grands palmiers, aussi verts qu'autrefois,

Et le noir térébinthe, et les ondes sonores

Où les femmes, le soir, remplissaient leurs amphores.

Et c'est là qu'il s'assit à l'ombre du figuier,

Que sur le roc bruni je le vis s'appuyer ;

C'est là, je me souviens!... »

Ainsi, d'une voix lente, Un vieillard, accablé par la chaleur brûlante, Parlait et s'arrêtait, regardant le pays, Et le lac, et les monts, et les champs de maïs.

Au détour du chemin un figuier séculaire,

Debout sur le penchant d'un coteau circulaire

D'où les yeux embrassaient un immense horizon,

Etendait ses rameaux sur un sombre gazon.

Ces lieux, chers au vieillard, faisaient dans sa pensée

Vibrer les souvenirs d'une époque effacée ;

Car sous l'arbre aux doux fruits sitôt qu'il arriva,

Il prononça tout haut le nom de Jéhova,

Et, tombant à genoux, frappa du front la terre.

Des enfants qui jouaient dans ce lieu solitaire,

N'osant à son aspect ni courir ni crier,

Avec étonnement le regardaient prier.

L'un, immobile, fixe et la main entr'ouverte,

Avait laissé tomber une datte encor verte

Et semblait tout surpris qu'on pût être aussi vieux ;

Un autre, plus craintif et non moins curieux,

Blotti dans un buisson, passait sous une branche,

Comme un fruit déjà mûr, sa tête rose et blanche,

Les autres n'avaient point suspendu leurs ébats,

Un plus petit riait et lui tendait les bras;

Car le vieil étranger brillait de bienveillance,

Et d'ailleurs la vieillesse est la sœur de l'enfance.

Or, lentement, un doigt sur les lèvres placé, Le plus âgé de tous vers lui s'est avancé ; Un autre à pas furtifs l'a suivi par derrière. Cependant le vieillard, terminant sa prière, Se relève et s'assied au pied du rocher gris, Regarde les enfants avec un doux souris, Et doucement leur dit : « Venez, petits farouches, Que je ne chasse pas la gaîté de vos bouches; En vous voyant joyeux, enfants, il me souvient

Que je tus comme vous, et la paix me revient. »

Les enfants à sa voix reprennent de l'audace

Et l'entourent bientôt. L'un d'entre eux, avec grâce :

« Quoi donc, vous, lui dit-il, vous si vieux et si grand, Vous étiez comme nous jeune et toujours courant? Ces temps-là sont bien loin?

— Les pères de vos pères Etaient mes compagnons, mes amis et mes frères.

— Mais alors de ces temps il ne vous souvient plus?

— Depuis quatre-vingts ans ces jours sont révolus ; Quatre-vingts fois depuis, au souffle de l'automne, Les arbres de ces monts ont jeté leur couronne; Tandis que j'ai vécu, seul, sous les cèdres verts, Priant et contemplant Dieu dans son univers. Pourtant il me souvient qu'autrefois, sous cette ombre, Lorsque j'étais enfant, nous venions en grand nombre. Un jour, sous un soleil chaud comme celui-ci,

Nous jouions comme vous, beaux et joyeux aussi, Lorsqu'apparut, suivi par une foule immense, Un homme jeune encore; il marchait en silence, Et, lorsque sur la route il s'arrêtait parfois Pour parler à ces gens attentifs à sa voix, La foule s'inclinait en lui rendant hommage, Comme devant Dieu même ou sa vivante image. L'un de son manteau brun voulait toucher le bas, L'autre baiser la place où s'imprimaient ses pas ; Tous l'entouraient d'amour : c'est qu'aussi sa figure Rayonnait sous le jour d'une bonté si pure! Ses grands yeux bleus si doux, son sourire sans fiel, Ses longs cheveux dorés comme un rayon de miel, A nos regards surpris l'entouraient d'auréoles. Quand ses lèvres s'ouvraient pour de saintes paroles, Sa voix allait au cœur des peuples abattus; Et sa beauté, c'était la splendeur des vertus. Or, cet homme divin, c'était celui qu'on nomme

JÉSUS, qui se disait alors le Fils de l'Homme!

« Que de fois l'avait-on exalté jusqu'au ciel,

Ce prophète inspiré, ce nouveau Daniel,

Qui, par Dieu même instruit dans les saints tabernacles,

Parcourait la Judée en semant des miracles;

Qui disait à l'aveugle : « Ouvre les yeux et vois ! »

Au paralysé : « Marche ! » au sourd : « Entends la voix ! »

Qui commandait aux vents, à l'onde, à l'enfer même,

Et réveillait les morts de leur sommeil suprême !

Il s'assit là ! Nous tous ardents à l'approcher,

Nous courions ; mais la foule obstruait le rocher,

Et chacun s'opposait à nous avec rudesse.

Il nous vit, et, voulant aider notre faiblesse,

Tourna vers nous ses yeux tendres et triomphants :

« Laissez venir à moi tous ces petits enfants-

« Ne les empêchez point, dit-il d'un ton modeste.

« Car le royaume saint de mon père céleste

« Est pour tous ces petits qui m'aiment, et pour ceux

« Qui possèdent un cœur candide et pur comme eux ;

« Et du banquet divin nul ne sera convive

« S'il n'a point d'un enfant la pureté naïve.

« En vérité, c'est moi, c'est moi qui vous le dis,

« Si quelqu'un scandalise un seul de ces petits,

« Il vaudrait mieux pour lui qu'une main meurtrière

« A son cou suspendît une meule de pierre

« Et qu'au fond de ce lac il fût précipité ;

« Car il sera maudit pendant l'éternité.

« Mais quiconque en mon nom les accueille et les aime,

« Celui-là me reçoit et me chérit moi-même. »

« Ayant ainsi parlé, sur nos fronts réunis

Il étendit la main et dit : « Soyez bénis ! »

Et puis, me choisissant, le Rédempteur du monde

Couronna d'un baiser ma tête rose et blonde. »

Les enfants souriaient au récit du vieillard, Quand des gens du pays passèrent par hasard. Tandis qu'il annonçait à la troupe docile

a4 LIVRE PREMIER.

Les préceptes divins écrits dans l'Évangile,

Avec impatience ils l'avaient écouté;

Et, lorsqu'il eut fini, d'un ton plein d'âpreté :

« Que nous veut, dirent-ils, ton Christ et son histoire? Nos enfants ne sont pas d'un autre âge, pour croire Aux prodiges menteurs d'un vil crucifié!

— Hélas! dit le vieillard, vous l'avez renié;

Cependant, de vos fils net artez pas sans cause

La bénédiction que ma main leur impose :

Car la bouche du Christ a placé sur mon front

Un signe que jamais les ans n'effaceront ;

Car les vœux d'un vieillard ne sont jamais funestes,

Et ma voix peut monter jusqu'aux parvis célestes. »

Mais eux, sans respecter cet homme surhumain, Arrachaient leurs enfants à sa tremblante main Et de lui s'éloignaient en haussant les épaules.

Le vieillard descendit par le chemin des saules, Longeant les bords du lac, lentement, pas à pas, Sans maudire ces gens qui ne comprenaient pas. C'est qu'il avait appris, par le Fils de la femme, A souffrir sans courroux l'affront le plus infâme : Et tout vieux qu'il était, pauvre, sans feu ni lieu, Il était grand et fort, car il croyait en Dieu.

Au Parquet, avril 1840.

LE COIV-C VU CléMETIE'IiE.

Au coin du cimetière il est un tertre humide

Où, près d'un saule en pleurs, la fleur humble et timide

Germe sur un sol consacré; J'y voudrais déposer une blanche couronne Et dire au Rédempteur qui console et pardonne :

Hélas! mon Dieu ! j'ai bien pleuré !

Sur mon âme est tombé le voile des tristesses ; J'implore en vain de vous, qui plaignez nos détresses,

Un seul rayon dans mon ciel noir; Mon cœur endolori dans les larmes se noie, Ma force est abattue, et sous mon front tournoie

Le vertige du désespoir.

Car il s'en est allé l'ami de mon enfance, L'ami de mon bonheur, l'ami de ma souffrance,

Le compagnon de tous mes pas; Il est parti ! Pourtant du retour quand vient l'heure, Je l'attends chaque soir, triste en notre demeure...

Et je sais qu'il ne viendra pas.

Il est parti ! mais c'est pour l'éternel voyage.

Par un beau soir d'automne, à la fleur de son âge,

Il nous a légué son adieu ; Son œil a resplendi d'une lumière étrange, Comme un feu qui s'éteint... et son âme, jeune ange,

S'est envolée au sein de Dieu.

Je crois le voir encor sur sa dernière couche ; Un sourire divin illuminait sa bouche

D'une auguste sérénité; Ses yeux, si mollement pressés par leur paupière, Me semblaient éclairer sa face tout entière,

Comme un reflet d'éternité.

Baisant avec respect sa tête fraternelle, Je croyais ranimer, sous ma lèvre fidèle,

Ce front blanc comme son linceul ; Mais, hélas! ces baisers tout d'amour et de flamme, Qui jadis confondaient mon âme avec son âme,

N'avaient plus d'écho qu'en moi seul.

Je restais prosterné dans la funèbre enceinte, Regardant tour à tour les cierges et l'eau sainte

Où s'humectait un buis bénit, Et ce Dieu qui, du haut de sa croix tutélaire,

Accueille ensemble un roi qui périt grand sur terre, Un oiseau qui meurt dans sou nid;

Et de mon frère alors contemplant la figure, Je frémissais de voir l'humaine créature

Calme et pâle comme son Dieu.

J'aurais voulu prier, je n'eus point de prière; J'aurais voulu pleurer, mais en vain; ma paupière

S'agitait sur mon œi! en reu.

Hélas! on sent parfois de ces douleurs brûlantes, Qui dessèchent le sein comme des flammes lentes,

Où l'on implore du Seigneur Une larme, fût-elle unique et bien arrière, Comme en des temps plus doux, au Seigneur moins sévère

On demanderait le bonheur.

Je pus enfin pleurer! et mon âme ravie Rouvrait derrière moi ce sillon de ma vie

Par la faux du Temps effacé.

Je retournais glanant les fleurs de ma jeunesse, Tristes et seuls débris d'une moisson d'ivresse;

Épars dans le champ du passé.

J'évoquais ces beaux jours de notre heureuse enfance, Que le souvenir vague, à défaut d'espérance,

Peuplait de rêves séduisants; Songe consolateur venu d'un autre monde, Je revoyais l'enfant, avec sa tête blonde

Et son teint rose de dix ans.

Et nous courions tous deux, dans les vertes allées, Après les papillons aux ailes constellées;

Je tenais sa main dans ma main, Partageant avec lui d'enfantines caresses, Lui souriant du coeur, et nos jeunes tendresses

Interrompaient notre chemin.

Bientôt nous défiant à la course légère,

Nous volions au logis, où notre heureuse mère Nous tendait les bras sur le seuil;

Nous joutions de baisers sur ses lèvres chéries ..

Oh! les beaux souvenirs, les douces rêveries! Et je rêvais sur un cercueil !

Au coin du cimetière il est un tertre humide

Où, près d'un saule en pleurs, la fleur humble et timide

Germe sur un sol consacré ; J'y voudrais déposer une blanche couronne Et dire au Rédempteur qui console et pardonne :

Hélas! mon Dieu, j'ai bien pleuré!

A ma Mère.

Dans une vieille église, aux approches du soir, Quand la foule a cessé d'inonder les portiques, Et que déjà se mêle une teinte de noir Aux reflets éclatants des verrières gothiques; Quand, tremblant d'éveiller les échos endormis, Dans la nef assombrie on marche sans secousse; Quand, seul, près d'un pilier à genoux on s'est mis, Ma Mère, n'est-ce pas que la prière est douce ?

C'est au déclin du jour que j'aime le saint lieu;

Nul importun n'y vient y troubler la prière,

Et sans crainte l'on peut, seul à seul avec Dieu,

Dévoiler en pleurant son âme tout entière.

Les larmes qui du cœur adoucissent le fiel,

Les soupirs douloureux que dans l'ombre l'on pousse,

Comme le pur encens s'élancent vers le ciel.

Ma Mère, n'est-ce pas que la prière est douce ?

Prions, Mère, prions pour ceux qui ne sont plus, Pour ceux plutôt qui sont dans ce lieu de misère ; Car il est du bonheur au ciel pour les élus,

Et toujours le soleil est pâle sur la terre. Prions, Mère, prions; car tous ont leurs douleurs; Sur les plus durs rochers est la plus belle mousse; L'aspic aime à cacher sa tète sous les fleurs. Ma Mère, n'est-ce pas que la prière est douce: ?

A M-r d: La Tour d'Auvergne,

Archevêque de Bourges.

L'q4^V^Eq4U Tc4SrOTi^.l !..

Votre anneau pastoral, serti par un artiste,

Jetait un reflet rouge et bleu, Lorsqu'en un jour fatal, la céleste Améthyste

A subi l'épreuve du feu.

Sous une autre apparence elle échappe à la flamme,

Et, du terrible embrasement, Elle sort aujourd'hui blanche comme votre âme,

Elle est changée en diamant.

Ainsi l'homme revient triomphant de l'épreuve.

Le deuil, qui blanchit ses cheveux, A son cœur dévasté donne la trempe neuve

D'un acier fidèle et nerveux.

Il marche, l'œil fixé vers la voûte azurée Portant sa croix, buvant son fiel ;

Il franchit la fournaise, et son âme épurée Est un diamant pour le ciel.

Château de la Barre, 15 octobre 1871.

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