‹ Poèmes et poésiesChapitre 4 sur 43 · DESTINEE · texte numérisé non relu

DESTINEE

Tel qui fut respecté par toutes les mitrailles, Qui dormit soixante ans sur l'affût d'un canon,

LA FOI. 2p

Expire dans la paix loin du bruit des batailles. Ne laissant après lui qu'une épée et qu'un nom.

Telle autre, jeune fille et vierge entre les vierges, S'endort à son matin près d'une mère en deuil, Sans avoir resplendi plus longtemps que les cierges Par de pieuses mains brûlés sur son cercueil.

Tel autre encor, vieux prêtre ignoré de la terre, Du pauvre et du souffrant partagea le lien ; Il meurt! et sur sa tombe une croix solitaire Dit à peine au passant : Il fut homme de bien !

C'est ainsi que la mort nous prend l'un après l'autre ; Toujours inattendue, elle frappe à son tour Le vieillard ou l'enfant, le profane ou l'apôtre, Et fuit sans annoncer l'heure de son retour.

Mais sitôt qu'a sonné l'instant irrévocable, Ce monde est comme un pré que Dieu livre à ses mains ; Elle entre, et, sous l'acier de sa faux implacable, Comme des tiges d'herbe elle abat les humains.

Au baron Jérôme Pichon}

Président de la Société des Bibliophiles français.

L'OISEcyîU VU To4 T{qAT)IS, LÉGENDE.

La rêveuse Allemagne était encor soumise, Comme une enfant docile, aux canons de l'Eglise ; De toutes parts, au fond des vallons, l'Angélus Tintait dans les couvents pour de pieux reclus. Déjà pourtant les cœurs s'égaraient dans la route, Et sur les plus fervents flottait l'ombre du doute. L'un des plus vénérés de ces religieux Etait le moine Alfus. Alfus était si vieux

3o LIVRE P REM IKK.

Qu'il avait dépassé la limite ordinaire;

Aussi l'appelait-ou le moine centenaire.

Il semblait au-dessus de notre humanité

Par son âge non moins que par sa piété.

A voir la majesté de sa noble figure

Et sa barbe d'argent sur sa robe de bure,

On aurait dit un saint. En le voyant passer,

Les lévites semblaient tout près de l'encenser.

Alfil8 avait la foi; mais cette longue vie,

D'amertume abreuvée et de douleur suivie,

Etait lourde à son âme encor plus qu'à son front,

Les heures que le temps pousse d'un doigt si prompt,

Ces heures lui pesaient. Comme un buveur avide

Dont on remplit la coupe aussitôt qu'elle est vide,

Succombe sous le vin qu'on lui verse toujours,

Las de la vie, Alfus était ivre de jours.

Pour tous, son existence était sainte et bénie;

Mais quand venait la nuit, une ardente insomnie

Tenait ses yeux ouverts, et l'aube en renaissant

Le retrouvait plus sombre et plus réfléchissant.

L'ennui le consumait. Un dégoût invincible

A toute impression le rendait insensible.

Parfois il appelait la mort, lente à venir;

Parfois, épouvanté de ce vaste avenir,

Il s'écriait : « Mon Dieu! si l'existence humaine,

Qui dure peu de temps, de tels ennuis est pleine,

De quel terrible poids sera l'éternité!

Notre lot sur la terre est l'instabilité;

Changer, c'est vivre; l'homme, avide de prémices,

Rebutera demain l'objet de ses délices.

L'irrésistible instinct l'entraîne à ce qui fuit.

L'onde coule, l'oiseau s'envole, l'éclair luit,

Le parfum s'évapore... Ainsi tout ce qu'il aime!

Mais des splendeurs sans fin, un chant toujours le même,

Une adoration sans borne, où les élus,

Plongés dans un bonheur qui ne finira plus,

Buvant le même vin toujours au même vase,

Rêvent pétrifiés dans l'immobile extase...

Tel sera l'autre monde!... Et partout, et toujours,

L'espace et l'infini! Plus de nuits, plus de jours,

Plus de vœux à former, plus d'humaines souffrances;

Mais aussi plus jamais de folles espérances;

De ces rêves changeants où brillait l'idéal!

Toujours, toujours un cycle immuable, fatal,

Un azur sans nuage, un été sans rosée,

Un bonheur dont jamais l'âme n'est reposée,

Un abîme où l'esprit s'arrête épouvanté,

Où l'oreille n'entend qu'un mot : Éternité!... »

Alfus, l'âme livrée au rêve qui l'emporte, S'avance et du couvent il a franchi la porte. Il traverse le pont, et la route, et les prés, Couverts d'arbres en fleurs et de fleurs diaprés. Il arrive bientôt dans un lieu solitaire, S'assoit au pied d'un chêne et se laisse distraire Par les enchantements de la verte forêt. Dans sa jeune beauté le printemps s'y montrait.

O printemps, fils de Dieu, toi dont la main redonne

Aux arbres de nos bois leur mobile couronne,

Tu souris à l'enfant, à l'homme, et ton regard

Jette un dernier éclat dans le cœur du vieillard !

Tout n'était que fraîcheur et parfum sous l'ombrage;

Le soleil envoyait à travers le feuillage

Ces obliques rayons qui présagent le soir;

La nature riait de bonheur et d'espoir;

Un oiseau préluda. Sa voix était si tendre

Que tous les bruits des champs se turent pour l'entendre ;

Son chant était si doux, si pur, qu'un rossignol

Tomba de jalousie et mourut sur le sol.

Cet hymne harmonieux, aux notes nuancées,

Ranima le vieillard et changea ses pensées.

Attentif, il resta, ne se souvenant plus

Qu'on l'attendait au chœur pour chanter l'Angelus.

De l'oiseau merveilleux les cadences perlées

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