LE KIEFF
Sur les bords du lac sombre, aux rameaux d'un sumac, L'esclave du Dàrfour a pendu mon hamac,
Qu'un doux balancement soulève; Et sur la blanche trame étendu mollement, Sans veiller, sans dormir, les yeux au firmament,
Je vais errant de rêve en rêve.
Le lis fait resplendir son urne de satin ; Le bengali soupire aux roses du matin
Son amoureuse cantatille ; Les lianes en fleur, ces serpents végétaux, Répandent, s'enlaçant aux arbres les plus hauts,
Leurs parfums d'ambre et de vanille.
Le palmiste s'élance et s'ouvre dans le ciel ; Les brillants papillons se disputent le miel
Des ananas et des bananes.
O bosquet solitaire et parfumé de fleurs, Où du soleil ardent expirent les chaleurs,
Sous les feuillages diaphanes !
aoa FANTAISIES.
Ces bijoux voltigeants, les divins colibris Pendent leurs nids soyeux sous les jasmins fleuris,
Et boivent le nectar des roses.
Sous les grands lataniers l'air est calme toujours; De ravissantes nuits suivent la paix des jours,
Tout parfumés de fleurs écloses.
A l'entour on n'entend aucun bruit que parfois Un bambou desséché qui craque dans les bois,
Sous le pied furtif des gazelles.
Puis, quand le jour s'achève, un sourd bruissement De feuilles et d'oiseaux, et, dans l'éloignement,
Le murmure des cascatelles.
Parfois une hirondelle au vol rapide et sûr Du lac harmonieux ride, en passant, l'azur.
Puis retourne au doux nid qu'elle aime. Le bois est sombre, calme, et la terre, sans bruit, Adore prosternée, au milieu de la nuit,
Le silence du Dieu suprême.
Dans les profondes eaux, miroir mystérieux, Les mondes rayonnants à la voûte des cieux
Reflètent leurs splendeurs profondes ; Sur le cristal dormant l'œil qui rêve, arrêté, Croit voir luire, au-dessous de cette immensité,
Une autre immensité de mondes.
Pendant longtemps encore, aux rameaux du sumac, Une invisible main agite mon hamac,
Qu'un doux balancement soulève; Et, sur la blanche trame étendu mollement, Sans veiller, sans dormir, les yeux au firmament,
Je vais errant de rêve en rêve.
FANTAISIES. 2oj
A Marie Désirée.
L'ÉTIToATHE T>E LeA %OSE.
Ci-gît la dernière des roses; Elle n'eut point l'éclat vermeil De ses sœurs au printemps écloses Sous les premiers feux du soleil.
Elle a végété sans Zéphire Saluant l'automne au départ, Comme un pâle et dernier sourire Sur le front ridé d'un vieillard.
Frêle bouton ! Bientôt la glace Eut crispé ses feuillages verts ; Bientôt il eut jonché la place, Flétri par le froid des hivers.
Je l'ai voulu sauver encore :
Pour te l'offrir je l'ai cueilli ; Mais de leur souffle qui dévore Les frimas l'avaient assailli.
Il est mort, mon bouton de rose !
Ta lèvre n'a pu que saisir, Sur sa corolle à jamais close, Un parfum, son dernier soupir.
Oh ! si les fleurs au doux arôme Ont une âme, elle ira sans bruit, Du printemps gracieux fantôme, Embaumer tes rêves la nuit.
Décembre 1878.
McATlG&lïrE.