J9 LIVRE PU KM IKK
Se suivaient, s'enchaînaient, sans fin renouvelées;
Il ne se lassait point, et chaque trait nouveau
Se dessinait plus frais, plus suave et plus beau.
On croyait voir germer à sa voix la verdure,
Voir le ciel resplendir, et toute la nature,
Comme s'harmonisant aux mystiques accords,
Prodiguer ses couleurs, ses parfums, ses trésors.
Il semblait que lui seul, tel qu'une âme inspirée,
Donn.it l'air et la vie à toute la contrée.
Il parlait un langage à l'esprit soucieux,
Et l'emportait bien loin, bien haut, jusques aux cieux!
Il remuait le cœur au fond de la poitrine;
Les mille harpes d'or de la cité divine,
Qui font dans sa splendeur le ciel s'extasier,
Vibraient à l'unisson dans ce frêle gosier.
Enfin il couronna sa gamme merveilleuse
Par une note claire, ardente, lumineuse,
Que le moine crut voir, à travers le ciel pur,
Filer comme une étoile et mourir dans l'azur.
L'extase du vieillard avec l'oiseau s'envole.
Il a dû perdre une heure à ce plaisir frivole;
Il se lève, et, hâtant son pas mal assuré,
Il retourne... Mais quoi! tout s'est transfiguré.
Merveilleux changement ! Les collines prochaines,
Au lieu d'humbles taillis s'ombragent de grands chênes ;
En place du sentier qui menait au couvent,
S'ouvre une large route; au lieu du pont mouvant,
Dont le bois vermoulu frémissait sous la marche,
Un pont vaste arrondit les pierres de son arche.
Il ne reconnaît plus personne du hameau.
Les pâtres ébahis, ramenant leur troupeau,
Et les femmes filant sur le seuil de la grange,
Le regardent passer avec un air étrange.
Il arrive au couvent; le cloître est agrandi.
Le vieux clocher roman, qui penchait alourdi,
Où les oiseaux du ciel nichaient dans mainte brèche,
LA FOI. jj
Se dresse et lance au ciel une gothique flèche.
L'étonnement, l'effroi, lui font hâter le pas;
Il arrive. Un portier qu'il ne reconnaît pas
Lui demande son nom; il le dit... O surprise!
Nul ne connaît Alfus, ce flambeau de l'Église.
Enfin on fit venir le doyen du couvent :
C'était du temps passé le registre vivant.
Il recherche le nom d'Alfus dans sa mémoire :
« Je me souviens, dit-il, d'avoir ouï l'histoire
D'Alfus le centenaire. Il sortit seul un soir.
Que devint-il depuis ? On n'a pu le savoir;
Mais on croyait qu'après sa mission remplie,
Dieu l'avait dans le ciel emporté comme Elie;
Car c'était un grand saint. Dans mon plus jeune temps,
Les anciens en parlaient déjà depuis trente ans,
Et j'en ai quatre-vingts... » Mais Alfus, ô mystère!
Voyant que tout un siècle écoulé sur la terre,
Plus que l'âge d'un homme, avait passé pour lui
Comme l'ombre d'un songe en moins d'une heure enfui,
Alfus comprit soudain que ce chanteur sublime
Etait venu du ciel l'arracher à l'abîme.
Le moindre des oiseaux qui sont au paradis
Tenait depuis cent ans tous ses sens engourdis :
Les mondes et les temps valaient donc moins qu'une heure
Des voluptés que Dieu nous garde en sa demeure.
Tombant à deux genoux, il adora. — Les jours
Suspendus par miracle, ayant repris leur cours,
Sur son front prosterné tout d'un coup s'écroulèrent.
La mort le foudroya, ses regards s'ave.uglèrent;
Mais confiant en Dieu, certain de sa bonté,
Il entra dans la tombe et dans l'éternité!...
VIOLETTE <BLcA&£CHE.
Frêle violette aux fleurs blanches, Qui semblés pleurer et te penches
j+ LIVRE PREMIER.
Dans la verdure d'un tombeau, Quand tu resplendis arrosée Des diamants de la rosée, Que ton éclat est pur et beau !
Mais pourquoi ta corolle aimée S'ouvre-t-ellc plus parfumée- Dans le froid vallon des douleurs ?
Pourquoi le champ de sépulture D'une si brillante verdure Te couronnc-t-il sous nos pleurs ?
Sans doute c'est pour dire aux hommes Que cet univers où nous sommes Kst un lieu d'espoir seulement, Qu'au séjour de la vie éteinte Le Seigneur sème sans contrainte Tant de fraîcheur et d'ornement.
Germe, germe, pauvre fleur blanche, Sous chaque larme qui s'épanche, Et sous chaque rayon du ciel !
Je viendrai pleurer sur ta tige, Où le papillon bleu voltige, Où l'abeille amasse son miel.
Je viendrai gémissant me mettre A genoux sous la croix de hêtre, Sous le Christ aux bras étendus ; Et mes larmes, dans le silence, Couleront à la souvenance Des cœurs chéris que j'ai perdus.
A MmK Caroline Gonse.
HcATltMOVCIE.
.Au fond des bois, l'été, quand les brises tiédies Passent en frémissant à travers les rameaux,
LA FOI. JS
Vous avez entendu se fondre en mélodies
Les bruits vagues de l'air, des feuilles, des oiseaux?
Depuis l'arbre géant où monte à flots la sève Jusqu'à l'herbe où les fleurs ouvrent leurs encensoirs, Du vermisseau qui rampe à l'oiseau qui s'élève, Des vapeurs des matins à la tiédeur des soirs,
Ce mélange de chants, de parfums, de lumière, S'unit dans un accord puissant et solennel;- Concert mystérieux que la nature entière, Dans sa reconnaissance adresse à l'Éternel.
De l'être le plus nul dans l'échelle infinie Le refrain monotone est lui-même agréé; Tout s'épure et concourt à la grande harmonie; Dieu semble se complaire en ce qu'il a créé.
Parfois même on croirait entendre dans l'espace Un prélude plus tendre et plus délicieux, Comme si, répondant à cet hymne qui passe, Un autre hymne sans fin nous arrivait des cieux.
C'est que, dans cet instant, à nous Dieu se révèle, Et que sa voix ressort parmi toutes ces voix; C'est que notre univers est la lyre immortelle Qui chante sa grandeur en vibrant sous ses doigts.
C\;OT1l£-<Z)c4<5W£ VU S&ÎULE.
Sauvez l'enfant qui meurt et qu'emportent les ondes!
Elle était sur le bord, nattant ses tresses blondes, Et son tout petit frère, encor presque au berceau, Sur l'herbe allait cueillant des fleurs le long de l'eau. Il s'approche, imprudent! Sur le fleuve il se penche Vers un beau nénufar à la fleur rose et blanche; Il glisse, il se débat, pousse un cri déchirant. Sa sœur l'entend, le voit; elle est dans le courant,
j6 LIVRE PREMIER.
Sans prévoir le danger, elle nage, elle arrive, Et d'un prompt mouvement le rejette à la rive. Mais, l'enfant préservé, son courage a faibli : Le fleuve impétueux l'entraîne en son repli.
« Ah! je meurs, cria-t-elle, au secours, sainte Vierge! »
Personne, en ce moment, ne passait sur la berge ;
Mais sa main rencontra, dans un suprême effort,
Un saule qui pencha ses longs rameaux du bord.
Le tout petit enfant a conté qu'une Dame,
Dont les beaux vêtements brillaient comme la flamme,
Avait planté soudain le saule dans ce lieu.
Je crois que c'était vous, sainte mèj;e de Dieu ;
Car les bons villageois, dans leur ferveur naïve,
Vous ont, depuis ce jour, consacré cette rive.
En signe de salut, leurs mains ont attaché
Votre image au vieux tronc sur le fleuve penché •
Et le soir, en passant, la bêche sur l'épaule,
Ils invoquent tout bas Notre-Dame du Saule.
A M& P.-H. Coullié,
Évêque d'Orléans.
LE CHqAVÇT DES 0%GUES.
Silence dans la nef! Le soleil d'occident
Vers l'horizon pourpré s'incline,
Et son disque d'or illumine La rosace qui luit ainsi qu'un œil ardent. Peuple! prêtres! vous tous enfants de la prière, Laissez quelques instants les cantiques sacrés, Par les derniers échos vaguement murmurés,
S'endormir dans le sanctuaire!
Silence ! entendez-vous comme; en nos cœurs troublés, Un vague prélude circule, Pareil au vent du crépuscule
Qui court mélancolique et pleure dans les blés ? C'est l'orgue qui répond à des mains palpitantes; Sa voix s'enfle, grandit, et soudain jusqu'aux cieux, Sous l'effort cadencé des doigts mélodieux, Jaillit en notes éclatantes.
Ecoutez! écoutez! c'est le souffle de Dieu
Qui descend à travers l'espace,
Dans les splendeurs de la rosace :
Rayon divin formé de musique et de feu. Les grands tubes d'argent ont une ame, un génie ; Ils vibrent tour à tour, éclatent à la fois ; Chacun naît pour chanter, chacun prend une voix
Et respire son harmonie.
C'est le gémissement des lointains aquilons
Agitant la forêt profonde,
Le tonnerre qui roule et gronde, Par les monts répété de vallons en vallons. Ce sont des cris, des pleurs, des cantiques d'ivresse, Des hymnes palpitants d'amour et de terreur, Des soupirs à la fois pleins d'une sainte horreur
Et d'une indicible tendresse.
Chantez! échos du ciel, voix d'espoir et d'amour!
Et toi qui réveillas l'aurore,
O musique, soupire encore Pour bercer la nature et fermer l'œil du jour ! Tes sublimes concerts donnent l'essor à. l'âme : Elle frémit, s'élance, et, du pied de l'autel, Dans des flots d'harmonie et d'encens, jusqu'au ciel
Monte avec ses ailes de flamme.
C'est alors qu'une sainte'et pure vision
Inonde le cœur du poète ;
Sous ses doigts la harpe inquiète Frémit, comme autrefois le kinnor de Sion, Quand des fils de Jacob il annonçait les fêtes, Quand le temple s'ouvrait à l'arche du vrai Dieu,
Quand Eloïm parlait et que sa voix de feu Brûlait la bouche des Prophètes.
Or, j'entendais un bruit comme les grandes eaux
Se brisant aux rocs de la plage;
La sueur baignait mon visage, Et je sentais courir le frisson dans mes os. Tantôt l'orgue roulait la note monotone, Tantôt rauque il enflait les trompettes d'airain; Et mon cœur palpitait comme un voile de lin
Agité par le vent d'automne.
Soudain tout expirait Alors de doux accents,
Hymnes d'amour et de mystère,
Et tels que jamais sur la terre Souffle embaumé de fleurs ne parfuma no6 sens, Echos lointains du ciel et de ses divins charmes, Semblaient percer l'espace et rayonner sur nous; Je me sentais faiblir, je tombais à genoux,
Et mes yeux se mouillaient de larmes.
Salut, trône de Dieu, demeure des élus,
Gloires de la vie éternelle!
Salut, Sion, cité nouvelle, Divin parvis ouvert au juste qui n'est plus! Je vois les séraphins aux ailes flamboyantes Toucher les cordes d'or des harpes de saphir ; La vapeur des parfums d'Ecbatane et d'Ophir
Monte en colonnes ondoyantes.
Tout à coup l'hosanna résonne dans les airs;
Le monde a tremblé dans l'espace
Il vient! c'est Lui! c'est Dieu qui passe,
En étendant la main d'en haut sur l'univers.
Les chérubins courbés comme au vent les pervenches,
Enivrés d'un bonheur qui ne finira pas,
Contemplent en tremblant la trace de ses pas, A l'ombre de leurs ailes blanches.
Hosanna! gloire à vous, Dieu tout-puissant!... Et toi,
Musique, voix des espérances,
Consolatrice des souffrances, Echo d'une autre vie en qui nous avons foi, Répands sur nous l'éclat de ta sainte auréole ; Viens! viens, âme nouvelle, en nos âmes vibrer, Prodiguant tes soupirs qui nous font tant pleurer,
Et ton doux chant qui nous console.
Gloire à Dieu!... Mais déjà tous les chants ont cessé.
Dans la nef aux sombres ogives,
De l'orgue les notes plaintives Roulent en s'éloignant comme un cri du passé. Sous le portail ouvert le peuple à flots s'écoule; La vision s'efface, et je ne vois aux cieux Que le dernier rayon, glissant silencieux
Sur les fronts mouvants de la foule.
Pourquoi suis-je triste, ô ma mère, Triste lorsque tu m'aimes tant?
C'est que la vie est bien amère; C'est que je veux fivre pourtant.
Pourquoi Dieu, qui pèse en silence Nos jours, mystérieux fardeaux, A-t-il jeté dans la balance Si peu de biens et tant de maux?
Dans ce corps, fils de la poussière, Que le temps dispute à la mort, Pourquoi retient-il prisonnière L'âme courbée avec effort?
Quand, à la captive immortelle, La joie ici-bas fait défaut, Je sens qu'elle entr'ouvre son aile Et voudrait s'envoler là-haut.
Et si quelque douce chimère L'arrête en sa captivité,
Toujours l'apparence éphémère Meurt devant la réalité !
Toujours l'avenir qu'on envie N'est que le regret du passé!
S'il est un but à notre vie, Où l'Eternel l'a-t-il placé?
Comme les rameurs dans leur barque, Forcés d'aller à reculons, Ne sachant pas quel but nous marque Celui qui nous a dit : « Allons ! »
Avides de la destinée, Nous ramons encore et toujours, Usant, dans la lutte acharnée, Travaux sur travaux, jours sur jours.
Parfois l'oiseau de la tempête, De l'aile nous rase en courant • Sans pouvoir détourner la tète, Nous hâtons notre esquif errant.
Là-bas, là-bas, fuit, dans la brume, Le port depuis longtemps quitté.
Là quelque rocher blanc d'écume, Qu'en passant nous avons heurté.
Là, quelque île brillante et belle Où nous voudrions revenir, Et qui ne nous a laissé d'elle Qu'un regret et qu'un souvenir.
Là, quelque vague qui tournoie, Roulant des restes sans couleurs, Pâles débris de notre joie, Dépouilles qui furent des fleurs.
Autour de nous, vaste et profonde, La mer monte à flots ruisselants,
*a LIVRE DEUXIEM E.
Et dans cet Océan qui gronde, Qui de la nef ronge les liants,
Le flot dit au Ilot qui L'entraîne :
« Que nous courons vite mourir! »
La vague à la vague prochaine Répond : a Vivre peu, moins souffrir! »
Heureux lorsque, sœur de notre âme, Une âme avec nous vient s'asseoir, Et tirant à la même rame, Murmure un même chant d'espoir.
Vers la rive où tend notre flotte, En aveugles nous voguons tous, Demandant sans cesse au pilote :
« Maître, où donc nous conduisez- vous? d
Malgré nos pleurs, malgré l'orage, Gardant son secret éternel, Impassible il suit son voyage, Dans un silence solennel.
Mais, sur la poupe, l'Espérance Debout, souriant au travail, Nous dit : et La crainte est une offense, C'est Dieu qui tient le gouvernail! »
£MOV"C "BEoAV SOVÇGE.
Bel ange à l'aile dorée,
A la prunelle azurée,
Bel ange, que me veux-tu?
Pourquoi sur mon chevet sombre,
Comme un feu follet dans l'ombre,
Ton vol s'est-il abattu?
Vers ma couche, où ton œil plonge,
Pourquoi venir quand tout dort?
Que me veux-tu, mon beau songe, Mon beau songe aux ailes d'or ?
Viendrais-tu de ma patrie,
De cette rive fleurie
Où s'égare, en longs détours,
La Seine à l'onde tranquille?
As-tu vu ma vieille ville,
Rouen, la ville aux cent tours?
Le souvenir, doux mensonge,
Souvent m'y reporte encor.
En viendrais-tu, mon beau songe,
Mon beau songe aux ailes d'or?
Dans la nuit et le silence, Viens-tu, douce souvenance Des absents que je chéris?
Es-tu l'aimante parole Qui de leurs lèvres s'envole, Quand j'occupe leurs soucis?
Lorsque la peine me ronge, Leur tendresse est mon trésor.
Les as-tu vus, mon beau songe, Mon beau songe aux ailes d'or?
Ou, des voûtes éternelles,
M'apportes-tu les nouvelles
Des amis qui ne sont plus?
Oh! que de fois dans mes veilles,
Vers ces célestes merveilles
Vers ces mondes inconnus,
Où mon regard en vain plonge,
J'ai voulu prendre l'essor !
Viens-tu du ciel, mon beau songe,
Mon beau songe aux ailes d'or?
Prête-moi ton aile ardente.
Dans quelque nue éclatante Je veux ouvrir mon chemin ;
+ i LIVRE DEUXIEME.
.le veux revoir ceux que j'aime,
Et monter jusqu'à Dieu même,
En te tenant par la main.
\ L8J vers l'avenir prolonge
Notre impétueux essor.
Oh! préte-moi, mon beau songe,
Préte-moi tes ailes d'er!
LE CHeA^T 1)U IîE'RSEqAU.