A LA FONTAINE
Il est de ces fraîches figures, Belles d'une candeur qu'on ne peut définir,
De ces apparitions pures Dont l'image sourit à notre souvenir.
J'ai vu tantôt, à la fontaine, Une mère tenant son enfant dans ses bras;
De sa cruche déjà trop pleine L'eau débordait, brisée en scintillants éclats.
Mais qu'importait l'eau renversée !
Elle était tout entière à son petit enfant.
A lui son unique pensée, A lui son tendre amour, son regard triomphant;
A lui son plus charmant sourire; A lui ces mots du cœur, si frais, si gracieux,
Et que les mères, pour les dire, Ont emprunté sans doute au langage des cieux !
Je la voyais, d'amour éprise, Couvrir de cent baisers tantôt ses blonds cheveux,
Tantôt sa bouche de cerise, Et sa joue arrondie et ses deux grands yeux bleus;
Puis soudain, avec raillerie, Pour le mieux agacer faire mille détours,
Retirer sa lèvre chérie, Et détourner la tète et sourire toujours,
Tandis que, vers la fugitive, Le gracieux enfant, l'enfant aux cheveux d'or,
Rapprochait sa face naïve Et ses petites mains pour l'embrasser encor.
O vous qui, près de la fontaine, De la cruche pesante oubliant le fardeau,
Ne pensiez pas que l'heure entraîne Le temps qui toujours passe et fuit comme votre eau,
Je vous enviais, jeune mère!
Je disais : « Tous ces biens qu'ici-bas l'on chérit
Ne sont-ils pas une chimère, Quand on a comme vous un enfant qui sourit?
« Un bel enfant au teint de rose, Candide séraphin béni de l'Eternel,
Et dont l'âme, nouvelle éclose, S'ouvre, comme une fleur, à l'amour maternel?
« Lorsque sur votre sein qu'il presse Vous voudriez pouvoir le fixer sans retour,
Et, pour l'enivrer de tendresse, Mettre tout votre cœur dans un regard d'amour,
« Alors votre beauté rayonne, Alors vous ressemblez aux tableaux du saint lieu,
A ces tableaux où la Madone, Dans sa sérénité, sourit à l'Enfant-Dieu.
« Mais son front fatigué se penche, Son œil à demi clos lutte avec le sommeil;
Laissez, sur votre épaule blanche, Reposer mollement son visage vermeil. »
Qu'il dorme, calme et sans envie, Lorsque le ciel encore est doré devant lui;
Plus tard l'horizon de la vie Ne sera plus brillant et pur comme aujourd'hui.
Jamais le sommeil qui l'oppresse Ne lui sera si doux au séjour des humains,
Qu'ainsi bercé d'une caresse, Le front sur votre épaule et les pieds dans vos mains.
Les anges, dans un météore,
S+ LIVK E DEUXI EME.
Planent en souriant et lui jettent des fleurs; Plus tard, s'ils reviennent encore,
Ils revien Iront, hélas! pour essuyer ses pleurs.
A mu clùrc Tante Ricard.
LES OISEoAUX 7)E 'PcASSqâ(;e.
Avant l'heure où le jour décline, Viens avec moi sur la colline ; Viens avec m>>i, nous serons seuls.
Le soleil est brillant encore.
Ou dirait que c'est lui qui dore Les cimes jaunes des tilleuls.
Mais déjà le vallon, dans l'ombre, S'enveloppe d'un brouillard sombre, Humide linceul des hivers; Déjà les feuilles desséchées, L'une après l'autre détachées, Tapissent les gazons moins verts.
Vois-tu les oiseaux de passage, Dans nos bois dépouillés d'ombrage Rassembler leur essaim mouvant?
Ils vont partir avec l'automne; Leur chant plaintif et monotone Se mêle au murmure du vent.
Ils sont tristes comme la terre,
Ou comme ton cœur solitaire
Par tant de douleurs abattu.
« O Dieu! disent-ils dans leur plainte,
Où nous entraîne ta voix sainte?
Sur quels bords nous appelles-tu?
« O Dieu ! nous quittons avec peine Le grand bois et la vaste plaine :
Là, nous avons connu le jour; Là, sur l'aubépine nouvelle, Nous avons essayé notre aile Et chanté notre jeune amour.
« Là nous avons, sous l'ombre douce, Entrelacé le nid de mousse Que tu nous appris à bâtir.
L'arbre dans sa branche élevée Berça notre frêle couvée...
Et voilà qu'il nous faut partir!
« Qu'elle était belle, la patrie, Avec sa couronne fleurie, Son manteau vert et son ciel pur ; Quand au matin l'aube superbe Versait en diamants sur l'herbe La rosée et les fleurs d'azur!
« Ou quand la reine des étoiles, La Nuit semait sur ses longs voiles Des myriades de clartés, Jusqu'à l'heure où la jeune Aurore Venait nous convier encore A de nouvelles voluptés!
« Aujourd'hui la rose est flétrie; Au frais zéphyr, dans la prairie, Ont succédé les froids autans; L'hiver et son pâle cortège Vont couvrir d'un voile de neige Les atours fleuris du printemps.
« Que ferons-nous, troupe isolée, Sur cette rive désolée?
Son horizon devient étroit ; Chaque jour, dans son ciel de glace, Son soleil pâlit et s'efface...
Comment chanter lorsqu'il fait froid?
<( L'automne fuit, la fouille tombe,
Cette terre est comme une tombe; Mais Dieu, pour traverser les airs, A donné la force à nos ailes.
Salut à vous, routes nouvelles!
Salut, flots orageux des mers! »
.Ainsi la troupe fugitive
Gazouille son hymne plaintive;
Ainsi le signal est jeté.
En ordre elle gagne l'espace,
S'élève, se dirige, passe
Et se perd dans l'immensité.
Demain ils auront pour asile Le myrte et l'oranger fertile, Sous un ciel béni du Seigneur; Demain l'herbe en fleurs et l'eau pure, Demain la forêt qui murmure Un chant d'espoir et de bonheur.