POÈTES
Un Héros
A Amédée Lemoine.
Cet homme est un héros, qui pour jamais conserve Le besoin de produire et d'imposer le Beau, Qui travaille dans l'ombre où la douleur énerve, Et qui, vivant, n'est point devenu son tombeau.
Tant d'autres maintenant laissent, dans une ornière, Toute une vie en fleurs se perdre et se flétrir. Et tâchent de nier leur âme prisonnière Et ]c mal de penser, — dont ils ont su guérir !
Car il faut acheter le pain, coûte que coûte. Et l'esprit qui planait est vite descendu, A plié l'aile, et rampe avec tous sur la route. En regrettant d'abord son Paradis perdu.
Puis l'esprit s'habitue au regret, et son aile Diminue, inutile, et disparaît. Plus rien !
i8é Un Héros.
L'homme est toujours vivant sous la voûte éternelle, Mais c'est un compagnon de moins. Allons ! c'est bien.
On fut jeune, on fut plein d'ambitions chéries, On s'est aimé parmi des plans aventureux, On a marché dans la splendeur des rêveries. Puis on a déserté, puis on s'est dit heureux ;
Et l'on ne songe pas que là-bas, dans l'orage, Meurtri par l'idéal à tout son cœur lié, A chaque coup du sort redoublant de courage. Un ami reste seul, qui n'a pas oublié,
Et qui parfois, le soir, sentant sa main glacée. Pense à la main absente, à l'espoir désuni, Aux premiers vers, revoit sa jeunesse passée. Sourit, c'était charmant ! et pleure, c'est fini !
Les Mers de Grèce...
Les mers de Grèce et d'Italie, Où le regard charmé s'oublie, Bercent dans leurs flots gracieux Des sites riants ou sauvages, Des fruits d'or tombés des rivages, Des astres d'or tombés des cieux.
Elle berce, la mer charmante, Langoureuse comme une amante, Perfide comme les amours, Les blanches images des voiles.
Et l'azur, lorsque les étoiles Ont disparu de son velours.
O velours des mers de la Grèce, Étoffe brillante, caresse Innombrable des flots sans fin,
Les viers de Grèce,
Est-il rien de plus pur au monde, De plus transparent que ton onde, De plus fluide, de plus fin?...
Je sais des vers, des vers limpides, O mer de Grèce, aussi fluides.
Aussi transparents que tes eaux, Mais, dans leurs strophes cadencées.
Ils peuvent porter des pensées Comme tu portes des vaisseaux.
Contes de Fées
Les récits enfantins aux héros fabuleux, Aux subites amours, aux bizarres caprices. Nous les avons reçus de sublimes nourrices Dont le lait fut divin et le cœur merveilleux.
Moi, je vous aime et vous bénis, ô contes bleus ! Où passent, comme autant d'ombres inspiratrices, Des bergères avec des yeux d'impératrices. Des rois pleins d'indulgence et de beaux sires Jeux,
Où la Belle, endormie au château du mvstère, Dit d'abord à son Prince incliné jusqu'à terre : « Mon cher, mon grand seigneur, vous avez bien tardé. «
Ainsi, la Fée, ah ! la charmeuse, nous délivre
Du réel, si vulgaire à l'esprit obsédé.
De l'ennui d'être un homme et du long mal de vivre
l^l/lfo<^f^i/,^.
Le Cher passant
A mon a-ni Keller
Gloire au triste chanteur de vers, au cher passant ! Bohémiens aux bois, à la ville, bohèmes, Ils vont: leurs belles fleurs sont teintes de leur sang. Et de leur vie en deuil ils font de gais poèmes.
La femme d'ordinaire aime peu ces rêveurs, Car leur esprit errant n'est pas longtemps près d'elle ; Et pourtant, sur son front, ces pauvres Dieux sauveurs Peuvent placer d'un mot la couronne immortelle.
Nourris d'espoir, vivant même de l'air du temps. Ils vont sans savoir où, pour y chercher fortune. Et dans les blanches nuits d'iiiver, ils sont contents De se chauffer les doigts aux rayons de la lune.
Le Cher passant. 191
A la douleur qui frappe ils répondent : « Entrez ! Entrez, dame Douleur, sovez la bienvenue. Prenez à ce chevet votre place connue.
Car vous êtes chez vous, Douleur aux chants sacrés !
Laissez-nous seulement, Douleur, illustre hôtesse, Avant de nous jeter à terre, tout meurtris, Le temps d'écrire un vers de joie ou de tristesse, Clou d'or, qui fixera nos noms dans les esprits. »
Ils ont adoré l'art, les sons, la voix, le Verbe, Puis ils meurent; des gens charitables leur font Un tombeau de hasard où seule pleure l'herbe, Tandis que leur beau vers et sa gloire superbe S'envolent dans l'oubli, qui peut-être est sans fond.
Leur souffle élargissait mon âme prisonnière. Mes premiers vers voguaient sous leur fier pavillon Disciple studieux de l'écoHer Villon, Je ne manquais jamais l'École buissonnière.
192 Le Cher passant.
L"École des buissons pleins de chants et de fleurs, Près desquels on écrit quelque sonnet timide, Et qui font que parfois, quand la page est humide. On ne sait pas si c'est de rosée ou de pleurs.
Ah ! les charmants mart\TS, gais, fantasques, allègres, Veillant toute la nuit pour chanter plus matin, Et se grisant, le jour, d'un songe de festin.... Comme je connais bien leurs silhouettes maigres !
Tout jeune, devant eux j'allais m' extasier. Ils me disaient très bas d'harmonieuses choses ! Car ce sont les divins chanteurs des nobles roses ; Qui n'ont pas au soleil la place d'un rosier.
Le soir, près de mon lit, dans la petite salle. Ils venaient se pencher, muets, et de la main Ces doux aventuriers me montraient leur chemin Avec un beau sourira adorable et très pâle.
A un Tableau
Le peintre achève son tableau, Il va faire encadrer la toile :
Un navire lancé sur l'eau A moins de hasard dans sa voile.
Cette oeuvre en s'éloignant du port Est comme un navire de guerre, Elle risque cent fois la mort, Mort triomphante ou mort vulgaire !
Cher tableau, tu vas éprouver Des abordages, des tourmentes, Puis, brusquement, te retrouver.
Joyeux, sur les vagues dormantes.
Tu peux t'enfoncer dans l'oubli, Mer sombre où le plongeur se noie, Gouffre amer, toujours plus rempli. Toujours plus avare de proie.
196 A un Tableau.
Mais aussi, par le flot humain, En voguant rayonnant et calme, Tu peux rencontrer en chemin La Fortune qui tient la palme.
Va, toile parée, où j'ai mis Tant de ma vie et de mon âme.
Puissent de longs regards amis Te caresser avec leur flamme !
Puisses-tu, loin des ouragans Et loin des misères honteuses.
Ne voir que groupes élégants Et que charmantes visiteuses !
Car c'est par leurs grands yeux si doux, A la prunelle bleue ou noire, Que descendent toujours sur nous Les plus purs rayons de la gloire.
Les deux chansons
MlLOX
Qu'as-tu donc, o Battos, malheureux journalier? Tu ne moissonnes plus d'un geste régulier, Te voilà loin de tous, pauvre àme délaissée, Ainsi que la brebis qu'une épine a blessée. Que feras-tu bientôt sous le soleil brûlant, Si, lorsque la rosée étincelle en tremblant Sur la verte colline où l'aurore flamboie, Tu ne dévores pas ton travail avec joie ?
Battos
Infatigable ami, rien ne peut te toucher !
Ah ! Milon, corps de fer, Milon, cœur de rocher,
Combien coûte de pleurs l'absente qu'on désire?
MlLOX
Je ne sais ! Les regrets ne sont bons qu'à nous nuire.
198 Les deux chansons.
Battos Ton cœur n'a donc jamais battu comme lemien ?
Mil ON
Jamais ! C'est grand dommage, ami, lorsque le chien A goûté par hasard d'une trop fine chère.
Battos
Milon, voici déjà, — douleur cruelle et chère. Douze jours que je suis amoureux. Est-ce en vain?
Milon
Heureux homme ! Tu bois à plein verre le vin, Tandis que je n'ai pas même un peu de vinaigre.
Battos Oui ! Syria...
Milon
Comment ! cette chanteuse maigre...
Les deux chansons. 199
Battos Qui chez Hippocion te charmait autrefois.
MlLOX
Justes dieux ! Ce n'est pas seulement par la voix, Que ta beauté, mon cher, tient de la sauterelle.
Battos
Ah ! Milon, si mes yeux sont aveuglés par elle. Ne guéris pas mes yeux.
MlLON
Allons ! ton mal est grand.
Eh bien ! chante ton mal, on s'apaise en pleurant, Et que par ta chanson ton travail te soutienne. Tu chantais assez bien, autant qu'il m'en souvienne.. Avant ton accident.
Battos
Oui ! je la chanterai, La gracieuse artiste au génie inspiré,
200 Les deux chansons.
La très douce, très frêle et très charmante femme. Et vous, Muses, et vous qui voyez dans mon âme. Répandez en mes vers l'amour qui me remplit; Ce que vous regardez rayonne et s'embellit :
Ils l'appellent la Syrienne, La divine musicienne Qui dans ses yeux porte le ciel ; Ils raillent sa taille élancée, Sa crinière d'or nuancée, Son visage couleur de miel :
Vains propos d'envie inquiète !
La jacinthe et la violette
Sont brunes comme toi. Pourtant
La violette et la jacinthe
Composent la guirlande sainte
Qu'on attache au temple en chantant.
Si j'étais riche, dans ce temple, Pour que l'avenir te contemple En ton mimortelle beauté.
Les deux chansons. 201
Je lerais mettre ta statue D'or et de diamants vêtue, Avec la mienne à ton côté.
Tu porterais la grande Ivre.
Tes regards sembleraient sourire A ma bouche qui sourirait.
Et tu me retiendrais sans peine, Par les fleurs d'une douce chaîne Q.ui jamais ne défleurirait.
J'aime ta voix, j'aime ton geste, J'aime ta démarche céleste, Tes moindres mots, tes moindres paî Mais si, nuit et jour, je t'adore.
Mon amour est bien loin encore, Mon admiration, bien bas.
Pourtant, lorsque ta mélodie.
Caressante, triste ou hardie,
Déroule ses nobles accents.
Ne sens-tu pas, fille orgueilleuse.
Ma passion presque pieuse
Monter vers toi, comme un encens ?
202 Les deux chansons.
Mil ON
Voilà des vers touchants, cher Battos, et j'enrage De me sentir gagné par leur trouble. L'ouvrage N'est pas près de finir. Oublions ! Oublions ! L'idéal est malsain pour le pauvre. Lions Les lourds épis dorés qui bruissent par terre. Ecoute maintenant la chanson salutaire.
Battos
Puisses-tu mieux que moi dans tes vers exprimer La douleur incurable et la douleur d'aimer !
Mil ON
Bonne Cérès, Cérès la blonde, Mère auguste, mère féconde, Étends au loin ton beau tapis.
C'est à toi seule qu'il faut plaire.
A toi mon zèle. Pour salaire Fais pencher les joyeux épis.
Les deux chansons. 203
Battos
Syria, que les fleurs te soient un frais tapis. Ta tête blonde est plus belle que les épis.
MlLOX
Quand tombent les épis superbes, Gais moissonneurs, liez les gerbes ; L'autre œuvre commence à présent.
Que dans l'aire où vos bras les traînent Les gerbes tremblent et s'égrènent Au rythme du fléau pesant.
Battos
Mon cœur est plein de toi ! Quel fléau si pesant Rn chasserait jamais ton nom toujours présent?
MlLON
Enfin apparaît la farine En neige nourrissante et fine, Et bientôt sortira du four, Toute brûlante et parfumée, La nourriture bien-aimée, Don de Cérès, l'unique amour.
204 Les deux chansons.
Battos
Que me fait le pain blanc qui parfume le four ? Je ne veux me nourrir que du poison d'amour.
MlLON
Puis, le soir, assis près d'un frêne, Nous boirons une coupe pleine De bon vin vieux au goût amer, En regardant, comme en un songe.
Le soleil empourpré qui plonge Dans l'azur sombre de la mer.
Battos
Mon amour me suffit. Q.ue m'importe la mer ? Il est plus profond qu'elle et surtout plus amer.
Mil ON Mon ami, mon ami, ta folie est sans borne.
Battos
Mon ami, mon ami, que ta sagesse est morne ; Je ne changerais pas mon mal à ton bonheur.
Les deux chansons. 20 s
MlLON
Quel avenir t'attend, ô mauvais moissonneur ?
La vie entière n'est qu'une moisson trop rare ;
Il faut la récolter en jaloux, en avare :
Et toi, tu fais manger tes blés par les chevaux,
Et ne veux recueillir que bluets et pavots !
Part à mourir de faim, dont on ne peut rien faire!
Battos Laisse donc ! C'est la part que Syria préfère.
Rabelais
Que dirai-je de toi, de ta large ironie
Et de ta sereine gaîté, Rabelais ! Maître exquis, formidable génie,
Et grotesque divinité ?
Ton souffle de titan a soulevé la terre,
Et la terre en frissonne encor :
Ton rire audacieux, éclatant, salutaire.
Nous emporte dans son essor.
Tous les livres connus, les lettres, les sciences. Ce qu'on savait, ce qu'on osait,
Les espoirs les plus vains, les plus nobles croyances Tu jetas tout dans ton creuset;
L'antiquité païenne à peine retrouvée Au fond des parchemins jaunis,
Rabelais. 207
Tu lui pris sa jeunesse et sa grâce éprouvée, Sa lano^ue aux charmes infinis.
Profanateur sacré, penché, tête ravie, Sur les cadavres entr'ouverts.
Tu fis dire à la mort les secrets de la vie. Et les ressorts de l'univers :
Tu mêlas le vieux dogme à la vérité neuve : L'idéal grec au rêve hébreu...
Et, le moule brisé, l'on vit jaillir un fleuve D'or pur, et de boue et de feu.
Ah ! ce fut dans ton siècle une étrange aventure
Q.ue ce déluge étincelant ; Bizarre créateur, force de la nature.
Soleil souillé, mais aveuglant !
Tu dédaignas Genève, et tu méprisas Rome, Tu restas libre et triomphant.
Humaniste inspiré, si consolant pour Thomme Et si généreux pour l'enfant.
2o8 Rabelais.
On désire parfois, aux jours d'incertitude
Ou d'injuste sévérité, Un goût plus fin, plus sûr, plus de subtile étude
Et d'abord plus de pureté ;
Mais ton ardeur nous gagne, et ta voix nous entraîne Nous croyons en toi, grand moqueur.
Et nous, les délicats, ta sève souveraine Nous pénètre jusques au cœur !
Avant tout, tu fus bon : c'est ta plus chère gloire,
Géant terrible, tu fus doux, Et sur ton abbaye, au seuil de notre histoire,
Ta main écrivit : « Entrez tous ! »
Entrez tous, et fondez ici la foi profonde.
Et faites ce que vous voulez :
Que le corps soit heureux, que l'àme soit féconde,
Et que tous les vœux soient comblés !
Tu fus un studieux penseur, un sage Maître,
O toi qui vécus follement; Et puis tu t'en allas quérir le grand Peut-être:
Le grand Peut-être est très clément.
Rabelais. 209
Médecin tout-puissant, poète dont la verve Est le plus divin des bienfaits,
Tu jouis maintenant du bien que Dieu réserve Aux bonnes volontés : la Paix.
Des Roses
Nous irons loin, très loin, plus loin Que la vulgarité des choses, Et nous chercherons avec soin De mauvais chemins pleins de roses.
Nous irons. Le ciel lumineux Tiendra nos paupières mi-closes.
Les buissons seront épineux, Mais aux épines, que de roses !
Les roses ont un court destin, Répètent les esprits moroses.
Mais de ne fleurir qu'un matin,
C'est le plus pur charme des roses.
Blanches ou jaunes, toutes ont Parfums exquis et nobles poses, Mais les plus aimables, ce sont.
Ce sont encor les roses roses.
Des Roses . 211
C'est notre œuvre : le monde entier Nous doit tant de métamorphoses !
La nature fit l'églantier, Mais c'est l'homme qui fit les roses.
Songe d'une nuit d'été
A M. Charles Gillet.
Shakspeare avait vingt ans ; ce n'était pas un sage. Obstiné braconnier, vagabond entêté, Le poète achevait alors l'apprentissage De toute passion et de toute gaîté.
Franc buveur, sans fatigue et sans miséricorde Dans les combats fameux où l'on se fait raison, Levant le large pot dont la mousse déborde, Il soutenait à mort l'honneur de sa maison.
Pourtant, un jour, il fut vaincu. Telle est la guerre !
A Bidfort, il avait trop ri, trop devisé:
Il dut saluer roi quelque ivrogne vulgaire
Que les mots, même bons, n'avaient jamais grisé.
Il reprit trébuchant la route accoutumée.
Et, sur son cœur troublé par les chants et le bruit.
2i6 Songe d'une nuit d'été.
Sur son front qu'emplissaient l'ivresse et la fumée, S'étendit la fraîcheur de la plus belle nuit.
La nuit, en ce moment, avait assez de charmes Pour donner le génie avec la volupté ; Sous les étoiles d'or pures comme des larmes, Le monde reposait dans toute sa beauté.
La brise, sur les monts, sur les lacs, sur la plaine, Sur les minces ruisseaux dans l'herbe dispersés, Soulevait lentement d'une insensible haleine Les parfums qu'au soleil les fleurs avaient versés.
Accablé de fatigue et d'ivresse, Shakspeare Tomba près d'un pommier qui lui servit d'appui. Et le parfum qui passe et le vent qui soupire Redoublèrent d'arôme et de baisers pour lui.
Alors du ciel profond, des étoiles, des branches, Du fo.:d des lacs, du fond des ruisseaux et des bois, Sortirent des esprits et des visions blanches Qui prirent une forme en prenant une voix :
Songe d'une nnit d'été. 217
L'une disait : « Longteirps muette, Je parle enfin, pour te charmer.
Regarde : de sa main fluette Titania t'offre, ô poète, L'exquise fleur qui fait aimer. »
D'autres : « Xous sommes Ophélie, Desdémone, Cordélia, Fidèles, même à la folie !
Et de notre tâche accomplie La mort seule nous délia. »
— « Xous sommes, nous, les jeunes reines Des songes bleus, des grands chemins.
Des frais matins, des nuits sereines, O maître, et pour que tu nous prennes. Nous te tendons nos blanches mains.
2i8 Songe d'une nuit d'été.
Pour toi seul nous sommes sorties
Du fond des mers et des halliers,
Et les ronces et les orties
Se changent en fleurs assorties
Rien qu'en touchant nos fins souliers.
D'autres, en galants équipages, Disaient : « Que de vers enchanteurs Nous t'apportons à pleines pages !
Commande ! nous sommes tes pages..
Tes pages aux habits menteurs.
Vois plutôt notre sein, nos tresses, Vois nos yeux noirs, noirs diamants.
Nous pouvons, doublement traîtresses, Ravir leurs amants aux maîtresses Et leurs maîtresses aux amants.
Nos noms, doux écho d'Italie, Tintent comme un harmonica :
Portia, Perdita, Cœlie, Béatrix, Hermia, Julie, Mirande, Hélène, Jessica.
Songe (Tune nuit d'été. 219
Tu conteras nos aventures, Nos purs amours, nos rêves fous, Nos dévoùments et nos tortures, Poète, et les races futures T'adoreront à travers nous.
Fais bon accueil à notre histoire
Qui te ravira le premier.
Le monde apprête sa mémoire ;
Éveille-toi donc pour la gloire,
O toi qui dors sous ce pommier ! »
Le jour venait, leur voix câline Dans l'adieu semblait s'épuiser.
Chacune en le quittant s'incline, On dir même que Cymbeline Lui mit sur la bouche un baiser.
220 Songe d'une nuit d'été.
Shakspeare s'éveillait : la grâce était venue. Dans son âme déjà, comme au ciel éclatant, Se lève le soleil. Une force inconnue L'attire vers la ville où la scène l'attend.
Il se remet en route, et l'ivresse sacrée Le fait sur son chemin trébucher de nouveau. Il boit à flots l'air pur. Un monde qui se crée, Délicieux tourment, s'agite en son cerveau.
Au théâtre, fécond en splendeurs douloureuses, Plein de sanglantes fleurs et d'atroces exploits, C'est l'apparition des belles amoureuses Qui l'appelle tout bas avec leur tendre voix. •
Et Lear, le désespoir ; Hamlet, l'âme indignée ; Macbecth, la trahison ; Richard, la cruauté, Et Shylock et Timon, efî"royable lignée, Naîtront d'un songe heureux et d'une nuit d'été.
Hamlet
Hamlet, le meilleur fils de notre grand Shakspeare, Par le brouillard du Ncrd est à demi voilé : C'est celui dont le cœur subit le mieux l'empire, Le plus triste, le plus pensif, le plus troublé.
Pénétré de tendresse, affamé de justice,
Artiste délicat respectueux du Beau,
Pourquoi faut-il qu'un jour sur lui s'appesantisse
La main d'un spectre cher, lourde comme un tombeau
Tu dois te décider, grande âme irrésolue ! Hélas ! Daigneras-tu ? Cédant à raiguillon, La foule autour de toi court, s'agite et reflue : Toi, tu vois le néant de ce vain tourbillon.
Pendant que l'ignorant se précipite à l'œuvre, Que le brutal s'élance et triomphe soudain, Sachant qu'à chaque pas on heurte une couleuvre, Tu restes immobile et rêveur, par dédain.
222 Hamlet.
O vanité des deuils et vanité des joies, Vanité du savoir aux yeux du vrai savant ! Seul, le crime est certain. D'un geste tu renvoies L'espérance au cercueil et l'amour au couvent.
L'amour venait à toi : ta chevelure blonde, Ton corps souple et charmant vêtu de velours noir. Tes yeux nxes, tes yeux d'une douceur profonde Apparaissaient si purs aux derniers feux du soir !
Mais toi, Prince, blessé de voir la foule entière Acclamer les vainqueurs, les puissants et les rois, Tu veux songer en paix. Tu vas au cimetière Demander ce qui reste aux maîtres d'autrefois !
La mort enfin reprit ton âme déjà lasse...
Le poète se sent vers ta tombe entraîné.
Près de toi, garde-nous une prochaine place :
Au revoir, Prince Hamlet, doux Prince, frère aîné.
#^rw^
Desdemona
O pauvre Desdémone, ô victime splendide, Es-tu donc morte ? Hélas ! tu semblés sommeiller. Ta beauté reste pure et ta grâce candide, Et tes longs cheveux roux flottent sur l'oreiller.
Que maudit soit le jour où tu te laissas prendre Aux récits de bataille éclatants, enivrés ! Le Maure te saisit, t\'ran brutal et tendre Qui noue à ton beau corps ses bras désespérés.
Dérision, il t'aime, et tu l'aimes, prodige ! N'en est-ce pas assez pour troubler sa raison ? Il peut, quand il le veut, respirer sur sa tige. Cette fleur de plaisir, cette fleur de blason.
Où sont-ils maintenant, blonde patricienne, Tes amis, ton palais superbe et précieux, Et, comme un miroir d'or, ta gaîté vénitienne Qui captivait les cœurs et séduisait les yeux ?
:24 Desdemona.
O pauvre, pauvre femme ! Aujourd'hui c'est la guerre, Ce sont les cris de mort qui fatiguem l'écho, Les propos insultants, la souffrance vulgaire, Le regard, le regard sinistre d'Iago.
Victime résignée, allons, chante le saule !
Voici le soir, tu peux rester seule, enlever
Ta robe de brocart trop lourde à ton épaule,
Puis, fixant dans la nuit tes grands yeux bleus, rêver,
Rêver que si le sort, enfant, t'avait bénie, Il t'aurait accordé quelque charmant époux,
L'n beau seigneur d'un noble et candide génie, Q.ui, jeune comme toi, n'eût pas été jaloux.
'•-^iK^^^ï^
Les Filles de Corneille
Vous voici donc, ô vous qui, par tant de liens. Avez saisi mon coeur dès ma première veille. Répondez-moi ! Comment, en m^ots cornéliens, Vous dire ; Je vous aime, ô femmes de Corneille ?
Amantes sans remords, mères aux yeux jaloux, Filles aux doigts sanglants, généreuses rebelles, Superbes visions, comment vous dire, à vous. Qu'on vous donne sa vie, et qu'on vous trouve belles ?
Vos traits sont d'un dessin parfait. Vos cheveux lourds Rejettent noblement votre front en arrière, Si bien que vous cherchez tout en haut vos amours, Ardents comme un défi, purs comme une prière.
Rien n'égale en blancheur vos espoirs indomptés ; Une candeur auguste et sainte vous protège : D'un geste fier, à chaque instant, vous remontez La pourpre impériale à votre cou de neige.
ris
228 Les Filles de Corneille.
Dans votre charme austère il entre du mépris Si gracieux qu'il soit, le pli de votre lèvre Semble fait pour l'amère éloquence et ses c Plus que pour le baiser et sa subtile fièvre.
Tout en vous est bravoure et tout est loyauté. Votre haine elle-même a de divines flammes ! Un esprit pénétrant brille en votre beauté, Et surtout, vous avez vingt ans, ô chères âmes.
Dormez votre sommeil !
Dormez votre sommeil, ô riches de la terre ! Vous aussi, pauvres gens, que nul n'ensevelit. Quoi que la sombre mort cache dans son mystère, On trouve au moins la paix au fond du dernier lit.
La paix, cette chimère ardemment poursuivie, Ce pain de pur froment dont nous avons tous faim, Le délice éternel impossible à la vie, L'idéal absolu, la paix, la paix enfin !
Dormez votre sommeil ; il est la récompense, Le salaire suprême et durement gagné, Car c'est une âme en deuil que toute âme qui pense. Et tout cœur qui bat a saigné.
230 Dorme^ votre sommeil l
Vous avez tous connu la peine ou la torture, Douleur que l'on étale, affront qu'on tient secret, Et l'amour, cette étrange ou sinistre aventure Que trouble le remords, et qu'éteint le regret.
L'ambition vous a serrés dans ses tenailles, L'ennui vous a jetés au combat accablant ; Et vous avez senti, jusque dans vos entrailles, L'orgueil blessé, l'orgueil plonger son fer brûlant !
Que de voix à vos cris n'ont pas daigné répondre ! Que d'espoirs ont saisi vos cœurs pour les briser ! Un avenir rêvé qui tout à coup s'effondre; Une fleur qu'on préfère et que sèche un baiser.
Vous avez tous souffert, tous, quel que soit' votre âge En ce monde mal fait, en ce monde de rien. Vous avez en vivant, prouvé votre courage ; Et maintenant, ô vous qui dormez, dormez bien !
Dorme:^^ votre sommeil ! 231
Si vous sortiez jamais du sépulcre, ô folie ! Vous verriez, étonnés d'un silence outrageux, Votre pauvre mémoire en tous lieux abolie, Et des bouquets pourris sur vos marbres fangeux.
Peut-être avez-vous eu la gloire ? Mais qu'importe ? Vous chercheriez en vain, c'est un rêve qui fuit ! Votre immortalité d'un jour, à jamais morte, Et vite, vous voudrez rentrer dans votre nuit.
Ah ! le Lazare juif, ranimé par Dieu même, Eût dû se cramponner des deux mains au caveau Et crier : « Laisse-moi mon bon sommeil que j'aim^e Ne me condamne pas à vivre de nouveau !
As-tu si grand besoin qu'une foule t'encense, O Christ, prophète aveugle, impitoyable Dieu, Que tu n'hésites pas, pour prouver ta puissance, A relever mon front vers l'ignoble ciel bleu !
252 Donne:(^ votre sommeil l
Mon devoir était fait, mon épreuve finie. Ouvrir ma tombe, ouvrir mon linceul, me crier Lève-toi ! Lève-toi pour une autre agonie — , O Sauveur, c'est d'un meurtrier. >^
^iJfT
r ""-^Ji VJ V» ^.w vj vj •.» E^ m y' M ^- m. . ii.' m., a^'i
A Chimène
Le voyageur sur le chemin Q.ui va de Burgos à Saint-Pierre, Chasse du revers de la main Un peu d'importune poussière.
Et le voyageur ne sait pas Que c'est de la poussière humaine, Et qu'il a foulé sous ses pas Tout ce qui reste de Chimène !
Chimène qui, jadis, lorsque j'étais enfant, M'apparaissait vivante aux feux de mon aurore ; Qui plus tard me rendit mon espoir triomphant, C'est peu de dire aimer, voyageur, je l'adore. L'oubliera-t-on jamais la vierge de beauté. L'amante généreuse et la fille imprudente, Qui mit dans son devoir tant de subtihté Et dans sa passion tant de franchise ardente !
;34 ^ Chimène.
Ami qui marches, l'aimes-tu ?
Aime-la, c'est un très bon signe; Aime-la, c'est une vertu, Quand de son amour on est digne; Aime-la, c'est un talisman Où déjà la gloire est en gage....
Et songe à son noble roman D'un si magnifique langage !
La brave enfant ! Rodrigue avait, dans un duel,
Tué son père. Alors, vovant sa race éteinte.
Elle vint chez le roi : — Sire, un coup trop cruel
A déchiré mon cœur, en vous portant atteinte.
Le roi dit : — Que veux-tu de moi ? — Sire, je veux
Faire à mon père mort une illustre famille ;
Son vainqueur pouvant seul fournir de tels neveux,
Donnez-moi pour époux Rodrigue. — Prends, ma fille.
Ami qui marches, c'est ainsi Que Chimène épousa Rodrigue.
En ces temps-là, le cher souci.
L'effort constant, l'unique intrigue Ser\'ait sans trêve et préser\'ait L'Honneur, l'Honneur pur de la race ;
A Chiniène. 235
L'amour en souriant suivait Et jetait des fleurs sur la trace.
Ht ce pays est bien le sien : c'est le décor Qu'il faut à sa terrible et douce tragédie. C'est son vrai patrimoine. On croit la voir encor Avec sa lèvre en fleur et sa pudeur hardie. Elle est là, si flexible et si forte, écartant Comme un voile sacré la douleur étouflante, Prête à l'amour ! Voici son regard éclatant Et sa grâce d'enfant et son charme d'infante.
Voici Chimène, voyageur !
Sous le clair soleil, c'est son âme Que tu respires, tout songeur.
Quand s'élève un soufile de flamme; Et quand, du haut des sierras, La nuit se répand, bleuissante, Sur ton front passe caressante La blanche fraîcheur de ses bras.
(;*iù^
Quand la neige fut venue...
A Camille Gale.
Q.uand la neige fut venue, La cigale à demi nue, Ayant faim plus qu'à demi, Cédant au vent qui l'emporte Vers le seuil de la fourmi, Osa frapper à la porte.
Et, frissonnante d'effroi, Elle cria : i< Donnez-moi Pour cet hiver qui commence Place à votre cher fover.
Et vous aurez ma romance Et mon amour pour loyer.
Ouvrez-moi, je vous en prie :
C'est la campagne fleurie,
Quand la neige fut venue. . . 237
C'est l'été clément et doux En sa splendeur sans égale, Q.ue vous recevrez chez vous Avec la pauvre cigale !
La cigale ainsi chantait, Et la fourmi l'écoutak, Mais, hélas ! comprenait-elle ?
Et le froid sur les vitraux Posait sa fine dentelle.
Et tressait ses blancs coraux.
La dure et folle ouvrière
Répond à cette prière :
« Mon bois brûle : va-t'en donc,
Que ma porte se referme ! »
La cigale dit : « Pardon. »
La nuit tombait ! nuit sans term :• !
Q uand le jour vient l'éveiller, La fourmi va balayer La neige devant sa porte, Et, dans la neige, elle voit La pauvre cigale morte, Morte de faim et de froid.
238 Quand la neige fut venue.,
La fourmi comprend son crime, Elle traîne sa victime Près du feu, près du bon feu ; Elle la soigne, éperdue.
Mais en vain ! Il faut un Dieu Pour qu'une âme soit rendue.
Depuis ce jour, mes amis.
Vous avez chez les fourmis, Quand le vent d'hiver agite Leur fenêtre et leur volet.
Bon feu, bon souper, bon gîte, Et le reste, s'il vous plaît.
Le Grand frère
\'aillant comédien, cher poète, grand frère, J'aime ta fantaisie à l'éclatant essor, J'aime ton jeune espoir bravant le sort contraire, J'aime ton rire ardent, généreux, téméraire, S'acharnant sur le mal comme une abeille d"or ;
J'aime ton cœur blessé par un amour indigne, Étalant sa douleur sans en vouloir guérir, J'aime tes beaux yeux bruns que je voudrais rouvrir, J'aime tes longs ennuis de Dieu qui se résigne, J'aime tes longs efforts d'homme prêt à mourir.
J'aime tes amitiés, j'aime tes haines franches, J'aime ta raillerie où le frais souvenir Mêle des perce-neige et des lys aux pervenches. J'aime tes nobles mains, si droites et si blanches Qu'elles font couler l'or sans en rien retenir.
mmmi.^^.^:^
Le XVIIP siècle
Siècle séduisant, siècle étrange, Le plus français, le moins chrétien, Siècle d'or, de poudre et de fange Où tout est trop mal ou trop bien.
Siècle de merveilleux contrastes.
Es-tu sincère ou railles-tu ?
Ce sont les moins purs, les moins chastes
Qui servent le mieux la vertu ,
C'est Rousseau, rhéteur famélique.
Triste citoyen sans cité, Qui reconstruit la République Dans son antique majesté,
C'est Voltaire, roi de l'intrigue.
Dédaigneux du peuple obsédé.
Qui, par cent coups, brise la digue Par où le peuple a débordé !
:44 Le xviii'' siècle.
Partout où librement on pense, Partout où librement on rit, Partout où, sans fin, l'on dépense Des trésors de cœur et d'esprit,
C'est-à-dire partout en France, Du haut jusqu'en bas, même en bas, C'est pour la vaste délivrance Q,ue se livrent tous les combats.
Poème exquis, pamphlet infâme.
Effort sacré, travail maudit,
Tout se transforme en pure flamme
Qui réchauffe et qui resplendit.
On jette au feu qui s'en empare Tout ce qui tombe sous la main.
Mais en est-il moins clair, le phare Vers qui cingle le genre humain ?
O siècle que l'avenir presse !
Vieillir ? Est-ce qu'on a le temps !
Plus d'un y mourut de jeunesse Qui touchait presque à ses cent ans.
Le XFiif siècle. 245
Quelle que soit la tyrannie, On trouve contre elle un recours :
Les beaux vers contre l'insomnie.
Et contre l'amour, les amours;
Contre les cheveux blancs, la poudre; Contre les ennuis, l'opéra...
11 restait bien encor la foudre.
Patience ! Franklin viendra.
Mais, malgré sa force et son rire, Ce grand siècle n'est pas heureux.
Sa force est souvent un martyre, Son rire est parfois douloureux.
Une angoisse surnaturelle Est au fond du rire forcé...
La France tressaille. Sur elle Un souffle puissant a passé.
Et ce souffle, sur son passage, Soulève la rébellion.
— « Prends garde au cheval, dit le sage, Q.uand il a senti le hon !
246 Le XVIII'' siècle.
Car la hête la moins maligne Frémit alors, dresse ses crins, Se raidit, se cabre, s'indigne.
Rompt ses liens, ronge ses freins. »
Ainsi, de trouble ou de colère Le siècle entier semble broncher.
Et c'est le lion populaire Que dans l'ombre il sent approcher.
On devine l'heure suprême Dans les salons et dans les cours :
(' Qui sait, dit Figaro lui-même.
Si nous vivrons encor huit jours ? »
Depuis le triste Louis Seize, Noble ou bourgeois, chacun est prêt A bien mourir, à la française, Avec un sourire discret.
Chacun jette à ce qui Fentoure Un long regard presque pieux.
L'instant est cher ; on le savoure Comme un dernier baiser d'adieux.
Le. xriii" siècle. 247
O Beauté des choses qui meurent !
Les grandes ailes de la mort Qui, sans les blesser, les effleurent, Leur donnent un charme plus fort.
Cette âpre gaîté, cette orgie D'esprit si vaillant et si fin, Cette explosion d'énergie, Ces espoirs ardents, c'est la fin !
Dans sa triomphante agonie,
Ce siècle, aux plus brillants attraits,
A joint l'attirance infinie
De l'abîme dont il est près.
Jean-Jacques
Le monde tout entier a tressailli, le monde
Des salons, de la cour, — et l'angoisse est profonde ;
Un livre a pris sur tous un empire absolu.
La langue se réduit à trois mots : « Je l'ai lu, »
C'est un chœur entraînant de voix ensorcelées ;
Les hommes sont ravis et les femmes troublées ;
Jamais livre plus fier, plus hardi, plus vivant,
Dans la chair du lecteur n'enfonça plus avant.
Et c'est un plébéien qui cause ce tumulte!
Mais autour du triomphe éclate au loin l'insulte :
Sans insulte il n'est point de triomphe complet.
— Hé, quoi, dit-on, Rousseau, Rousseau l'ancien valet,
Le rêveur qui se traine, en s'adorant lui-même,
A travers les chemins fangeux de la bohème.
Vient prêcher la morale et faire le pédant !
Censeur, regarde-toi d'abord, et sois prudent
Il prétend conseiller la femme, mère ou vierge,
Mais il prend pour maîtresse une fille d'auberge ;
Jean-Jacques. 249
Il écrit des traités sur les enfants d'autrui,
Mais on sait ce qu'il fait de ses enfants à lui :
Il les expose, et part sans retourner la tête ;
Allégé des soucis paternels il apprête,
Pour réformer l'État, l'État où tout est mal,
Un régime parfait, équitable, idéal !
Mais toujours hors la loi, même en sa rêverie,
Citoyen platonique, il reste sans patrie ! —
Oui ! tout est juste, outrage et succès éclatant.
Usurpateur sans titre, il va régner pourtant.
Ah ! c'est que, dans son triste et vil apprentissage,
Cet homme qui ne fut ni pur, ni droit, ni sage,
Mais si profondément humain, en vérité,
A su voir, deviner, fouiller l'humanité ; .
C'est qu'il est descendu dans ses mille aventures.
Au fond de l'impudeur comme au fond des tortures ;
C'est que son siècle entier, fier, brutal et moqueur,
Par des coups déchirants, est entré dans son cœur ;
C'est qu'enfin, dans un temps déjà si téméraire,
Seul il osa tout dire, ayant osé tout faire !
Et ce trésor de haine et d'amour éperdu.
Ouvrier sans pareil, il l'a mêlé, fondu
Et versé dans sa phrase amplement cadencée.
Où notre âme se prend, vibrante et balancée
Jean-Jacques.
Et les femmes l'aimaient. Elles l'aimaient malgré Sa barbe de huit jours et son bas mal tiré. Malgré son humeur noire et son ignominie, Car elles sentaient bien qu'en cet obscur génie Qui de la passion fit l'unique devoir, L'avenir se formait, plein d'horreur et d'espoir !
Le Fils de Rousseau
c C'est un monstre égaré sur terre. »
— c( C'est, du moins, un vivant mystère », Répondent les plus indulgents.
C'est moi, le mystère incroyable !
Vous, dont l'humeur est pitoyable, Ah ! bonnes gens,
Je dois être incompréhensible Pour vous, pour votre cœur sensible Et pour votre esprit paresseux.
Je devine votre épouvante, Je n'en rougis ni ne m'en vante.
Hélas ! tous ceux,
Tous ceux de qui l'âme incertaine Est à la fois douce et hautaine, Ceux qui livrent de grands combats
2 5 2 Le Fils de Rousseau.
Avec un dévoûment sublime, Puis raillent, puis se font un crime De choir si bas.
Tous ceux dont le rare génie Est d'une clémence infinie, Mais dont l'orgueil, l'orgueil fatal.
Poursuivant le bien sans mesure.
Troublé par la moindre blessure, Fait tant de mal,
Ceux dont la fantaisie étrange Vole à l'azur, tombe à la fange.
Et repart au feu de l'éclair, Ceux dont la voix souple et traîtresse Termine souvent sa caresse En rire amer,
Ceux qui, laids quand ils sont moroses, Ont de brusques métamorphoses. Et semblent beaux comme des dieux Quand ils sont émus de tendresse Ou que la colère les dresse Tout radieux.
Le Fils de Rousseau. 253
Ceux dont le corps débile et frêle, Par une pose naturelle Vers le tombeau va se penchant, Mais dont la main est assez forte Pour briser parfois une porte En la touchant,
Ceux qui, curieux d'aventures, Ont épuisé plaisirs, lectures, Tous les rêves inapaisés, Tous les doutes, tous les systèmes, Tous les cultes, tous les blasphèmes, Tous les baisers,
Tous ceux qui, sans aimer, voulurent Savoir l'amour et qui n'exclurent Ni l'abjection, ni l'effroi, Mais qui, pris à ces comédies.
Ont été, dans leurs perfidies, De bonne foi.
Ceux que le mal impérissable.
Comme la mer marque le sable,
2)4 -^^ P^^^ ^^ Rousseau.
A marqué de rides au front, Tous ceux qu'a fatigués la vi , Ceux à qui la mort fait envie, Me comprendront.
Le Neveu de Diderot
D'abord l'existence m'a plu.
Contente d'être inassouvie, Ma faim juvénile a voulu Gloutonnement mordre à la vie.
Les livres, le travail, les hommes et les choses
Aiguillonnaient alors mon royal appétit ;
Je buvais les rayons, je dévorais les roses ;
Pas un gouffre d'amour que mon cœur n'engloutit
Ambition épouvantable, Je désirais, sur l'univers.
Comme un écolier sur sa table, Creuser mon nom avec mes vers.
Au milieu des grands mots on se sentait à l'aise : Droit, liberté, progrès : caquet éblouissant ! Notre chanson à boire était la Marseillaise, Chanson à boire, à l'heure où l'on eût bu du san^;.
256 Le Neveu de Diderot.
Pourtant l'àme n'était point dure :
Ce n'était pas, en vérité.
Par orgueil, par vanité pure Que nous faisions la charité.
Je voulais tout sentir, tout voir, à toutes forces :
Les grands hommes, les grands combats, les grands chemins,
Je voulais pénétrer l'essence, et de mes mains
Fendre le vêtement et crever les écorces.
J'ai foulé des parquets princiers Où l'or à la pourpre se mêle.
J'ai fait crier sous ma semelle La neige vierge des glaciers.
J'ai fait sonner mes pas sous la voûte des temples. ■J'ai béni la matière auguste. J'ai suivi Bien des sages leçons et des mauvais exemples, Puis le flot rayonnant de l'Art seul m'a ravi !
Gil-Blas
A A. Gabriel.
Gil-Blas! saluez, c'est Gil-Blas !
Le souple héros de l'intrigue, De l'aventure, de la brigue.
De la plume et du coutelas.
Voulez-vous un charmant complice, Un insouciant compagnon, Changeant de costume et de nom, Et maraudant avec délice ?
Voici Gil-Blas ! Prenez Gil-Blas !
— Il est aussi, malgré ses vices,