LA VIE FACTICE
LE DISCOURS DU BITUME
J'arrive de Sodome et Gomorrhe, je suis L'éternel résidu de ces antres, détruits
Par la colère de la flamiTie.
On m'appelle Mer Mortel et je vis, bien portant. Je suis un corps solide, et je possède, autant
Que bien des électeurs, une ame.
Apporté d'Orient, comme Cham, je suis noir; Et dans votre Paris, le long du vil trottoir,
En d'énormes baquets je fume.
Des manants, avec des pelles et crocs de fer, Tournent ma chair bouillie à leur brasier d'enfer,
Et Ton me nomme le Bitume.
Ils m'étendept en vague écumeuse au dehors;
Je bouillonne un moment, je m'apaise, et m'endors
Gomme une mer qui ferait halte.
Puis on jette sur moi du sable et des cailloux
Qui m'entrent dans le sein comme un paquet d j cloii; Crucifié, je suis Asphalte.
Soudain je suis foulé durement sous les pieds Des passants, lestes, lourds, ingambes, estropiés,
Soit botte, bottine ou savate :
Des souliers d'A!lvergnats et des talons pointus; Les vices sautillants, les pesantes vertus ;
Le derrière des culs-de-jatte.
Paris piéton : Paris qui court à son bureau, A l'atelier, au vol, à l'amour, au bourreau;
Paris désœuvré qui badaude; Paris viveur, tanguant, roulant et louvoyant; Paris religieux et Paris incroyant.
Le capucin et la ribaude.
On a, pour me frapper, des joncs souples et durs ; lV)ur me salir, on crache : on me couvre d'impurs
Et gluants bouts de cigarette.
L'ivrogne se confesse à moi dans un hoquet ; L'égout m'appelle « frère »; et je sers de bacjuel
Au chien sordide qui s'arrête.
0 lac noir! quel destin pour un Oriental I O palmiers du désert I Ohl sous le ciel natal,
LE DISCOURS DU BITUME
Les astres ouvrant leurs paupière- ! . . . Etre couvert de fange et de débris railleurs, Essuyé par le sec pinceau des balayeurs,
Et malheureux comme les pierres !
Cauchemar!... J'ai pourtant mes plaisirs; je puis voir Les femmes à l'envers glisser sur le trottoir
Avec leurs pieds, battants de cloche.
Elles ont tant de grâce autour de leur mollet, La jarretière a tant de vice, qu'il me plait
De tressaillir à leur approche.
Gela, c'est peu ! Je vois l'envers des cœurs humains, Les consciences qui vont, par mille chemins,
Plonger de cloaque en cloaque; Et je ne me plains pas de tant de maux que j'ai. 0 Sodome! o Gomorrhel enfin je suis vengé
De la foule parisiaque!
Oui, retenant en moi tous les vices perdus, Les paganismes fous, antiquement fondus
Au feu des célestes colères, J'en exprime le suc sous les pieds du passant; Je les lui glisse aux reins, au crâne, dans le sang,
Par cerains vaisseaux capillaires.
Suus mon vernis, je cache une ébuUiliuii, Où fondent idéal, rêves, illusion :
Collégien ou jouvencelle.
II n'y a plus d'enfanls, — c'est un fait reconnu; — Et le jour n'est pas loin, s'il n'est déjà venu,
Qu'il n'y aura plus de pucelle.
Pour l'étranger austère, et le provincia], Je suis le tentateur, et l'anti-social
Qu'il fuie au loin, ou je l'enlize !
Pauvre Alceste naïf, je ronge ta vertu, Je te donne du vice à bouche que veux^-tu,
Et c'est moi qui te philintise.
Mystères de Baal, de Moloch, d'Astartéî Toute la Phénicie, et son culte monté
Sur une Babel méphitique !
J'imbibe de poison les nerfs, et je souri?, Moi, l'exilé du Lac, en songeant que Paris
N'est plus qu'une ville asphaltique.
Passants, crachez sur moi ! Vieux comme un trisaïei Je m'appelle Mer Morte, et je suis le linceul
D'où sont ressortis les vieux mythes.
Gomorrhe a retrouvé son culte: j'ai compté
LE DISCOURS DU BITUME "0
LcR Iribades par mille, et, soit dit sans fierté, Dos escadrons de S'idomites.
Qu'importe sur mon dos ou savate ou soulier; (Juliorizontalement je sois un espalier
Où mûrissent les coups de botte!
J"ai vengé du mépris mes mères, les Cités Mortes, qu'on entrevoit près des lieux dévastés
Où le chacal impur sanglote.
0 lacustres pays ! Adieu : c'est le destin !
Je ne vois plus, comme un verre d'eau, le Jourdain
Se fondre en vos gosiers de soufre.
Mais, cloué sur le sol, honni, maudit, sali, Je puis dormir enfin ! Mon devoir est rempli !
Adieu, Mer Morte! Immortel gouffre!