CHANT DRUTAL DES VIVEURS
Tant que la volonté sera loin du naufrage, Tant que sera l'Azur là-haut éblouissant; Et même vieux, déjà bataillant avec l'âge, Pourvu que notre tète ait gardé ses fleurons, Pourvu que notre corps supporte sans souiïiaace Les rires et le vin, la joie et l'espérance, Volontiers nous existerons.
FRAGMENT d'uN POÈME ÉPiQrC
Eli ce lemps-là, le duc Jean SouIograPieski,
Prince des Polonais et Rulhènes à qui
Sa poif de Danaïde avait donné la gloire,
Descendit longuement de son trùre, et, sans boire,
Dit aux ivrognes vieux qui formaient son conseil :
« L'heure est enfin sonnée au cadran du soleil,
« L'heure, où sur les Gaulois, ces buveurs à vergogm;
« Devra prédominer l'étendard de Pologne,
« L'étendard rouge et jaune et blanc, drapeau divin
« Dont la forme est bouteille, et dont le fond est vin».
Kt les vieux, inclinant leurs chevelures pâles,
Dirent : C'est bien! — Pendant ce temps, comme des ràlei
Et des plaintes de mort, montaient du fond des cours
Des roulements inextinguibles de tambours.
L'.iiiiMM' l'Uiil rangt'f au loin ?ous l<j< Itaniiieres :
(Ml avait réuni de? nation? entières,
Et tous les cultes — sauf le culte musulman —
Avaient pris rendez-vous au lieu du ralliement.
Une sainte fumée, un nuage d'ivresse.
D'alcool et de tabac, tournait avec paresse
Au-dessus des guerriers ivres, sous les pcnnons,
Près des fùts-obusiers et des tonneaux-canons.
Or, Soulografîeski, le rude gentilhomme,
Ayant tari d"un coup de langue un vidercoine
Qui lui venait du vieux Noé Vigneron-Iloi,
Descendit vers la plaine au dos d'un palelroi,
Célèbre, entre tous les palefrois de Slavie,
Pour son ardeur étrange à boire l'eau-de-vie.
Quand le duc arriva, les mirlitons et cors
Sonnèrent, éveillant les guerriers ivres-morts.
Mais lui, se redressant sur ses étriers doubles,
Cria : « Salut à vous, lansquenets aux yeux troubles,
« Templiers et sonneurs, soudards mal dégrisés,
« Héroïques buveurs aux ventres arrosés
« Par tout ce que la terre a produit de liquides,
« Salut! J'ai réuni vos bataillons avides,
" Etincelants de tous les rubis de vos nez,
« Pour guider votre rage aux combats forcenés! »
A cet appel, poussé d'une voix de rogomme,
Les ivrognes, soudain debout comme un seul homme,
Répondirent : « Salut, ù grand chef! parle et bois! » -
Le duc avec trois punchs s'étant remis en voix,
Dit : f( Le peuple des Francs, que l'Alcool, Dieu du Bt
« Avait comblé de sa faveur la plus notoire,
« Lui livrant tout le vin avec tout le cognac,
« Et l'absinthe, et le doux trois-six, et le tabac!
« Ce peuple a renié le seul dieu qui lui reste ^
(( On fait une loi sur l'ivresse manifeste!
« On rapplique ! ! — Ces preux, devenus buveurs d'eau,
K Vont apaiser la soif de leur pharynx badaud
(( Aux mièvres monuments de sir Richard Wallace... '>>
 ce noiTi, leur clameur sauvage emplit l'espace. — (( Silence! » — ht l'huissier ducal en titubant,
— « Il faut, reprit le duc, mettre ce peuple au ban 1 « Soulever contre lui tous les pays vignobles, « Il faut que, pour punir tels appétits ignobles, <( Les pays du houblon envoient mille pochards « Grossir vos bataillons autour des étendards ! « Puisqu'il existe ua Dieu pour les ivrognes, Reiîres,^ « Hussards, puant le viri du cimier jusqu'aux guèlre:>, « Paladins, Lansquenets et Cavaliers hongrois, u Respectons le désir de Bacchus, roi des rois! »
Là, le> guerrier?, frappant leurs cuirasses vermeilles, Firent un cliquetis féroce de bouteilles; Ei, tous, ainsi qu'un bois que l'ouragan émeut, S'inclinèrent, criant : « Dieu le veut ! Dieu le veut! I »
Ils marchèrent pendant trente-quatre semaines, Par les vallons, par les coteaux, et par les plaines, Râlant des chants d'ivresse, et traversant les bourgs En tapant sur la peau d'âne de leurs tambours ! Les renforts arrivaient tout le long de la route, Et l'on ne s'arrêtait que pour boire la goutte ; Quand les gourdes étaient pleines, on les vidait; Et l'on coupait la tête à quiconque rendait. Champag;/e, puis Bourgogne et Gasgogne s'unirent Aux Normands, ces buveurs de cidre, et se soumirent. Rien ne résistaii plus que Paris, oii les purs Buveurs d'eau les voyaient venir du haut des murs.
Les pâles buveurs d'eau, les reins ceints d'une cr)rde, Etaient debout sur la place de la Concorde, Ayant, pour les guider aux suprêmes combats, Garémus, empereur des mauvais estomacs, Le prince de la Dhuys, et le duc de la Vanne, Oxyde d'Hydrogène avec sa dame-Jeanne,
Don Benito de Lourde ,et plus loin — ô stupeur ! — Le maréchal Pompier et sa pompe à vapeur. Or la terreur muette, aquatique, et servile, Tenait sous ses genoux de cristal la Grand'Ville!
Et l'on n'y vivait plus, car on n'y buvait plus
Les mutins les plus fiers et les plus résolus
Pelaient domptés! etFEau, cette artiste en naufrages,
Avait rincé les cœurs et noyé les courages.
L'Anglais s'étant rendu, Brébant capitula,
Et d'un crêpe vert-d'eau le Riche se voila.
Les mougicks d'omnibus, et les mougicks de fiacres,
Gosiers habitués aux liqueurs les plus acres,
Maintenant rœil atone, et le nez presque éteint,
Allaient tuer le ver aux gobelets d'étain
De Wallace ! 0 canons transformés en seringues !
Et fades, ils songeaient aux défunts mannezingues !
0 vin blanc du matin ! trois-six, et bock du soir!!
L'iiau maudite régnait sur Paris, Éteignoirl
Or, Soulografieski, là-bas, rangeait ses troupes.
Ce n'était qu'un fouillis d'ivrognes et de coupes
Que la marche forcée et titubante, hélas!
Faisait choir on désordre. On se remit au pas.
— A droite était Bacchus, prince des Yignes-Ficres,
A gauche, Gambrinus qui gouverne les Bières;
LES POLONAIS 'Jl
Au centre, ce cadet de Gascogne, Cognac,
Devant qui le> géants eux-mêmes on^ le trac.
Le gros major Bitter était k lavant-garde,
Auprès de l'intendant supérieur Moutarde.
Le petit colonel Vermouth serrait le frein
A son grand cheval jaune arrivé de Turin :
11 commandait le régiment d'Absinlhe-Suisse,
En éelaireur, ayant sa trompe sur la cuisse,
Suivi de Radis-Beurre et du Vaillant Anchois.
Oh ! l'armée homérique, oh ! les princes ! les rois I
Les noms des Crus, les noms de la Distillerie l
Le duc d'Ay-Mousseux tenait l'Artillerie !
Parmi les fantassins Sauterne, ce lion;
Graves, avec Chablis et Saint-Émilion ,
Chàteaux-Margaux î Pomard, le rationicide,
Yijuem près de Vougeot, et l'Argenteuil, timide,
Mêlant sa veste bleue aux rouges juste-au-corps
Des massifs Roussillons et des puissants Cahors;
Johannisberg le reître, et Tokay le burgrave.
Et Lacryma-Christi bouillant comme une lave;
Puis, fièrement coiffé d'un large sombrero,
Madère-y-Muscatel-y-Xérès-y-Porto!
— Rien que pour l'aile droite, ù Gloire ! — Pour l'autre allt
Le duc Bock, avec Stout, Faro, Porter, Pale-Ale I
L'amiral llalf-and-Half, neveu de ce dernier,
Sir Scotch-Ale, Houblon, porté dans un panier
Par Orge et Buis; ailleurs Prechtel, la vieille croûte, Et le feld-maréchal Von Der Sauciss-Ghoucroûte, Avec Pipe-Kumnier près de Royal-Tabac.
— Vers le centre, et suivant ton panache, ô Cognac! Un flot de combattants aux couleurs alarmantes : • Mêlé-Cassis, Trois-Six, Armagnac, les deux Menthes; Raspail, ce convaincu ! Kakao, ce Shoking; Kummel le nihiliste, et Kuraçao-Focking; Et vos trois bataillons, Chartreuses-Amazones, Les vertes au milieu des blanches et des jaunes. Parmi ce flot de durs et roides combattants, J'en passe des plus fiers et des plus éructants, Qu'importe? On fît sommer la Ville de se rendre. Carémus répondit simplement : « Viens la prendre ! »
La prendre ! — Les pochards s'élancèrent. — L'assaut
Terrible commença. Mais le gardien du seau,
Le maréchal Pompier, les noya d'une ondée :
Les pompes à vapeur crachèrent. — Rude idée î —
Cognac pâlit; Bacchus, secouant ses divins
Vêtements trempés d'eau, remmena ses vieux vins;
Gambrinus, en fuyant, brisa sa pipe brune.
Et tous dégringolaient sous la douche commune,
Désespérés^ sentant l'Eau, pareille au poignard,
Transpercer leur Alcool vivant, de part en part.
Seul, Vermouth —très gommé — protégeant la retraile,
Put, contre ce déluge, un moment, tenir tête
Avec Absinthe. — Horreur ! Carémus triomphait.
Et Soulografieski, sous l'averse, étouffait
De râle. — Aussi humant un large vidercome,
II cria : « Bombardons ces gens comme un seul homme.
« Alerte ! canonniers du pays des buveurs :
(( 0 moutardiers, à nous les étranges saveurs !
« Lancez-leur le piment, les sénevés en graine,
« Et l'ail se mariant au poivre de Gayenne! »
— Ce fut terrible î — On vit s'abattre des moisson?
D'épices sur Paris. Salés et saucissons î
Le kari pétilla, l'ail fit une fumée
Enorme, empoisonnant la ville et son arm 'e ;
Les enragés piments brûlèrent les palais.
Croulez, remparts de honte, ù Wallaces, croulez !
Par l'air, le poivre roule, et le jambon se joue.
0 pâles buveurs d'eau, croulez dans votre bouc !
Un ouragan de sel, une trombe de feu !
El la soif ! — Oh ! mourir de soif,' cré nom de Dieu 1
Une pépie atroce éclata par la ville,
El les langues pendaient de manière incivile,
VAqua simplex faisant prime à Ménilmontant !
Jean Soulografieski veillait, noir combattant.
Or, un jour qu'il suivait le rivage du fleuve,
Il dit : « C'est de ce flot que tout Paris s'abreuve? »
— (( Oui, sire, » répondit le gros major Bilter.
— « C'est bien ! nous te tenons, ô Carémus d'enfer ! » On ouvrit des fossés immenses, dans la plaine,
Par où les assiégeants délournèrent la Seine. Et bientôt Carémus, forcené, mais en vain, Au lieu d'eau, sous les ponts, vit écumer du vin, Rouge liqueur, catin sollicitant la bouche !
— « Je défends, cria- t-il que notre peuple y touche ! » 0 tyran ! le vin pur coulait, frôlait, roulait;
La vague rose, flot tentateur, ruisselait !
Et c'était un remous de vin, la belle écume
Du vin pourpre qui sous le ciel s'allonge et fume.
Il en montait comme une odour de joie en fou.
Oh ! la soif ! oh ! mourir de soif ! bon dieu ! bon dieu !
— «Carémus! ! sois maudit! ! ! » criait un pauvre hère. Le fleuve rougissait les ponts, les quais de pierre ! Des révoltés hurlaient : « Tant pis, frères, buvons ! » On en ht fusiller trois mille sur les ponts.
Et les femmes poussaient leurs cris parmi la foule:
— ((Oh ! ce fleuve de vin étincelant qui roule ! Laisse boire nos ûls ! ! » — mais il n'écoutait pas, Carémus, empereur des mauvais estomacs.
Alors se fit un sourd murmure dans la ville. Brebanski, Pelerska, NottaskofTet Lathuile,
Bignonbof, Foyotwiev, Voinsinstein, Diirandschefs, Marguerywiecz, Hillsberg, ayant pris comme chefs L'aimaHe Coupeaiiparf, vrai buveur de Pologne, Irréconciliable alcoolique ivrogne, Et Mastrok('te>ki, prince de l'Assommoir. S'assemblèrent dans un sous-sol — et puis, un soir, Ils livrèrent au duc de Pologne les portes. Lors, Paris vit entrer les ivrognes Cohortes, Lançant le punch, ce feu grégeois : et, pris de peur. Les buveurs d'eau s'évanouirent en vapeur,