ENVOI
Prince Habit noir, mon cher conudice. si (ii veux,
Je décrirai l'orgie et le mal aux cheveux,
Pour en donner l'horreur aux noctambules jeune:
Les ramener vers les carêmes et les jeûnes,
De sorte qu'évitant, ô Lune, tes accès,
Ils puissent même en vers parler clair et français.
Les vaincus de la vie aux longues faces pales Marchent, ratatinés, sous les lourdes rafales, Toute la nuit, sur les bitumes et trottoirs, Perdus, maigres, maudits, ténébr«usement noirs. C'est la procession des fantômes du Dante, Saccadée — allegro parfois, parfois andantc — Selon que le sommeil ou la fièvre les prend : Les pavés sont si durs ! et Paris est si grand î Oi^i vont-ils? nul ne sait : ils errent noctambules. Jusqu'au lointain moment des premiers crépuscules. Les uns sont des zingueurs sans ouvrage, chassés De leur hôtel garni; d'autres, des cœurs blessés Fuyant le lit vidé de l'ancienne délice ; D'autres sont des traqueurs hantés de la police ; D'autres, filles de joie ayant perdu l'espoir De trouver un suiveur qui les loge ce soir : La ûlle de plaisir emportant sur sa lèvre, Rapide lentement, un souvenir de fièvre.
La fille-mère allant vers les bouches d'égouts; Un ivrogne chercheur d'asile, des jaloux, De? balayeurs portant le balai sur l'épaule,
Des repris de juslice en rupture de geùle
Noir monde ! Se traînant sur leurs maigres talons, Ils regardent parfois, d'en -bas, tous ces salons, Aux fenêtres luisant de lumière, oi!i l'on joue, Et se sentent frémir de haine dans la boue !
G^s coupés attendant à la porte d'honneur
Dieu de Dieu ! C'est'là-haut la joie et le jjuiilieur.
Salon (le lecture.
MÊPHISTO LE P0LT3
Quoi !
MÉPlITSTa
Quelle mu=:ique !
Mille louis gagnés à ce petit d'Artraine,
Et, par surcroît de joie après le gain, c'est voir
Le vaincu se livrer à plus de désespoir
10'. POÈ.MES IRONIQUES
Que s'il venait de perdre,- en défaite effroyable Une maîtresse, un chien, un empire, le diable Et son train.
LE POÈTE
Ce d'Ârtraine a perdu? pauvre enfant !
MÉPHISTO
Tu le plains?
LE POÈTE
Je le plains, et ton air triomphant Me donne mal. Qui sait si ce gamin prodigue, Qui, devant ses désirs, ne pose aucune digue, Ne s'ira pas un soir viser le cœur?
MÉPHISTO
Eh bien, Qu'importe ?
LE POÈTE
Qu'au sortir du jeu n'ayant plus rien
MÉPHISTO
Eh ! que m'importe, à moi? j'abhorre le vulgaire.
Les naïfs et les sots, et je ne nvenquiers guère
De ce qu'il en advient. J'en suis pour le vieux temps,
L'heure des fins, des forts et des omnipotents;
Le siècle où Richelieu menait son existence
A travers duels et viols, sans craindre la potence.
LE JEU lo:
Qu*on ruinât au jeu quelque mièvre inconnu, Qu'on frappât de Tépée au ventre un malvenu, Qu'on mit le feu d'amour au corps d'une nonnette, Qu'on coiffât son meilleur ami d'une cornette, On en riait; chacun gauloisement donnait
Du ridicule à la victime, et la bernait
Céans, qu'on mette à mal la moindre pâtissière,
Vous aurez sur le dos la gent écrivassière ;
Pour mort d'homme en duel, vous tenez la prison ;
Si le tirage à cinq a plumé quelque oison,
Le moraliste, plein d'humanitairerie,
Clame : «Haro! »... moi non : mieux vaut-il que j'en rie.
LE POÈTE
Soit ! nous sommes d'un temps meilleur pour les petits Nous voulons que les gros bornent leurs appétits; Nous voulons que l'on mange un peu moins, qu'on se serre Pour faire de la place aux: autres.
MÉPHISTO
C'est une ère De table d'h(Me. Ah fi ! Seigneur! des rogatons.
LE PETIT VICOMTE (Tout bas à Méphisto).
Décavé ! passez-moi, très cher, que'qu^s jetons.
MÉPHISTO
Voil?i.
lOG POÈMES IRONIQUES
LE PETIT VICOMTE (s'enfuyant vers le jeu) Merci ! merci !
LE POÈTE
Celui-là me dépasse l
MÊrHISTO
Ce fils des preux! je l'aime ; il mendie avec grâce. Le vice ne me plaît qu'avec certain ragoût.
VOIX (appelant) Méphisto !
MÊPHISTO (retournant au jeu) Les moutons qui réclament le loup.
ni
Piès (lu piano.
LE POÈTE
Docteur, je dis que George était ne grand artiste, Ayant un coin de gai dans l'àme, un autre triste : Va rêveur î
LE DOCTEUR
C'est cela ! pas fait pour l'action.
Les faibles sont tués par la sélection.
LE JEU lo:
L'arbuste qui se meurt n'était pas né viable, Le phtisique non plus! qu'y pouvons-nous?
LK POÈTE
Que diable!
Vous êtes fabricant de condamnés à mort.
T,E DOCTEUR
Je suis l'exécuteur; le jury, c'est le sort.
LE POÈTE
Bien! le sort n'avait point créé pour la débauche Cet esprit fin, ce cœur loyal, ce corps que fauche L'ivresse de la femme ou l'ivresse du vin, Ou, plus féroce encor, le jeu.
LE D(JC1 EUR
Bah! c'est en vain Que vous disserterez: chaque homme suit son rèvo,
LE POÈTE
George ne rêve à rien: c'est un petit élève Du grand Paris.
LE DOCTEUR (souiinnt)
. Alors, c'est la fataUté'.
LE POÉTB
Docteur, c'est par défaut dune autre volonté. Sa girouette va comme le vent la pousse.
lOS POL.MES IKONIOUES
LE DOCTEUR
Nous, qu'y faire? Tout homme a, violente ou clou: Une force qui mène et règle l'action : C'est l'amour, l'avarice ou l'àpre ambition; Moi, c'est le résultat positif des sciences, Pour Méphisto, le pur goût des expériences In anima vili ; pour l'un, c'est de trouver Le rêver sans l'agir ; l'aulre, agir sans rêver.
LE POÈTE
Le joueur, d'après vous, sait conduire sa vie?
LE DOCTEUR
Non, tous ces névrosés ne me font point envie; Je sais prendre autrement les nuits au sérieux-. Tas de fakirs! il faut un but devant les yeux. Avant de me lancer dans le jeu — l'Aventure — Je scrute le présent et la suite future ; Et dussé-je y trouver pour l'heure du plaisant, Si l'avenir dit : Non! je dis : Non! au présent. Pour les rêves d'azur je manque d'héroïsme ; La mort, faite pour tous, m'enseignant régoïsnje, Je tiens ce que je liens, à d'autres tu l'auras.