‹ Poèmes ironiquesChapitre 44 sur 79 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Prince Habit noir, mon cher conudice. si (ii veux,

Je décrirai l'orgie et le mal aux cheveux,

Pour en donner l'horreur aux noctambules jeune:

Les ramener vers les carêmes et les jeûnes,

De sorte qu'évitant, ô Lune, tes accès,

Ils puissent même en vers parler clair et français.

Les vaincus de la vie aux longues faces pales Marchent, ratatinés, sous les lourdes rafales, Toute la nuit, sur les bitumes et trottoirs, Perdus, maigres, maudits, ténébr«usement noirs. C'est la procession des fantômes du Dante, Saccadée — allegro parfois, parfois andantc — Selon que le sommeil ou la fièvre les prend : Les pavés sont si durs ! et Paris est si grand î Oi^i vont-ils? nul ne sait : ils errent noctambules. Jusqu'au lointain moment des premiers crépuscules. Les uns sont des zingueurs sans ouvrage, chassés De leur hôtel garni; d'autres, des cœurs blessés Fuyant le lit vidé de l'ancienne délice ; D'autres sont des traqueurs hantés de la police ; D'autres, filles de joie ayant perdu l'espoir De trouver un suiveur qui les loge ce soir : La ûlle de plaisir emportant sur sa lèvre, Rapide lentement, un souvenir de fièvre.

La fille-mère allant vers les bouches d'égouts; Un ivrogne chercheur d'asile, des jaloux, De? balayeurs portant le balai sur l'épaule,

Des repris de juslice en rupture de geùle

Noir monde ! Se traînant sur leurs maigres talons, Ils regardent parfois, d'en -bas, tous ces salons, Aux fenêtres luisant de lumière, oi!i l'on joue, Et se sentent frémir de haine dans la boue !

G^s coupés attendant à la porte d'honneur

Dieu de Dieu ! C'est'là-haut la joie et le jjuiilieur.

Salon (le lecture.

MÊPHISTO LE P0LT3

Quoi !

MÉPlITSTa

Quelle mu=:ique !

Mille louis gagnés à ce petit d'Artraine,

Et, par surcroît de joie après le gain, c'est voir

Le vaincu se livrer à plus de désespoir

10'. POÈ.MES IRONIQUES

Que s'il venait de perdre,- en défaite effroyable Une maîtresse, un chien, un empire, le diable Et son train.

LE POÈTE

Ce d'Ârtraine a perdu? pauvre enfant !

MÉPHISTO

Tu le plains?

LE POÈTE

Je le plains, et ton air triomphant Me donne mal. Qui sait si ce gamin prodigue, Qui, devant ses désirs, ne pose aucune digue, Ne s'ira pas un soir viser le cœur?

MÉPHISTO

Eh bien, Qu'importe ?

LE POÈTE

Qu'au sortir du jeu n'ayant plus rien

MÉPHISTO

Eh ! que m'importe, à moi? j'abhorre le vulgaire.

Les naïfs et les sots, et je ne nvenquiers guère

De ce qu'il en advient. J'en suis pour le vieux temps,

L'heure des fins, des forts et des omnipotents;

Le siècle où Richelieu menait son existence

A travers duels et viols, sans craindre la potence.

LE JEU lo:

Qu*on ruinât au jeu quelque mièvre inconnu, Qu'on frappât de Tépée au ventre un malvenu, Qu'on mit le feu d'amour au corps d'une nonnette, Qu'on coiffât son meilleur ami d'une cornette, On en riait; chacun gauloisement donnait

Du ridicule à la victime, et la bernait

Céans, qu'on mette à mal la moindre pâtissière,

Vous aurez sur le dos la gent écrivassière ;

Pour mort d'homme en duel, vous tenez la prison ;

Si le tirage à cinq a plumé quelque oison,

Le moraliste, plein d'humanitairerie,

Clame : «Haro! »... moi non : mieux vaut-il que j'en rie.

LE POÈTE

Soit ! nous sommes d'un temps meilleur pour les petits Nous voulons que les gros bornent leurs appétits; Nous voulons que l'on mange un peu moins, qu'on se serre Pour faire de la place aux: autres.

MÉPHISTO

C'est une ère De table d'h(Me. Ah fi ! Seigneur! des rogatons.

LE PETIT VICOMTE (Tout bas à Méphisto).

Décavé ! passez-moi, très cher, que'qu^s jetons.

MÉPHISTO

Voil?i.

lOG POÈMES IRONIQUES

LE PETIT VICOMTE (s'enfuyant vers le jeu) Merci ! merci !

LE POÈTE

Celui-là me dépasse l

MÊrHISTO

Ce fils des preux! je l'aime ; il mendie avec grâce. Le vice ne me plaît qu'avec certain ragoût.

VOIX (appelant) Méphisto !

MÊPHISTO (retournant au jeu) Les moutons qui réclament le loup.

ni

Piès (lu piano.

LE POÈTE

Docteur, je dis que George était ne grand artiste, Ayant un coin de gai dans l'àme, un autre triste : Va rêveur î

LE DOCTEUR

C'est cela ! pas fait pour l'action.

Les faibles sont tués par la sélection.

LE JEU lo:

L'arbuste qui se meurt n'était pas né viable, Le phtisique non plus! qu'y pouvons-nous?

LK POÈTE

Que diable!

Vous êtes fabricant de condamnés à mort.

T,E DOCTEUR

Je suis l'exécuteur; le jury, c'est le sort.

LE POÈTE

Bien! le sort n'avait point créé pour la débauche Cet esprit fin, ce cœur loyal, ce corps que fauche L'ivresse de la femme ou l'ivresse du vin, Ou, plus féroce encor, le jeu.

LE D(JC1 EUR

Bah! c'est en vain Que vous disserterez: chaque homme suit son rèvo,

LE POÈTE

George ne rêve à rien: c'est un petit élève Du grand Paris.

LE DOCTEUR (souiinnt)

. Alors, c'est la fataUté'.

LE POÉTB

Docteur, c'est par défaut dune autre volonté. Sa girouette va comme le vent la pousse.

lOS POL.MES IKONIOUES

LE DOCTEUR

Nous, qu'y faire? Tout homme a, violente ou clou: Une force qui mène et règle l'action : C'est l'amour, l'avarice ou l'àpre ambition; Moi, c'est le résultat positif des sciences, Pour Méphisto, le pur goût des expériences In anima vili ; pour l'un, c'est de trouver Le rêver sans l'agir ; l'aulre, agir sans rêver.

LE POÈTE

Le joueur, d'après vous, sait conduire sa vie?

LE DOCTEUR

Non, tous ces névrosés ne me font point envie; Je sais prendre autrement les nuits au sérieux-. Tas de fakirs! il faut un but devant les yeux. Avant de me lancer dans le jeu — l'Aventure — Je scrute le présent et la suite future ; Et dussé-je y trouver pour l'heure du plaisant, Si l'avenir dit : Non! je dis : Non! au présent. Pour les rêves d'azur je manque d'héroïsme ; La mort, faite pour tous, m'enseignant régoïsnje, Je tiens ce que je liens, à d'autres tu l'auras.

Page 1