‹ Poèmes ironiquesChapitre 45 sur 79 · UN RAISONNABLE · texte numérisé non relu

UN RAISONNABLE

li foin de la morale!

LE DOCTEUR

Excellent débarras!

Car la morale c'est comme une jarretière Elastique, serrant la jambe tout entière, Plus ou moins rude, ayant mainte dimension, Selon l'ampleur du Gode, ou de la passion. Elle voudrait serrer, pour que nul ne jouisse; Mais chacun la mesure à l'ampleur de sa cuisse. Eh ! demandez plutôt au petit Beaudunord Ce qu'il en peut penser ?

BEAUDUNORD

Moi, je lui donne tort, Et raison au docteur, quoi qu'il prouve. A vrai dire Je n'ai rien entendu.

LE POÈTE

Limpartial I

BEAUDUNORD

Sans rire, Même quand il s'agit de sa prose ou ses vers, L'artiste prend toujours les choses de travers : Il chante, il rêve, il crie, il joue enfin son rùlc Avec conviction, et noue à son épaule Son manteau d'histrion étincelant et faux. Pas de raison et pas de vices : des défauts.

LE POÈTE

Quel âge avez-vous donc ?

BEAUDUNORD

Vingt ans : les ans de noce Comptant double, j'en ai quarante. —

LE POÈTE

Enfant précoce, Et revenu de tout avant d'y être allé ! Et le cœur?

BEAUDUNORD

Un trésor dont j'ai perdu la clé.

LE POÈTE

Mais vous avez aimé ?

BEAUDUNORD

Des amours à la course, Cher Monsieur, entre deux séances de la Bourse. Je suis franc : j'aime l'or, vous êtes comme moi; Et vous en palpitez d'espérance ou d'effroi, Pourquoi blaguer, chers ducs, artistes que vous êtes, Marchands, peintres, sculpteurs, journaleux et poètes? La Bourse de New- York est la mère des Arts; Si j'aime les louis, vous gobez les dollars.

LE POÈTE

Mais au moins, de hasard, notre âme se relève, Sur des ailes de feu nous montons dans le rêve, Quand nous en descendons, c'est pour y retourner.

LE DOCTEUR

Alurs, que faites-vous au cercle?

BEAUDUNORD

Il vient dîner.

(Exit.)

Sur 1(3 balcon. Deu\ heures.

Au cercle, il poursuivait une pensée amère, Ayant perdu. — Gagner n'est donc qu'une chimère, Un rêve Icaréen trop stupide ou trop beau, Qui choit de trèfle en pique et de cœur en carreau î —

Sur le balcon, il était seul, le front en nage, Le boulevard grouillait vivant comme un fromage. Bien qu'avec ses poumons d'acier, dans le lointain, Une horloge chantât deux heures du matin —

Pourquoi jouer? Quel vieux et jeune démon pique Les gens à peloter cette Dame de Pique, Dont tout le monde a dit du mal, et dont chacun Se bouscule à baiser la robe — égnut cummun? Que voulez-vous, messieurs et mesdames, la veine! Le huit ou neuf! l'espoir de conquérir sans peine

112 VOEMES IRONIQUES

Tout en un tour de carte — Et nous voulons, ù four 1 Du beau rêve, du beau décor, du bel amour; Nous cherchons l'éternel Plaisir, la grande Joie. Exigeant que Paris devienne notre proie, Etquun soir nous puissions lui mettre sur le dos Nos deux pieds, comme deux élincelants fardeaux : L'or est magicien : il faut de Tor, ma chère, Il faut payer à des bouffons la bonne chère, Jeter aux envieux des pépites dans l'œil, Et faire ruisseler sur la foule l'orgueil D'une panse étalée en un coupé de maître Que guigne la bourgeoise assise à sa fenêtre. Et, lorsque des aïeux funestes ne vous ont Laissé que bourse vide avec le diable au fond, Après avoir dit zut à la croix de son père. C'est dans le jeu, cet oncle énorme, qu'on espère! On veut au siècle d'or prendre sa place aussi ; Étant pauvre, on devient cupide sans merci :

Banco! — Donne. — J'en prends. — Sept. — Bûche

[Ça fait quatre ! — Qu'importe que celui sur qui l'on vient d'abattre Les trois cartes du point voulu, trio vainqueur, A tour de bras, demain, s'aille frapper le cœur. Et dise : « J'ai perdu dans une nuit d'ivresse t( Tout l'argent de papa, le lit de ma maîtresse,

« Tes cheveux blancs, ù mère! et ta dot, ô ma sœuri» — a Et ta sœur ? répondra la foule avec douceur. « Laisse-nous donc au tapis vert ! Laisse la flore « Des jetons ivoirins ou nacréens éclore ! « Et sans pitié, sans pleur, très égoïstement, »( Laisse un rêve menteur luire à notre œil gourmand. « Va! le jeu plein d'espoirs, d'ivresses forcenées, « Au cnamp-clos du Hasard règle les destinées. » —

Or, il songeait tout seul en face du ciel noir ; Car la Lune avait fait Gharlemagne ce soir; Les Étoiles, piquant le céleste couvercle, Pareilles aux jetons bleus ou jaunes du Cercle, Semblaient dire au joueur :

« Nous jouons aussi, nous !

« Allant, venant, tombant dans les espaces fous, « Mystérieusement formant en notre course « Le neuf de TArcturus, le sept de la Grande-Ourse ; « Joignant en notre jeu l'hier au lendemain ; « Pour le chemin de fer d'Azur prenant la main; « Tenant sur le chaos des banques entêtées, « Allant à l'infini par d'immenses portées. « Notre Club éternel réglé par le Hasard « A son centre partout, son cercle nulle part, (' Et deux tableaux fixés aux foyers de l'Ellipse. « Nous passons à travers l'éclairage et l'éclipsé.

lU POÈMES IROxNIQUES

« Au gré du Zodiaque à chaque numéro,

« Depuis un jusqu'à douze ! Et Lui tient le zéro

« Le zéro de la Banque, où Lui, Tlnnommé, draine

« Nos nucléoles d'or et nos rayons à traîne ;

« Féroce, ayant jeté, comme un râteau, le pur

« Éther inassouvi sur le tapis d'azur. —

« Lui, le monstrueux X ! — Tant de mondes nos frère?.

« Ont déjà disparu par les antiques sphères;

« Nous avons tant lutté, depuis des millions

« De siècles, contre les élans des tourhillons;

« Tant de fois une force insondable nous tue,

« Soit que l'on s'y soumette ou qu'on l'ait combattur ,

« Si l)ien tombe brisé plus d'un Cosmos géant

« A la Cagnotte sourde, au panier du néant,

« Qu'il se faut résigner ! Les cartes sont jetées

« Par un Eternel grec qui les a bizeautées.

« Or, Vous lancez vers nous des regards éperdus, « Comme si nous savions les secrets défendus, « Parasites niais d'une carte du monde, « Allongeant dans l'obscur mystère votre sonde.

« Ah ! vous connaissez mal le Jeu du froid Destin : « Il est railleur, il est amer et clandestin. (( Nous qui savons mourir, Étoiles que nous sommes! u Nous nous résignons mieux que vous ne faites, Homrn

LEJhU iI5

« Nous comptons par milliers de siècles, vous par un !

« Pourtant vous restez grands dans le malheur commun,

« Ayant une ignorance inconnue aux étoiles;

a Vous marchez.impuissants, mais, soulevant les voiles

« Sans deviner jamais la Mort, le croupier noir,

•( Vous gardez ce suprême atout nommé l'Espoir,

'( L'Espoir plus doux que les Constellations mêmes.

« Aussi vous dépensez la vie et les nuits blêmes,

<( Guettant le sort, traquant les Destins ennemis.

(' Fébriles et brutaux, maladifs, insoumis,

« Epongeant la sueur qui perle sur vos crânes,

« Ayant des yeux d'enfants parfois, ou des yeux d'àne<.

>( Et des griffes de chat pour happer l'or amer.

« Tandis qu'au fond de vous, divins comme la mer, c( Tous les Désirs secouent votre frêle carcasse, « De là-haut nous voyons ce spectacle cocasse, « Sachant que rien de rien, force, matière, esprit, « Ne saurait empêcher ce que le sort écrit. « Donc tu peux contempler, sous les célestes lustres. (( L'énorme baccara des étoiles illustres. »

11 songeait à cela sur le balcon. — L'enfant

Etait venu naïf à Paris, triomphant

D avance des labeurs de la ville impossible ;

Pauvre, il s'était donné l'immensité pour cible ; N'ayant rien, il voulait tout avoir devant lui, Et ne mourir qu'après avoir beaucoup joui.

— Or, il avait la guigne. — Etait-il trop honnête, Trop fou, trop sérieux, trop rêveur ou trop bêle ? Il en vo};ait beaucoup qui réussissaient mieux ;

Et .tout en restant jeune, il se sentait très vieux A perdre follement une existence d'homme; Cela le torturait. — Une nuit de Sodome, Gomorrhe, Séboïm, Adama, sur Paris Etendait les haillons des anciens dieux flétris. Sous le balcon, là bas, à droite, à gauche, en face, La prostitution, l'ivresse, la menace; Derrière lui, le jeu fourbe continuant; Et les Astres là-haut lui parlant de néant ! A Baal, à Moloch, à Priape l'hommage!

La Cité noctambule à l'heure du carnage.

Un rire douloureux lui secoua les nerfs : « Misérables, dit-il, qu'on me ramène vers Les jours d'illusions au fond de ma province ! Qu'on me change en notaire, en pharmacien mince î Et qu'entre amis le soir nous jouions au loto. »

— ff Ame faible ! » lui dit en passant Méphislo.

Cinq honres du matin.

Les vaincus de la vie aux longues faces pâles Marchent, ratatinés sous les lourdes rafales, Toute la nuit sur les bitumes et trottoirs, Perdus, maigres, maudits, ténébreusement noirs C'est la procession des fantômes du Dante, Au rythme saccadé des balayeurs — andante ! Or, lui, le décavé, roulant sur ses talons Le long des boulevards, regarda ces salons, Là-haut, tout inondés de lumière où Ton joue, Et se sentit frémir de haine dans la boue.

Cependant que l'Amour, invisible et narquois, Jetait de l'Idéal à pleins poings sous les toits.

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