‹ Poèmes ironiquesChapitre 51 sur 79 · TRIOLETS · texte numérisé non relu

TRIOLETS

Si j'avais quelque peu d'argent, Je m'en irais à la campagne Dans un sleeping-car diligent.

Si j'avais quelque peu d'argent, Avec un sourire indulgent, Je congédîrais ma compagne.

Si j'avais quelque peu d'argent, Je m'en irais à la campagne.

Je m'en irais là-bas, bien loin, Dans quelque efi'royable contrée Où je dénicherais un coin.

Je m'en irai.< là-bas, bien loin.

Je me construirai dans du foin Une thébaïde ignorée.

Je m'en irais là-bas, bien loin, Dans quelque effroyable contrée.

Je déjeunerais d'un œuf frai», Et je souperais d'un fromage ; Dans un coquetier fait exprès Je déjeunerais d'un œuf frais; Et, par miracle, je ferais De l'eau mon unique breuvage.

Je déjeunerais d'un œuf frais Et je dînerais d'un fromage.

Je ne verrais plus les grands toits Où le soleil grille l'ardoise. Dans le voisinage des bois Je ne verrais plus les grands toits, Ni ma voisine, frais minois Orné d'une lèvre framboise.

Je ne verrais plus les grands toits Où le soleil grille l'ardoise.

J3(j PO E .MES 1 R 0 N I n LES

Je ne mettrais plus d'habit noir, De gilet, de cravate blanche, Pour aller parader le soir Je ne mettrais plus d'habit noir.

Je serais habillé d'espoir, Coiffé d'un chapeau de pervenche.- Je ne mettrais plus d'habit noir, De gilet, de cravate blanche.

J'oublierais les belles de nuit Et les princesses de la rampe ; J'irais prendre un autre déduit.

J'oublierais les belles de nuit !

Dans l'odeur generis sui De la Margoton qui se campe, J'oublierais les belles de nuit J^^t les princesses de la rampe.

le n'aurais point là de papier, ^'i d encre Mathieu, ni de plume».

Oh ! plus de vers à recopier !

Je n'aurais point là de papier.

Et je ne mettrais plus sur pied Des poèmes ou chants hitumes !

Je n'aurais point là de papier, Ni d'encre Mathieu, ni de plumes.

Et je n'aurais plus de discours A prononcer aux Hydropathes; Etant seul, je me tais toujours :

Je ne ferais plus de discours.

Gomment harranguer les bois sourds, Et les bêtes à quatre pattes ?

Là, je n'aurais plus de discours A prononcer anx Hydropathes.

Je n'entendrais plus les clameurs Des jaloux et des imbéciles, Les racontars et les rumeurs !

Je n'entendrais plus les clameurs !

J'écouterais les moissonneurs Chanter les romances fossiles.

Je n'entendrais plus les clameur3 Des jaloux et des imbéciles.

i;;-: POÈMES IROiNlQUES

Je comprendrais peut-être bien L'amour de la pêche à la ligne.

Étendu sur un sable ancien, Je comprendrais peut-être bien !

Oh ! rester sans penser à rien, Devant un poisson qui s'esbigne '• Je comprendrais peut-être bien L*amour de la pêche à la ligne.

Mais hélas I je suis à Paris Par une chaleur tropicale ; Et j'ai des aspects ahuris, Car me voilà seul à Paris.

Je fume dans du papier riz La cigarette monacale; Car me voilà seul à Paris Par une chaleur tropicale.

MAMAN NATURE

Les chevaux du Grand-Prix ont couru, lestés d'or; Les hip des bookmakers gorgés sonnent encor, Et le soleil d'été, plus rouge qu'un ivrogne, Va dormir sous le Bois déserté de Boulogne. La nuit tombe, Paris s'allume. Glignoteurs, Déjà s'ouvrent les yeux des fiacres fureteurs. Déjà les boulevards piquent en enfilades Leurs étoiles de gaz, sous les arbres malades Qui tendent, vers le ciel muet, leurs bras poudreux, En songeant que jamais il ne fait nuit pour eux.

Les fiers sportsmen, les sporlswomen, les cochers ruslre; De bouchons de tchimpaign' ont mitraillé les lustres. AU right ! et c'est fini. C'est le coux» du départ.

L'heure du ticket-bleu, l'heure du sleeping car. Ruminant son brasier, la machine renifle ; Sous son postillon noir se cabrant» elle sillle

Puis, parmi le? fardeaux roulant le long des quais, Gourent, valise au poing, les Parisiens gais.

Là tous les ventres lourds, toutes les courbatures, Les yeux cernés, les nerfs finis, et les tortures Des corsets d'un hiver où l'on a trop dansé, Le cœur repu, le cœur séché, le cœur blessé, La pléthore fondante et la jaune anémie, La muse sans poète, et l'amant sans amie, Tous les spleens et tous les fanages de Fhiver, Et le porte-monnaie à sec ; et cet amer Décavage plus dur que la goutte et que l'asthme : La parisianile aiguë, et le mara'^me ; Tous les vices perclus, tanguant sur leurs boulets ; Les chapeaux féminins, les masculins complets — Tous! ils partent ce soir, pareils au fils prodigue. Vers un Ailleurs quelconque — et fouette, ù fatigue

Partis ! Le paysage inverse fuit : tantôt

Pout en Fair, pont en bas, talus, [larl'ois îlot

De masures parmi des tessons de bouteilles.

Jetant au terrain vague un m6nsoiige de treilles.

Puis, l'horizon verdi, qui s'irise soudain

Parmi le clair-obscur olive du matin.

Les champs zébrés de vert ou de brim ou de jaune ;

Le bois tiillis, le tas de fumier; mis en cùne ;

MAMAN NATURE

Le château du duc Bac, ou du financier Zut; El puis le laqueta du wagon, le fut-fut E^ toujours le sifflet aigu de la machine, Jument qui sur la pente, héroïque, s'échine... Un noir tunnel, façon de tombeau pour vivants; Puis, au sortir, là-bas, sous les rayons levants, Les nuages fuyards dégageant les espaces. Parmi la symphonie en sopranos et basses Des ramages d'oiseaux et des abois de chiens, Et, tout loin, l'azur des flots océaniens Où le soleil s'allume — Et le voyageur lève Vers l'horizon son œil encwre embu de rêve.

— 0 ! notre père à tous, dieu Pan, je viens à loi.

Fils prodigue, je veux me rasseoir sous ton toit,

Doux palais de feuillage étoffé d'oxygène.

Chez les Parisiens i'ai supporté la gêne.

Ayant trop dépensé du cœur et des poumons,

Rends-moi mon sang parmi tes ifs et goémons,

0 nature ! forêts, clairières, étendues !

Verdures, profondeurs ! vous m'êtes donc rendues !

Salut, pins vénérés, platanes, peupliers,

0 pampres rougissants, et vous, neigeux pommiers I

Salut, fleurs des buissons, salut, ô clématites,'

Pà lueretles des prés qui jamais ne mentîtes;

^yc] it, rochers hantés des faunes par les nuits.

Salut, chemins errants, guérisseurs des ennuis !

Je m'élance à travers les bois, et, sur les grèves,

Je reprends oîj je les ai perdus, tous mes rêves :

Parmi les sapins noirs, les bruyères en fleurs,

Dans le miroitement et dans les sept couleurs

D'un fleuve d'arc-en-ciel ruisselant sous les arbres.

Sans allée au cordeau, sans les bancs, sans les marbres!

Musiques et parfums, brises, ô douces voix.

On m'avait enfermé loin de vous, sous des toits!

Mais pour ne pas mourir , ton ûls, maman Nature,

Veut encor se plonger dans ton agriculture

Et toi, vieil Océan, aïeul des bisaïeux.

Apaise tes fureurs pour tes petits-neveux 1

Qu'un phosphore vivant anime ton écume,

Que la volupté tourne en valse dans ta brume!

0 vieillard, sois pour moi plus doux qu'Anacréon,

Et pour moi fais chanter ta gueule de lion.

Je vais prendre tes flots à pleins bras, et ma bouche

Veut essuyer encor ton gai baiser farouche ;

Dans mes cheveux épars, je dois vieil Océan,

Eperdûment sentir ton souffle de géant.

A loi. Soleil, d'épandre emmy les vagues folles

Tes sequins de rayons ainsi que des oboles !

A vous, roses des vents et rafales des mers.

De m'enivrer de sel et de parfums amers!

MAMAN NATURE ^37

Ainsi, souvent, les fils prodigues, Ayant jadis brisé les digues Pour fuir le toit familial, Lorsqu'à travers leur folle rourse Us trouvent le fond de leur bourse, Resongent au droit filial.

Quand l'illécébranto Grand'Ville Les lord sous quelque joug sorvile, Et les malmène à tour de bras ; Loin des fumiers de la misère, Ils s'en retournent chez le père, Pour tuer encor le veau gras.

De même nous, les névropathes, Fatigués du cœur et des pattes, Dès que sonne l'Été vermeil, Chez Pan, et chez Nalure-Mère Nous allons tuer la chimère En liuvmt un coup de soleil.

lY

Et l'Océan avunculaire Apaise pour nous sa colère, L'énorme bourru bienfaisant ; Dans nos vides porte-monnaie, Glissant de l'existence gaie Avec du flux et du jusant.

Le vieux Pan se met à l'ouvrage ; Et pour nous rendre bon courage.

Il chauffe ses horizons gras ; Tandis que la maman Nature, Travaux d'aiguille et de couture, Retape à neuf ses fils ingrats.

Mais lorsque l'escarcelle est pleine, Quand les poumons ont pris riialeinc Des bois et des soleils couchants, Foin des gratitudes civiles :

Pour reprendre la clé des villes On met au clou la clé des champs.

MAMAN NATURE i39

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