LES MONTAGNES
Par des siècles sans nombre éteinte et refroidie, La terre, pour garder sa chaleur et sa vie.
Dans les déserts glacés de la voûte infinie, D*im manteau de granit couvre ses larges flancs. Mais sous les flots des mers, sous la plaine féconde, La lave sourdement mugit, bouillonne et gronde Pour sortir en volcan de sa prison profonde Et s ouvrir dans le roc des cratères brûlants.
LES NîJAGES.
Les neiges des glaciers boivent la nue errante. Tantôt, flambeau du pôle^ en frange vacillante, L'aurore boréale y va dresser sa tente ; Tantôt un reflet rouge en dore les contours, L'éclair jaillit des flancs déchirés du nuage, La trombe rompt sa chaîne : au choc de son passage L'air ébranlé rugit; mais ne crains pas Torage, Tti peux dompter la foudre et diriger son cours.
PROMÉTHEE.
Esprits divins, fécondez mon génie, Et qu'à travers les cieux impénétrés J'entende enfin la mystique harmonie Des sphères d'or et des nombres sacrés.
Ce roc en vain sur sa cime glacée M'enchaîne encor; je suis, malgré les dieux, Libre déjà comme l'aigle des cieux, Et sur le monde, au nom de ma pensée.
Captif, brisé par ces chaînes de fer,
Je puis régner, bravant Zens, calme et fier.
Voici mon corps : qu'il Técrase et Tenchaine, Je Fabandonne en proie à ses vautours ; Il ne pourra me détruire, et ma haine Jusqu'en son ciel le poursuivra toujours.
Toujours! oh non! son règne et mon supphce Avant le jour vont à jamais finir.
Oui, ma science a lu dans l'avenir; 11 faut qu'enfin Toracle s'accomplisse :
Vous m'allez voir régner, divins esprits.
Sur l'univers que vous m'avez soumis.
Par ma parole, esprits, votre science, Chez les mortels pénétrant chaque jour, A d'Héraclès fécondé la puissance Pour qu'il brisât mes chaînes à sou tour.
Mortel, les yeux verront avec Taurore Mes fers tomber sous les paissantes mains
Du rédempteur promis à mes deslins.
Mortel, attends quelques heures encore, Et de la terre et du ciel je suis roi :
Les dieux sont morts, car la foudre est à moi.
LE CHŒUR
Pourriez- vous nous mentir, parfums, célestes brises,
Vents des terres promises,
Rayons avant-coureurs, Mirages lumineux des aurores prochaines.
Harpes éoliennes^
Qui vibrez dans les coeurs î
Un espoir inconnu dans mon âme fermente,
Ma force défaillante
S'appuie à ta vertu.
Tu prédis le retour du soleil que j'implore.
J'attends en paix Taurore,
Et le doute est vaincu.
Mais quelle ombre de loin se présente à ma vue? Est-ce un mortel, un dieu qui porte ici ses pas? Du Caucase il atteint déjà la cime nue, Et, comme s'il suivait une route connue, Dans la nuit sans étoile il ne s'égare pas.
C'est une jeune fille, et de son front pudique. Geint d'un chaste bandeau, sur ses pieds à longs plis Tombe un voile de lin ; sur sa noire tunique Brille une croix : du Christ c'est l'épouse mystique Qui vit dans les déserts de visions remplis.
PROVÉTHÉR.
fille d'Inachos, vierge de Zeus chérie, Est-ce toi?
Nomme-moi Magdeleine ou Marie, Car j'ai changé mon nom en épurant mon cœur, Et c'est pour t'éclairer que je suis revenue. Depuis le premier jour qui m'offrif à ta vue,
Par son céleste amour Dieu paya ma douleur.
Tu me Tavais prédit : errante et vagabonde,
Je m'égarai longtemps sur les œnfins du monde ;
Un aiguillon fatal pressait partout mes pas ;
De fantômes sans nombre en tous lieux entourée,
Aux ronces du chemin meurtrie et déchirée,
Je me plaignais du Dieu qui ne se montrait pas.
Fa, d*un fatal amour maudissant la naissance, Loin du terme espéré, haletante, en démence, Je m'assis, maudissant le destin et les dieux. Alors, d'une clarté céleste illuminée, Une croix m'apparut : tremblante et prosfernée, J'entendis retentir des mots mystérieux :
« Vous que Tamour divin embrase, Jusqu'à l'hymen de Dieu vous ]iouvez parvenir, Mais par la pureté sachez le conquérir ; Que votre âme, abîmée en une sainte extosc, Jette aux douleurs d'un jour ce corps qui doit périr. »
A cet appel, pamls aux nuages sans nombre Que l'aquilon ramasse aux quatre coins du ciel, Des hommes s'élançaient du sein de la nuit sombre Pour contempler l'éclat du symbole éternel.
Quels cantiques d amour, quels hymnes d'espérance Répondirent ensemble à cette voix de Dieu !
Les anges à genoux conleniplaient en silence Ces saints qui, fatigués de doute et de souffrance, Disaient au monde impie un éternel adieu.
Et dans la solitude aride et désolée.
Recueillis, à l'abri des orages du cœur, Ainsi qu'un lac limpide à l'onde inviolée, Où le ciel réfléchit sa couple étoilée, Ils créaient dans leur àme un monde intérieur.
iHoi, de Ces pèlerins suivant la course erraiite, J'allai seule, pieds nus^ un bâton à la main ; Baisant d'uii sang divin la trace encor récente,
Et pour guide suivant la croix étincelante Qui, de la terre au ciel, me montrait le chemin
Comme autrefois Jésus sur les saintes collines \
Vit deux fois sous sa croix son corps divin fléchii', I Que de fois je sentis au milieu des épines
Mes genoux défaillir! ' !
Que de fois, au milieu du désert, déchirée Par les cailloux aigus qui naissaient sous mes pas, Je cherchais un peu d'eau pour ma lèvre altérée Et ne la trouvais pas !
Et je disais : Seigneur, est-ce assez de soulTrance? Les jours de ton amour ne vont-ils pas venir, Ou bien faut-il ici, lasse de l'espérance, M'aiTÔter pour mourir?
palmiers du désert! champs de la Thébaïde, Qui répétiez alors le cri de mes douleurs,
Brûlant soleil d'Egypte, et toi, poussière aiide Qu'arrosèrent mes pleurs!
Lorsque seule, à genoux, d'un ciliée velue, Je déchirais mon sein à des ongles de fei'.
Lorsque le tentateur présentait à ma vue Les démons de l'enferj
Vous siivez si jamais, du fond de ma misère, J'ai dit à Dieu : L'amour que tu m'avais promis, S'il faut pour l'acheter tant souffrir sur la terre, Est trop cher à ce prix.
PRONETHEE.
Pendant que tes genoux s'usaient dans la prière. Tu n"as pas vu les maux des enfants de la terre : Le monde allait mourir pendant que tu priais. Tu chantais ta douleur solitaire et bénie,
Mais de funèbres voix et des cris d'agonie Couvraient tes cantiques de paix.
Mortel, songe à ces jours maudits, où dans tes plaines Partout mille tyrans rivaient les lourdes chaînes Dont tes bras ont gardé le stygmale fatal ; Au mal originel quaud Dieu livrant la terre Régnait seul dans son ciel, pâle et froid monastère, Donjon de ce Dieu féodal.
Pourtant, dans ces longs joui-s, tu priais en silence, Dans les déserts du ciel reléguant Tespérance, Et demandant à Dieu la force pour souffiir.
Lève-toi ! Tes droits sont sacrés : qui se résigne A subir l'esclavage en silence en est digne.
Brise tes fei*s : sois libre ou meurs !
Le serpent disait vrai : la science était bonne ; 8tt niain va de vds fronts arraclier la couronne,
Élohim, nous voici pareils à l'un devous.
Vous vouliez, fils ingrats de la pensée humaine, Proscrire votre mère, enchaîner votre reine; Son sceptre se lève : à genoux î
Tous las dieux à leur tour ont eu dans leur église La vérité suprême et la terre promise.
Gardant pour leur enfer ceux qui restaient delior*;. Le monde quelque temps écoute leur promesse.
Mais, les voyant mentir, il suit sa route, et laisse Les morts enseveUr leurs morts.
Pensée ! ils paîront ta peine inexpiée ; Sur ton calvaire aussi, sainte crucifiée, Tu ressusciteras des morts après trois jours. Les peuples prosternés chanteront ta victoire, Tes disciples chéris te verront dans ta gloire, Ton règne durera toujours.
Christ! serait-il vrai? les débris de ton temple Vont-ils donc s'écrouler sur tes derniers enfants? Le prêtre agenouillé qui prie et te contemple Va-t-il à tes autels refuser son encens?
Ton règne est-il fini? Les jours qui vont éclore Verront-ils les rayons d'une nouvelle aurore
Obscurcir ton soleil?
Nos yeux vont-ils s'ouvrir, et cette foi profonde, Qui pendant deux mille ans enveloppa le monde,
Était-ce un long sommeil?
Ta croix sainte, étendard des phalanges sacrées, Arche mystérieuse entre le ciel et nous.
Sublime piédestal d'où tes mains déchirées S'étendaient autrefois sur le monde à genoux; La verrons-nous quitter notre terre flétrie.
Comme un ange exilé qui revoit sa patrie Et vole radieux,
Comme Tàme d'un saint qui, du froid cimetière, La nuit s'échappe en vague et treniManle lumière Pour remonter aux cieux?
Le pèlerin penché dont la course s* achève N'aura-t-il plus d'espoir que dans ton lourd sommeil, gouiTre du tombeau, nuit sans astre et sans rêve, Grande nuit du néant qui n'as pas de réveil?
Dieu des anciens jours ! si ta foi de la terre Doit s'el&cer ainsi, sans combat, sans œlère.
Sous le vent de loubli ; Si le temps peut flétrir tout ce que l'homme adore, Si l'étemel soleil peut se lever encjove
Sur ton culte aboli ,
Laisse-moi cependant, ô Dieu de TEspérance !
T'adorer la dernière au milieu des mortels ; Si quelque foi nouvelle en triomphe s'avance, Permets-moi de pleurer au pied de tes autels. J'irai mourir, ô Christ! sur ta montagne sainte;
J'exhalerai mes jours comme la flamme éteinte
Des lampes du saint lieu; Et, les regards tournés vers ta croix que j'adore, En mourant j'entendrai ta voix redire encore :
Pardonne-leur, mon Dieu!