ROUEN
Le Sacre est terminé. Reims a vu ta bannière,
Paris, tes vains efforts. Blessée et prisonnière,
O Fille, réservée à tant de trahison,
Que vois-tu maintenant? Compiègne à l'horizon,
Le rempart où l'on prit ta bannière et ta lance.
Et le roi Charles Sept? Il garde le silence.
Fermant l'oreille aux cris de tes vieux compagnons,
Il laisse la Pucelle aux mains des Bourguignons.
Un bandeau, sur sa vue autrefois attentive,
Peut-il donc lui cacher ton amour, ô captive,
Tes dix-neuf ans, tes yeux en pleurs et ta beauté ?
O Vierge de Lorraine, ô lys de pureté,
Du mal que l'on t'a fait, sait-il bien l'étendue?
Que Jean de Luxembourg en secret t'a vendue,
Qu'il t'a livrée enfin au tigre de Beauvais?
Celui-là fait songer à Charle le Mauvais,
Qui te laisse, oublieux, muet, presque complice,
Aller jusqu'à Rouen, la ville du supplice.
Col et pieds enchaînés dans sa cage de fer,
Jeanne autour d'elle entend le rire de l'Enfer.
Quand pour le tribunal de mort on la déchaîne,
Onze geôliers, traînant la luxure et la haine, La mènent à Cauchon, l'évêque-président.
Celui dont l'or anglais nourrit le zèle ardent, Tremble et se réfugie en un pâle sourire. Jeanne avoue humblement qu'elle ne sait pas lire, Qu'elle ignore son âge et qu'elle n'eut, ma foi, Jamais d'autre désir que de sauver le Roi. « Mais pour sauver le Roi quel était ton mérite?
— J'ai prié saint Michel et sainte Marguerite.
— Tes Voix ont-elles donc des pieds, des mains, des yeux ?
— Vous ne le saurez pas de moi, gens curieux.
— Pourquoi désobéir à ta mère, à ton père En quittant Domremy?
- C'était bien, je l'espère, Pour obéir à Dieu.
— Tu portais deux anneaux?
— Oui, je les regardais et je les trouvais beaux. Ils me venaient des miens.
- Fille, plus d'un te blâme, Cet habit...
— Donnez-moi des vêtements de femme, Je ne trouverai pas, devant votre échafaud, La chemise trop longue et le bûcher trop haut.
— On découvre aisément l'orgueil sous la bravoure.
— Je ne suis, Messeigneurs, qu'une simple pastoure.
— Tu distinguais pourtant ceux qui baisaient tes mains.
8o POÈMES MYSTIQUES ET CHAMPÊTRES
— C'étaient de pauvres gens venus par les chemins.
— As-tu, pour t'évader encor, un stratagème?
— Vous ne me ferez pas parler contre moi-même.
— Dis-nous quels sont les faits par tes Saintes prédits.
— Le Roi dans son royaume et Jeanne en Paradis.
— Les Anglais s'en iront?
— Oui, j'en ai l'assurance De Dieu même : ils seront tous boutés hors de France.
— De ta prison demain tomberont les barreaux, Si tu fais des aveux.
— Vous êtes des bourreaux.
— Tu seras mise à mort.
— Tuez-moi. Je suis prête. »
Jeanne d'Arc à ces mots a relevé la tête, Et, de l'évêque hostile au chanoine hagard, Tout le hideux Conseil tremble sous son regard. La Pucelle a flétri, d'un mot, ces hommes louches. Le cri de sa colère est encore à nos bouches : Bourreaux dans la prison, qui cache entre ses murs Le confesseur immonde et les geôliers impurs; Bourreaux au tribunal où dans l'hypocrisie D'un dogme insidieux on croit l'avoir saisie, Lorsque son esprit vif lui permet d'échapper Aux noirs filets de ceux qui veulent la happer; Bourreaux à Saint-Ouen où la charrette roule, Sous les hourras anglais et les cris de la foule,
Devant l'Exécuteur que la haine a lâché. Bourreaux, bourreaux encor place du Vieux-Marché Où viennent les sergents en habits de parade. Le Cardinal anglais, rouge au fond d'une estrade, Les évêques (dont l'un à face de Judas) Fixent un charriot qu'entourent les soldats. Jeanne est là, résignée à la sentence inique. Des cordes font le tour de sa blanche tunique. On distingue à son front, comme un cercle infamant, La mitre, qui rappelle ici le jugement Et dont on a coiffé sa tête opiniâtre : Hérétique, Relapse, Apostate, Idolâtre, Voilà ce qui l'amène à l'horrible bûcher. Elle y monte en pleurant et s'y laisse attacher. Mais son cœur est ici plus haut que la colère. Il ne sentira pas la flamme ardente et claire Qui dévore les pieds, qui brûle les cheveux. La flamme monte, glisse entre les doigts nerveux, Mordant les bras, le sein, rongeant la lèvre entière, Sans pouvoir étouffer les cris de la prière, Sans pouvoir effacer des yeux qui ne voient plus Ton image réelle et vivante, ô Jésus!
Tes deux Anges, Seigneur, se tenaient auprès d'elle, Et toi, pour consoler la martyre fidèle, Avant qu'elle expirât sur le bûcher, tu vins Sur ses beaux yeux voilés mettre tes yeux divins,
Anéantir le mal, transformer la souffrance, Montrer, avant ton Ciel, sous le ciel de la France, A celle qui, semblable à toi, mourait pour nous : Les peuples soulevés et l'Église à genoux.