‹ Poèmes mystiques et champêtresChapitre 24 sur 32 · L'ÉVÊCHÉ DÉSERT · texte numérisé non relu

L'ÉVÊCHÉ DÉSERT

Parcourant avec lui la demeure volée, Le colloque des morts devient une mêlée. Là, d'Argentré s'accuse : « Ignorant le péril, J'ai construit ce palais sans songer à l'exil. » Non loin, Boischollet dit : <• La colère et la force Ont clamé contre moi dans la bouche du Corse. L'homme vivant se rit de l'Empereur tombé. » Mellon-Jolly, très doux, fait : « Quand j'étais abbé, Pour tous nos ennemis je priais à mains jointes. » Trégaro lui répond : « Je leur lançais des pointes. J'ai tonné dans le prêche et dans le mandement. La plume me causait un long frémissement, Quand, hors de l'écritoire où je l'avais trempée, Elle brillait au jour, claire comme une épée. Maintenant, Messeigneurs, nous sommes dans la nuit, Où donc jeter les yeux?... »

Sur la lampe qui luit En cette humble maison, aux portes de la ville. L'Évêque est là, debout dans la lueur tranquille. Loin du palais désert, sombre comme un tombeau, L'Expulsé veille, prie et garde le flambeau Qui ne doit pas s'éteindre.

Un ange, sous son aile, Abrite le veilleur et la lampe éternelle.

Janvier 1907.

g6 POÈMES MYSTIQUES ET CHAMPÊTRES

Au bord d'un fleuve, près des saules, On le voyait toujours debout Avec des gens sur ses épaules.

Il les portait à l'autre bout.

Quand ils arrivaient par litières, L'homme, quintuplant ses fardeaux, Passait des familles entières Comme des grappes sur son dos.

A l'aspect des eaux débordées Il ne s'effrayait point, dit-on.

Il mesurait douze coudées.

Un tronc d'arbre était son bâton.

Il s'en allait lent et superbe, Courbant le fleuve sous ses pas.

Plus loin, il déposait dans l'herbe Des gens qui ne le payaient pas.

Mais parfois le géant Christophe Pensait et disait, malgré lui :

« Je suis vraiment d'une autre étoffe, Seigneur, que les gens d'aujourd'hui

Or, un soir qu'il faisait un rêve, Saint Christophe, quoique endormi, Entendit monter de la grève Cet appel : « Passeur, mon ami ! »

Le passeur, ouvrant la paupière, Murmura : « Le saule a frémi; C'est le vent qui fait sa prière. »

« Mon ami, passeur, mon ami ! »

pS POÈMES MYSTIQUES ET CHAMPÊTRES

Pas un souffle d'air. Quel étrange Appel dans le soir étouffant...

C'est peut-être la voix d'un ange...

C'était la voix d'un bel enfant.

Il était debout sur la rive, « Tu parlais dans l'obscurité...

Depuis combien de temps? — J'arrive, Passe-moi de l'autre côté. »

Dans l'eau plus froide que le marbre, Christophe engage ses pieds nus, « Il faut t'appuyer sur ton arbre, Il est des gouffres inconnus, »

Dit l'Enfant. Pour toute réponse, Le passeur rit. Mais, tout à coup, Il fait : « Tiens, j'enfonce, j'enfonce, L'eau va me monter jusqu'au cou.

« L'Enfant, cet Enfant que je porte, Est cent fois plus lourd que le plomb. Je sens que le courant m'emporte, Mes pieds ont perdu leur aplomb!

« Hé quoi! Je porte donc le monde?

Les enfants ne sont pas si lourds! Je suis dans la vase profonde, Mon bâton quitte mes doigts gourds... »

Et ses mains touchant un rivage, Bientôt Christophe s'étonnait Plus encore : en ce lieu sauvage Le Corps de l'Enfant rayonnait!

Aussitôt, le géant devine.

Et, pendant qu'il tremble à genoux,

Tombent d'une bouche divine

Pour Christophe ces mots très doux :

« Tu devais, passeur solitaire, Mille fois périr sous le faix Du Roi des Cieux et de la Terre, Mais j'aime bien ce que tu fais.

« J'ai renvoyé sur les eaux calmes Ton bâton au souffle des nuits.

Demain il portera des palmes, Des feuilles, des fleurs et des fruits. >

jniverïltaî" HBLIOTHECA

ioo POÈMES MYSTIQUES ET CHAMPÊTRES

Et le lendemain, dès l'aurore, Le ciel commençant à pâlir, Le géant, qui tremblait encore, Vit le miracle s'accomplir.

Saint Christophe que nous aimons, Protégez nos automobiles; Que leurs volants par vaux, par monts, Soient aux mains de chauffeurs habiles.

A propos, calmez le transport

Des cyclistes et des gymnastes,

Afin que tous ces gens de sport

Ne voient plus d'ombres dans leurs fastes.

Si quelque train doit dérailler, Ayez la divine obligeance D'agir et de nous envoyer, Une heure avant, la diligence.

Poussez vous-même au raidillon, Dans la crainte qu'elle ne bourde Et devenez le postillon De la patache lente et lourde.

Puissions-nous (comme en un tableau) Passer les gués sous vos auspices!

Partout, sous la terre et dans l'eau, Évitez-nous les précipices.

Tendant ses rets à l'homme-oiseau Sous le zénith si la Mort plane, Entre les mailles du réseau Faites glisser l'aéroplane.

Dites à l'homme audacieux De quoi l'ascension est faite Et que pour conquérir les Cieux Il faut l'humilité parfaite.

Rendez-nous bons et courageux, Passeur, aux robustes épaules :

Demain des souffles orageux Peuvent écheveler les saules...

Si, par la tempête assaillis, Autour de nous l'orage gronde, Recommandez notre pays A Jésus, le Sauveur du monde.

A M. l'abbé Sornin, curé de St-Evroult-N.-D.-du-Bois.

O saint Evroult, grand solitaire,

Lorsque tu vins, Sous le règne du roi Clotaire,

Dans nos ravins, C'était à l'époque farouche

Du loup-garou.

Tu le chassas du pays d'Ouche,

O saint Evroult.

Quelques brigands en un repaire

Vivaient par là; Tu fus les trouver comme un père.

Alors voilà Qu'une puissance surhumaine

Les courbe tous.

C'est ton bâton qui les ramène,

O saint Evroult.

N'étant pas de ces plus idoines

A l'oraison, Tu les plaças parmi tes moines

Dans ta maison; Et ta main prudente à la porte

Mit le verrou, Puis tu chantas d'une voix forte,

O saint Evroult

Tu chantas des hymnes sacrées

A pleins poumons.

Quel bruit ce fut dans nos contrées

Par vaux, par monts!

C'était assez pour que tu visses,

Un peu partout, Sortir de terre des novices,

Bon saint Evroult.

io6 POÈMES MYSTIQUES ET CHAMPÊTRES

Petit monastère tranquille,

Doux et pieux, Loin du diable, loin de la ville,

Tout près des Cieux.

On en parlait au pays d'Exme,

A Montgaroult.

C'était l'embryon de Solesme,

O saint Evroult!

Or, un matin, malgré ton âge,

(Pourquoi? Comment?) Evroult, tu partis en voyage

Imprudemment.

Le diable dans ton habitacle

Vint par un trou.

A ton retour, quel beau spectacle,

O saint Evroult!

Ni ferveur, ni paix, ni concorde.

Dieu, quel effroi !

Aussitôt tu tiras la corde

De ton beffroi.

Mais le diable, au son de la cloche

(Comment? Par où?) Se sauva dans la forêt proche,

O saint Evroult!

Il courait, tu courus de même

Vers Echauffour, Tu l'arrêtas, hideux et blême,

Auprès d'un four.

En le lançant dans la fournaise,

Tu fis : hou! hou!

Tu le laissas cuire à son aise,

Bon saint Evroult.

Pourtant ce démon pitoyable

Criait très haut, Il criait même comme un diable :

« Le four est chaud !

Quoi! par le nez je rends du soufre!

Je tombe fou !

Oh, que je souffre, que je souffre,

Cher saint Evroult! »

Quand le maudit fut par la flamme

Carbonisé, Evroult se sentit dans son âme

Tout apaisé.

Et tant qu'il resta sur la terre,

Fait bien connu, Jamais le diable au monastère

N'est revenu.

Page 1