‹ Poèmes mystiques et champêtresChapitre 26 sur 32 · LE CHARRETIER · texte numérisé non relu

LE CHARRETIER

Bon charretier, j'ai vu tes frères, Jean, l'aîné, Rémy, le jumeau; Leurs pieds foulaient aussi les terres Entre l'église et le hameau, Comme toi mêlés à la plèbe, Le col ouvert, la faulx en main, Sous les ors mouvants de la glèbe Ils se frayaient un grand chemin.

Tous les trois dédaignant les villes, Vous êtes, loin de leurs clameurs, Simples, bienfaisants et tranquilles, Des charretiers ou des semeurs.

Vous allez, près de vos charrues, Faire surgir dans la saison Ces silhouettes disparues De hauts terriens à l'horizon.

Je sais les tâches coutumières, Mes fils, où vous vous absorbez :

Dans le jour aux vives lumières Vous êtes bien longtemps courbés.

Mais le soir, comme les vieux Celtes, Frappés par les soleils couchants, Vous redressez vos formes sveltes Sur le ciel rouge au fond des champs.

ii4 POÈMES MYSTIQUES ET CHAMPÊTRES

Lentement, vous longez les crêtes, La lèvre ouverte au vent du soir ; Et vos monstrueuses charrettes Disparaissent dans le ciel noir.

Mais pour vous, en la nuit profonde, La ferme s'emplit de clartés...

O mes fils, pourvoyeurs du monde, Chantez encor, chantez! chantez!

Je garde dans mon cœur et dans mes yeux d'enfant Les souvenirs lointains et les tableaux rustiques De ces hommes courbés sous le ciel étouffant, Et qui, l'un après l'autre, en mouvements rythmiques,

Lançaient les faux d'acier dans l'or de la moisson. Derrière eux, composant quelques gerbes nouvelles, Pas à pas, le col nu, droites sur l'horizon, Des femmes dans leurs bras, emportaient les javelles.

n6 POÈMES MYSTIQUES ET CHAMPÊTRES

Les travailleurs marchaient dans la plaine, où le vent Passait en souffles chauds, sous les rudes chemises. La terre aussi brûlait, mais toujours plus avant S'en allaient les faucheurs aux échines soumises.

Çà et là, réveillant,les perdreaux assoupis, Ils dispersaient les vols, ainsi que des poussières. Et des blés orgueilleux ils forçaient les épis A baiser, en tombant, les glèbes nourricières.

Parfois, quand un arrêt suspendait les travaux, Quand les faucheurs debout relevaient les paupières, Leurs yeux restaient fixés sur le tranchant des faux, Où leurs mains doucement faisaient glisser les pierres.

Chacun d'eux s'arrêtait à la lueur du fil. Semblables à des dieux puissants, mais taciturnes, Dans cet air flamboyant, exposés de profil, Tous maintenaient la faux comme de grands Saturnes.

Non pas la faux des morts, mais celle des vivants, Dont la lame, friande et bleuie et nacrée, Peut braver le soleil et la pluie et les vents De l'aube jusqu'au soir dans la moisson dorée.

Autrefois les faucheurs la piquaient, à midi, La pointe vers le sol, tout hérissé de chaume, Et le maître du champ, vigoureux et hardi, Avec ses compagnons buvait dans son royaume.

Ils savouraient les œufs, le sel et le pain bis. En cercle, dispersant de petites bouchées, Ils les multipliaient en songeant aux brebis Qui viendraient ronger là les herbes desséchées.

Si du travail encor l'ahan montait dans l'air, Ramenant la sueur à leur peau basanée, Ils savaient que la faux, de son ultime éclair, Marquerait au couchant la fin de la journée.

Les femmes s'en allaient, si tôt le soir venu, Mêlant le vieux refrain à la vieille romance. Les hommes se dressaient à l'horizon tout nu Et partaient en chantant dans la campagne immense.

Ils voulaient, malgré l'ombre où s'étouffent les pas, De leur joyeux retour informer les villages, Les hameaux attentifs et la ferme, là-bas, Cachée en un vallon au milieu des feuillages.

n8 POÈMES MYSTIQUES ET CHAMPÊTRES

Ils se perdaient, longeant la haie aux noirs arceaux. Aux portes du logis des femmes chantaient seules, Qui réveillaient le rire en de proches berceaux Et des échos lointains dans l'âme des aïeules...

Forêt, dont le feuillage au printemps vient s'étendre Doucement sur les nids que bercent les rameaux; O forêt, dont la voix, si profonde et si tendre, Enflamme et réjouit le cœur des animaux;

C'est toi qui leur ménage, au bout des longues courses, L'abri mystérieux favorable au sommeil.

De tes flancs maternels tu fais couler des sources Qui bouillonnent dans l'ombre et fument au soleil.

Contre les vents, malsains aux pommiers comme aux vignes, Tes massifs dans le ciel forment d'épais rideaux. Lorsque les lourds brouillards envahissent tes lignes, Us restent sur ta croupe, ainsi que des fardeaux.

Mais bientôt, dissipant les brumes passagères, Le chaud baiser du hâle assainira ton front. En passant, il mettra sur les molles fougères Des nappes de clarté qui te réjouiront.

Gloire au soleil! Voici que la pomme se noue : La grappe jeune encor pèse au jeune sarment; L'été gonfle les fruits, la lumière se joue Dans l'incarnat du trèfle et dans l'or du froment.

Protégeant les coteaux, les vallons et les plaines, Où la maturité n'a pas subi d'arrêt, Voici, lorsque la grange et la cuve sont pleines, Que le troupeau s'en va dans ton ombre, ô forêt.

Il broute au bord d'un chaume, en longeant la forière, Et les herbes des champs et les feuilles des bois. Le haut berger se tient pensif dans la clairière, Où bien souvent les cerfs ont tenu les abois.

Écoutez! L'air s'émeut et le berger s'étonne, L'été vient de finir, est-ce la chasse encor? Ou bien est-ce dans l'air la plainte de l'automne? C'est la chasse ! Écoutez le chant lointain du cor...

Le cerf est aux étangs, sous les hautes bruyères Dont les genévriers se mirent dans les eaux. Un aboi prolongé passe au vent des clairières, Puis un. chant : l'animal a quitté les roseaux.

Les coteaux sont franchis, la lande est traversée, L'aboi tumultueux monte, comme un seul cri. Plus rien... Mais par les chiens la bête est relancée, Ils empaument la voie et c'est un long récri !

L'animal sur un pic entend sonner la Vue. Secouant la sueur acre en ses poils mouillés, Il redresse les bois dont sa tête est pourvue Et fixe la forêt de ses yeux effrayés.

Devant lui vaguement la pourpre s'est unie A des ors affaiblis que le vent roule à flots. Le cor éclate... au loin sa sauvage harmonie Couvre les aboiements, les cris et les galops.

Qui donc abordera le grand cerf aux écoutes? Quels chiens, près de l'abîme, oseront l'approcher? Quelle main, quel couteau fera tomber les gouttes D'un sang tiède et royal aux parois du rocher?

Un gros de cavaliers se mêle au soir qui tombe, Ils approchent. La nuit semble annoncer un deuil. Le gouffre est à deux pas, la roche le surplombe : Le fauve attend, debout, plein de crainte et d'orgueil.

Ils l'ont servi. Le sang est noir. La bête est morte. La langue entre les dents blêmit. Le poil est froid. Du chien qui l'étouffa, de l'homme qui l'emporte Le grand fauve en ses yeux garde le double effroi.

C'est la curée enfin sur la colline sombre.

La meute a déjà mis la dépouille en lambeaux.

Le berger brusquement s'est retourné dans l'ombre :

Le carnage s'achève aux lueurs des flambeaux,

Aux sons multipliés des fanfares funèbres, Cependant qu'un daguet, de son œil élargi, Voit une flamme immense envahir les ténèbres Et des chiens fabuleux lécher le sol rougi.

C'est le sol, ô forêt, d'où les chênes s'élancent; Où les bouleaux d'ivoire, en un geste hautain, Redressent tout à coup leurs fûts qui se balancent. C'est la terre où bondit, aux souffles du matin,

La harde, à son réveil joyeuse et délivrée.

C'est le sol qu'ont fouillé, de leurs museaux bouffis,

Les jaunes marcassins qui portent la livrée

Et le vieux solitaire entouré de ses fils.

Terre des pins, avec les mêmes chevelures Dans l'hiver qui tressaille et dans l'été qui bout; Vaste champ, où les cerfs déploîront leurs allures Aussi longtemps, forêt, que tu seras debout!

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