‹ Poëmes, odes, épîtres et poésies diversesChapitre 15 sur 20 · ÉPITRE AUX GRECS · texte numérisé non relu

ÉPITRE AUX GRECS

'< JUc Mont Olympien contemplez le sommet. < Disaient avec mépris les fils de Mahomet.

■ De loiiij son front neigeux semble percer la nue; « Comme l'albâtre pur il éblouit la vue;

« Et cet éclat, de près, n'est qu'un horrible amas " Déneiges, de brouillards, reste impur des frimas. « Il domine la Grèce , il en offre l'image ; « Le vulgaire, en aveugle à tous deux rend hommage; « Les honorant encor dans leur astre éclipse ,

■ Il voit en souvenir , comme aux jours du passé ,

" L'Olympe ouvrir aux Dieux une noble retraite,

- Les Grecs dicter des lois à la terre muette; « Prestiges imposteurs, par la lyre transmis!

« L'Olympe n'est qu'un roc, et les Grecs sont soumis.

« Rampants, dégénérés, dans leur lâche impuissance,

« Ils ont même avili jusqu'à l'obéissance.

« Un décret du divan, un rayon du soleil,

« De tous deux, en un jour, rendraient le sort pareil ;

« On les verrait alors tout-à-coup se dissoudre;

- L'un monter en vapeurs, l'autre tomber en poudre.

Ils disaient : les frimas par les ans amassés Ceignaient d'un voile blanc l'Olympe, aux flancs glacés Ils disaient; et sa cime au même instant s'agite; La neige, à flots pressés, descend, se précipie< . Entraîne, dans son cours, ce manteau des hivers,

Dont le mont orageux avait les flancs couverts :

L'avalanche, en tombant, grossit, rugit et roule;

La terre avec fracas sur sa route s'écroule ,

Le pin audacieux , et l'yeuse aux cent bras ,

Brisés, déracinés, ne l'arrêteront pas!

Les vents dévastateurs mugissent devant elle ;

L'Olympe, tressaillant, sur sa base chancelle,

Et voit voler au loin le corps pulvérisé

Des railleurs imprudents qui l'avaient méprisé.

L'astre pur de la Grèce au même instant se lève. Sur les hauteurs d\<Eta, terrible , armé du glaive , Le grand Léonidas , debout , est apparu ! Il pousse un cri de guerre ! A ce bruit imprévu La Thrace se réveille, et l'écho du Pangée Le rend en murmurant à la Grèce outragée.

Il court de rive en rive, aux bords de l'Heliespont, Atliènes le répète , et Thèbes y réj)ond ; Tout s'arme! Cessez donc de ramper sous des maîtres; Fils aînés de la gloire, imitez vos ancêtres ; Pleins de leur souvenir, et soutenus par eux , Poursuivez noblement vos destins généreux.

Entendez-vous les cris de Rhodes expirante ? Voyez-vous s'élever la flamme dévorante ? Déjà votre tyran par ses lâches fureurs A. trahi sa faiblesse et ses viles terreurs Cité d'Homère , ô Smyrne! ô belle Li\adie! S'élançant de vos murs, la Mort et l'Incendie Ont frappé vos enfants, ont renversé \os tours. El venge ces guerriers, complices des vauloui ^

W X GRECS 17g

Que faisais-tu , sultan , quand Le sang et les formes Inondaient ton royaume, en proie à tant d'alarmes? Aux murs de Constantin, fier soutien du croissant, Toi-même dirigeais le Meurtre obéissant : De ton divin prophète , imitateur fidèle , C'est par de tels exploits que tu prouves ton zèle. Dans le sang des Chrétiens tu t'es purifié. D'un verset du Koran ton fer sanctifié, Te rappelle ta loi. Devant ton cimeterre , Toi-même prosterné, tu vois d'un œil austère Jusques à quel endroit de ce verset sacré, Au cœur de tes sujets ton glaive a pénétré.

Mais les yeux fatigués du spectacle des crimes ,

Et dans les voluptés oubliant tes victimes,

Tu cours dans ton harem, les bras ensanglantés,

i8o É PITRE

Enlacer tour à tour de faciles beautés. Là, les chants cadences et les danses Légères , Les baisers, les parfums, les amours mensongères, Entourent de plaisirs ton fastueux repos.

Mais quel navire en deuil a sillonné les flots? Sous les murs du sérail, il arrive, il s'arrête. On l'annonce au sultan, qui sourit, et la fête S'interrompt. Les héros pour sa vengeance armés, Envoyaient à leur chef les dons accoutumés. On les apporte enfin : un voile noir les couvre. Le front riant, lui-même, aussitôt il l'enti'ouvre; Et ce spectacle affreux n'a pas glacé tes sens ! Écartez! écartez! ces horribles présents! Ces membres mutilés, et ces tètes sanglantes! O Grecs trop malheureux! ces lèvres pâlissantes,

AUX GRECS. *$i

Ces yeux, ces fronts éteints > de demi enveloppés, Qne la gloire enflammait, que la mort a frappas Dansletir silence affreux vousdemandent vengeance' Déjà votre ennemi se trouble à leur présence; Il frémit! L'insensé, de terreurs assailli. Redemande aux plaisirs un seul instant d'oubli. Le jour, l'ennui l'assiège ; et la nuit, un vain songe Dans des ennuis plus grands à l'instant le replonge. Dans les tristes longueurs d'un sommeil incertain , Armé du labarum , il a vu Constantin Lui même l'arborer au faîte des mosquées. « De ces Chrétiens maudits les ombres évoquées , « Viendront-elles sans cesse irriter mes fureurs? « Périssent de Jésus tous les vils sectateurs! >■> Il a dit : un long cri part de la Palestine : Déjà Jérusalem n'est plus qu'une ruine;

i8a KPT'I RI

Et partout les Chrétiens, d épines couronnés, S'unissent par le sang aux Grecs infortunés. Tu triomphes, sultan?... Non! une voix terrible Le poursuit en tous lieux; cette voix inflexible Lui révèle à grands cris le destin qui l'attend; Autour de lui, partout et sans'cesse, il entend Dans ses jours de carnage et dans ses nuits de fête - Gloire, gloire à la crois, et malheur au prophète'

Nobles Grecs, levez-vous! l'oracle est prononcé! Pour nous an nouveau siècle est déjà .commencé : En vain l'Asie entière, en sa lâche furie, Inonde de soldats votre sainte patrie; Sur vos rives, en vain ses guerriers menaçants, En nombre ont surpassé vos épis jaunissant-. Qu'importe? de leur saiii,' nos glaives "sont avides;

AUX GRECS. r»l

Et, violés par eux, vos sépulcres sont vides; Qu'ils viennent! Dussiez-vousencor, clans vossillons, Voir se multiplier leurs nombreux bataillons; Sur leurs mille vaisseaux , enfin dut le Bosphore Vers vos champs désolés les revomir encore : Osez les affronter ! et peut-être en ce jour La barque de Xercès les attend au retour,

Contre un seul ennemi la haine vous rassemble ; Refaites plus qu'un peuple elmarchez tous ensemble. Que le Mainotte fier, de Sparte l'héritier > L'Arnaute au manteau blanc, le Suliote altier , Le Thébain valeureux , et les enfants d'Athènes, Qui, conservant leur nom, purent porter des chaîne,, Aux fils de la Morée unissent leurs héros, Ceints des mêmes lauriers, sous les mêmes drapeaux.

i8/» ÉPITRE

Dans quels lieux, sur quels bords, votre ardeur ver

Pourra-t-clle éclater en laveur de la Crète,

Sans qu'un fier souvenir, vous guidant aux combats,

•N'agrandisse vos cœurs, n'affermisse VOS bra i?

Ici, du roi persan la flotte submergée

Couvrit de ses débris les rives de l'Egée.

Plus loin est Marathon. Dans ce champ glorieux ,

Un tyran expira vaincu par vos aïeux.

Seul, à la liberté Démosthène fidèle,

Ici la défendit; là, mourut avec elle.

Voyez ce défilé , fameux dans l'univers ,

Encor resplendissant d'un sublime revers!

C'est au pied de ces monts qu'une immortelle gloire

Couronna le malheur et non pas la victoire.

Mais jusqu'à l'Asopus prolongea nos regards

La Terre avec amour y ni de toutes parts;

AUX GRECS. i35

La moisson y mûrit, le roseau s'y balance, Les troupeaux nonehalants y paissent en silence; Une onde fraîche et pure y coule sur des fleurs. Cependant cette terre , amour de vos pasteurs , D'un pied indifférent par tant de Grecs foulée , Recouvre des Persans le vaste mausolée ; Là , fut jadis Platée ; et là , du roi des rois , Tous les sceptres brisés tombèrent à la fois.

Que de vos jours de deuil s'efface la mémoire! Grand Dieu ! revêts encor d'héroïsme et de gloire Ce sol jadis si libre, où le Grec aujourd'hui Se courbe sous un maître , esclave comme lui.

Chassez loin de vos bords l'Asie épouvantée;

La Gloire, un sceptre en main, vous attend a PUtéç,

!.. i ÉPITRTî

Nobles Grecs, dans ceslicux, témoins de tanl d'exploits, [{•■venez, dignes fils tics héros d'autrefois } De l'ennemi vaincu proclamer les défaites, Kl de la Liberté ressusciter tes fêtes!

Mais cette Liberté, Protéc insidieux, Sous mille aspects divers sait éblouir les yeux; Des peuples corrompus, hôtesse passagère, Elle offre en souriant sa faveur mensongère; Nous captive, nous trompe* et devient tour à tour L'objet de nos dédains, l'objet de notre amour. De plus, en ce moment, L'Europe nous contemple, Et pour ses lils déjà redoute un grand exemple. A ous n'êtes plus au temps où les Huns, les Gaulois, Vivaient dans leurs forêts sans culture et sans lois; Où la Grèce, assemblant tant de sages célefon

S'élevait comme un phare au milieu îles ténèbres. Tout change sur la terre; et le Scythe aujourd'hui , De ses anciens vainqueurs va devenir l'appui. Acceptez ses secours , sachez les reconnaître ; 3Iais dans un bienfaiteur n'adoptez pas un maître. De vos premiers revers rappelez le sujet : Le Macédonien aussi vous protégeait !

Thèbe , à ce souvenir, a consulté sa cendre ; Et sur tous ses débris voit le nom d'Alexandre ! Non; croyons qu'un héros, prompt à vous secourir, Viendra vous délivrer, et non vous conquérir *. Grâce à lui, de grandsjours vous pourront luire mcon L'Archipel à sa voix va s'unir au Bosphore;

* Cette énîlre a été publiée en 182:.

i88 ÉPITRE

Le second fondateur de ce nouvel état, Il lui rendra ses lois et son antique éclat; Et la Grèce , naguère impuissante , opprimée , Sera pour notre Europe une frontière armée.

C'est alors qu'affranchis du joug des étrangers , 11 vous faudra peut-être à de nouveaux dangers Opposer vos efforts dans le sein de vos villes Et bannir de vos murs les discordes civiles.

Pour soutenir vos droits, toujours libres el grands, Pour être encor des Grecs, pour chasser vos tyrans, Ce n'est pas tout de vaincre! il vous faut voir l'abîme; 11 faut savoir borner votre essor magnanime. La Modération est force : vos guerriers,

Sous des arcs triomphaux regagnant leurs foyer.. Déif iront leurs chefs, qu'en son idolâtrie Le peuple va nommer pères de la patrie , Auteurs du bien public, protecteurs de l'état! Et qui vous dit alors qu'en l'ame d'un soldat Ne naîtra pas l'espoir de soumettre au servage Un peuple inculte encor et né dans l'esclavage ?

Tel fut notre destin , hélas ! et mon berceau Vit de la Liberté rayonner le flambeau : Alors était passé le temps des Saturnales ; La France renaissait; les nations rivales Abaissaient devant nous leur front obéissant : Vainqueur du léopard, de l'aigle et du croissant , Un héros, jeune encor, entre ses mains puissantes . Brisait d^s Factions les tètes menaçantes :

ign F PITRE

Citoyen , il faisait et défaisait les rois ;

Fidèle à son pays , il respectait ses lois :

Des bords du Dniester aux rivages du Tibre,

II brillait glorieux , l'astre du peuple libre !

Quel bras, maudit du ciel, l'arrêta dans son coui^?

Bonaparte vainqueur n'est-il plus son recours?

Non! Périsse sa gloire, effroyable chimère ,

Fils de la République , il a tué sa mère !

Ce glaive étincelant dont nous l'avions armé ,

En sceptre dans sa main s'est bientôt transfoi nu ;

En voulant s'élever , il s'abaissa lui-même;

Et n'eut vraiment d'égaux que sous le diadenir.

Redoutez le pouvoir qui suit la liberté.

Il faut flatter le peuple après l'avoir dompté;

Il lui faut des hochets, de la gloire el des fêtes

AUX GRECS. iyi

La Liberté mourante enfante les conquêtes.

Ainsi Napoléon a su dorer nos fers.

Se lavant de sa honte aux yeux de L'univers,

Déserteur de Varus , l'oiseau du Capitole ,

Secouant ses débris, s'élance de la Gaule;

Sous un nouveau César prend un nouvel essor,

Et sur le monde entier veut dominer encor.

Mais tandis qu'au dehors la France glorieuse

Voyait de toutes parts l'aigle victorieuse *

Foudroyer, en courant, les peuples effrayés;

Au dedans , ses succès étaient tous expiés.

Sous sa gloire pesante accablée elle-même ,

Un crêpe enveloppait son triple diadème;

Ses mains poi taientdes fers, et son manteau brillant

N'entourait de splendeur qu'un corps faible et mourant.

BPITRË.

Tels on voit ces tombeaux qu'un vain luxedécdre L'albâtre, les métaux, le marbre osent encore

Y couvrir le néant d'un vêtement d'orgueil;

Mais écarte/, ce voile et brise/, ce cercueil:

Que cachait tant d'éclat? La Mort et les ténèl i < !

O Grecs! mais écartons ces images funèbres; Soutenus par l'exemple et le sort des Français, Imitez leurs vertus, évitez leurs excès; 'Choisissez-vous un chef en qui le faible espère*; Qu'il soit de ses sujets, et le guide, et le père; Entouré par la loi d'un utile lien , Impuissant pour le mal, tout puissant pour !<• bien Qu'il fonde son pouvoir, non sur sa politique, MaissiuTamourdu peuple et la splendeur pubiiiji'r

AUX GRECS. rig[3

Écartez de sa cour ces lâches complaisants, Des fautes des grands rois infâmes artisans; Qui les poussant bien loin des routes légitimes , En deviennent souvent les premières victimes; Mais qui, vils et flatteurs, jusque dans leurs revers, Baisent encor la main qui les charge de fers : Tels ces fils de l'Indus , dans une sainte extase, Encensent à genoux le dieu qui les écrase.

Que le succès toujours sourie à vos exploits ! Fondez-vous un empire, et créez- vous des lois, Braves Helléniens ; pour votre délivrance, Redoublez de valeur et de persévérance.

Mais enfin si le sort porte à vos ennemis Ces lauriers mérités qui vous étaient promis, Sachez tomber du moins! immortelle hécatombe ,

Du grand Léonidas allez rouvrir la tombe; Aux champs de la Belgique imitez nos Français : La gloire est dans la cause et non dans le succès.

Nous, formés par vous seuls à la douce harmonie, Héritiers de vos lois et de votre génie, Puissions-nous, célébrant vos vertus, voshauts faits, De vos chantres divins payer tous les bienfaits ! Si leur art immortel nons échut en partage, En faveur de leurs fils employons l'héritage. Doublant votre héroïsme, o Grecs, puissent nos vêts Agrandir vos exploits, consoler vos revers! Nous dirons noblement la légion sacrée , Avec gloire, au combat, tout entière expirée; Vos ennemis vaincus, engloutis sous les eaux, D'une autre Salamine épouvantant les flots;

I ne femme , un héros, par sa valeur, ses charmes, 1 L'ornement de son sexe , et l'honneur de vos armes. )De la vie un moment rallumant le flambeau, Que Riga , plus heureux , entr'ouvre son tombeau , Pour entendre les luths d'Hellénie et de France Proclamer le grand jour de votre délivrance !

NOTES

Page 1