A MON AMI ERNEST DESJA.RDINS
Le Grand Café de France était plein tous les jours. Vous le voyez d'ici, sur la gauche du Cours, Près de la Comédie, — édifice maussade. Dont les neuf sœurs en plâtre écrasent la façade. Il est le rendez-vous des oisifs de l'endroit. Qui viennent s'y presser dans un es[)ace étroit, Et cherche)', pour l'esprit qui jeûne, une pâture.
Ainsi qu'en toute calme et sage préfecture : Officiers, commerçants, vieux garçons, vieux maris, Visages ennuyés et visages flétris.
Où la province morne est tout entière empreinte, Gros avaleurs de bière ou grands buveurs d'absinthe. Piliers d'estaminet, gens heureux de s'asseoir, Pour un cent de piquet, du matin jusqu'au soir!
C'était après diuer, par un froid temps de neige.
Les garçons bien rasés, et tout à leur manège.
Passaient et repassaient, apportant à la fois
Les dominos bruyants qui glissent sous les doigts,
Les pipes, les tapis et les caries crasseuses,
Et les grogs odorants, et les cliopes mousseuses;
Versant le petit verre, ami du grand journal.
Qui, taché de café, souillé, gras et banal.
Passe de main en main, traîne de table en table,
De ce flux et reflux épave lamentable!
On jouait, on buvait, on fumait. Au comptoir, Ainsi qu'une perruche au bâton d'un perchoir. Une limonadière, au teint fade et jaunâtre, Trônait dans la vapeur, en nymphe de théâtre. Et, d'un sourire mort et d'un terne regard. Saluait des élus l'entrée ou le départ. Dans un coin du café, sucrant leurs tasses pleines. Et livrant des combats aux. doctrines malsaines. Les vieux habitués devisaient gravement Du député, du maire et du gouvernement. Des commis voyageurs, à la table voisine, Commentaient des hôtels les vins et la cuisine, Bousculaient les garçons, causaient à haute voix, Et, pour mieux s'accorder, parlaient tous à la fois; Tandis qu'à l'autre coin, se contant leurs fredaines, Un gros major flanqué de quatre capitaines Échangeaient, en riant, l'esprit de garnison, Critiquaient le ténor, vantaient la Dugazon,
Et mêlaient aux regrets d'un amour infidèle
L'éloge d'un fusil du plus récent modèle.
Au centre, s'agitaient de solides gaillards,
Qui, penchant leur poitrail au drap vert des billards,
Stimulaient de gros mots leurs vanités jalouses,
Et fatiguaient de coups les bandes et les blouses!
Ce cliquetis, ces bruits confus, assourdissants, Sous le fumeux plafond se croisaient en tous sens. Quand la porte s'ouvrit, sur un carambolage.
Un grand vieillard entra, maigre, tanné par l'âge. Le regard doux, craintif. Un habit noir fripé Couvrait mal son long corps d'un drap mince et ripé ; Et son chapeau luisant, de ceux que l'on essuie D'un revers de la manche, après un jour de pluie, Racontait, tout cassé sur son vieux crâne nu. De misères sans nom un poème inconnu!
Il garda quelque temps sou allure indécise,
Comme un pauvre honteux au porche d'une église;
Enfin, las d'hésiter, pas à pas, le vieillard.
Se découvrant la tête, approcha du hillard.
Et, tirant de sa poche uu paquet de brochures,
De deux feuillets chacune avec leurs couvertures :
« Pardonnez-moi, messieurs, si je suis indiscret.
Ce sont des vers : peut-être avec quelque intérêt
Les lirez-vous. C'est moi, messieurs, qui les compose.
On rencontre des gens qui préfèrent la prose !
Mais vous aurez pitié du poète incompris.
Et vous me les prendrez pour deux sous : c'est le prix. »
Puis, pour parler ainsi s'étant fait violence.
Il tendit une feuille, et garda le silence.
Des vers! Vous demandez ce qu'étaient de tels vers?
Qu'importe! — Souriez au bizarre travers,
Raillez celui qui pare, en amant, ses pensées.
Et leur passe un collier de rimes enlacées;
Celui qui, dans ce siècle à la prose abonné,
Se couronne le front d'un vieux laurier fané!
Ah! le fou qui s'éprend de chimères pareilles,
Qui fait chanter tout bas le vers à ses oreilles,
Oui sait encor, — fût-il, d'ailleurs, burlesque ou non, —
Sans souci du réel, s'éprendre d'uu valu son,
Adorer des beautés à peine saluées,
Et sur l'échelle d'or grimper vers les nuées,
Au dernier échelon demeurât-il perdu,
Je lui rends, en passant, l'honneur que je crois dû!
Oui, c'était un poète, ua songeur, un des nôtres.
Peut-être un peu plus fou seulement que les au lies,
Un de ces déclassés que la Muse, un beau jour,
A séduits d'un regard et troublés sans retour.
Et qui vont désormais, amoureux de la rime.
Dans l'univers distrait cherchant qui les imprime!
Or, près de nos joueurs, l'homme attendait confus, Et ses regards baissés semblaient fuir un refus. On le laissa longtemps sur ses pieds se morfondre, Sans le remarquer même ou daigner lui répondre.
a Des vers? dit l'un enfin. Que nous propose-t-on?
— Des vers, beau troubadour? des vers de mirliton Dit un autre. — Que veut de nous ce lunatique?
— Croit-il que nous ayons besoin d'un narcotique/
— Allons, la paix! rengaine, ami, ta cargaison!
— Revenez au printemps : ce n'est pas la saison !
— Bonhomme, va conter à d'autres ton histoire! » Et les coups résonnaient sur les billes d'ivoire.
Il se glissa sans bruit, tandis qu'on se moquait, Vers de calmes joueurs qui faisaient un piquet; Mais, sans lui donner même un coup d'œil charitablt.
Pauvre homme, on l'accueillit par un capot sur table! La tentative était, il faut bien l'avouer, Malheureuse : il se tut, et les laissa jouer.
Plus loin, de bons bourgeois, lassés de leurs gazettes. Le profil tout semblable à des casse-noisettes, Appuyant dans leurs mains leurs mentons recourbés, Autour d'un domino méditaient absorbés.
Il s'incline : <r Prenez, messieurs, cet opuscule! Deux sous! Ne croyez pas au moins que je spécule! Je gagne peu de chose à me faire imprimer : Mais, pourvu que l'on vive, il est doux de rimer!
— Cinq et trois ! repartit une voix nasillarde.
— A vous offrir ces chants, messieurs, je me hasarde...
— Trois partout!
— Voulez-vous mes fables, mes quatrains ? Je fais de petits vers et des alexandrins...
— Six et trois!
— Voulez-vous une petite épître?
Je l'adresse aux amis incoaiius : à ce titre, Vous la verrez peut-être avec plus de plaisir.
— Double-six!
— Six et deux!
— Vous avez du loisir On emporte cela dans une promenade.
J'y raconte ma vie; et, sans fanfaronnade, Si vous avez encor des pleurs, vous pleurerez! Car ce sont mes chagrins, messieurs, que vous lirez; J'y parle de ma femme et de ma pauvre fille; Ce sont d'humbles récits que l'on goûte en famille. J'avais pour l'élégie un précoce talent. Personne ne la veut, l'épîlre?...
— Deux et blanc !
— Domino ! »
Les joueurs faisaient la sourde oreille.
Car h la surdilé l'àme sèche est pareille;
Et le vieillard, plus triste, alla vers l'autre coin,
Avec un gros soupir dont nul ne fut témoin.
Là, nos soldats fumaient, et vaillants, sans fatigue, Recommençaient vingt fois un éternel besigue. Il se mit au port d'arme, ainsi qu'un vieux troupier, Et, tAchant de sourire, il tendit son papier.
a Ce sont, mes ofliciers, des vers : mon capitaine,
Chacun de ces feuillets en donne une centaine.
J'en ai pour tous les goûts et pour tous les états :
J'ai des vers pour péquir.s et des vers pour soldats.
Voulez-vous mon poème aux brigands de la Loire?
— Cent d'as!
— l'reférez-vous mon ode à la Victoire?
L'églantine me fut donnée aux jeux Floraux,
El j'ai chanté l'amour ainsi que les héros!
Voici douze chansons, un recueil d'épigrammes...
— l'ai quatre-vingts de rois!
— J'ai soixante de dames '
— Je suis un vieux rimeur qu'il faut encourager. J'étais plein d'espérance autrefois ! Béranger M'écrivit une lettre...
— As-tu ûui, bonhomme?
Ta longue litanie, à la fin, nous assomme !
— Par charité, messieurs, car je n'ai pas mangé.
— On est de mendiants tous les jours assiégé!
— Ma foi! j'aime encor mieux la harpe et la guitare, Dit un autre, en tirant de sa poche un cigare.
— Songez-y, je n'ai pas étrenné d'aujourd'hui. A mon âge, il est dur d'avoir besoia d'autrui : Ayez pillé! je n'ai pas mangé, je vous jure!
— Allons! prends cet argent, mais garde ta brochure Dit un troisième.
— Non! c'est trop humiliant,
Et, pour être poète, ou n'est pas mendiant!
— Je n'aime point les vers, vois-tu, c'est par principe.
Allons, donne pourtant! »
Pour rallumer sa pipe, il l'approcha du gaz.
a Oh ! lisez-la d'abord !
Dit le vieillard tremblant et pâle comme un mort. Le mépris est pour moi plus dur que la misère, Et cette cruauté n'était pas nécessaire I » La feuille n'était plus que cendre sous la main. ot Vous m'auriez fait plaisir, vous montrant plus iiiimain, Si vous l'aviez gardée et si vous l'aviez lue ! » Puis, d'un air tout confus :
« Messieurs, je vous salue! »
Dans une large poche il fit rentrer ses vers, Et, d'un pas chancelant, s'éloigna de travers. La brume du tabac, lui faisant un nuage,
Noyait sa silhouette et son maigre \isage Dans un lointain opaque et de vagues lueurs. Il passait lentement au milieu des joueurs; Le maître du café, sans bruit et d'un air digne, L'invitant à partir, de loin lui faisait signe; Groupés sur son passage et le contrariant, Les garçons à dessein le poussaient en riant. Il atteignit la porte et l'ouvrit avec peine; Mais, avant de sortir, — car la coupe était pleine, On eût vu le vieillard, se détournant un peu, Essuyer une larme avec son mouchoir bleui