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LA RUE

La rue a, le matin, son unique sourire,

Comme une femme heureuse à son calme réveil.

Dans la pure fraîcheur de l'aube qui fait luire

Sur le coupant des toits un oblique soleil.

Les volets ont déclos leur commissure austère

Et Ton voit traverser des blancheurs de peignoirs

Sur des fonds révélés de chambre qu'on aère ;

Le ruisseau, souple et clair, file au long des trottoirs.

Voici le cahotant tombereau de voirie,

Le boulanger, ses pains s'effritant, ses grelots

Et sous le panier rond, la marchande qui crie Les légumes encore humides de son clos, Tandis que va tintant la lourde sonnerie De l'enclume frappée à l'atelier dispos.

Les cloches de midi ont chanté le repos :

Le bruit s'affaisse et meurt ; des odeurs de cuisine

Traînent, plus de passants ; sur le mur des jardins

Penchent curieusement des branches de glycine,

Des faix de lierre noir égrenant ses raisins.

A ce moment, plaintif, l'orgue ambulant vient moudre

Sa valse et Ton entend, à l'abri du rideau.

Fiévreuse, trépider quelque machine à coudre

Ou la gamme en mineur et le naïf rondeau.

Et c'est l'indifférente et rêveuse journée

Provinciale assise au seuil gris des maisons,

Regardant s'achever l'heure comme elle est née.

S'accroître sur le mur l'ombre des cheminées.

Dans l'air tiède tourner un vol clair de pigeons.

La rue, au soir, se vêt de piété pénétrante ;

Des femmes, gravement, passent, les yeux lointains,

Avec, pour saluer, rinclinatioa lente

Du front où, tout le' jour, la paix a mis sa main.

Le soir tendre la prend de son étreinte grise,

De son baiser persuasif. Craintivement

La fenêtre se ferme à l'ombre où tout s'enlize.

Ployant sous le crépusculaire effeuillement,

Le jour d'or qui s'en va tournç au livre du temps

La page où jamais plus il ne faut qu on relise.

Et le silence lourd pèse aux balcons dormants.

Sereine intimité de la rue en Province !

Platitude des jours coulant d'un même flux

Sur de petites existences qu'on évince

Parce qu'elles n'ont rien de gaîment superflu

Et qu'on ne sait pas voir ce que leur trame mince

Tient d'amour humble et fort, de grand vouloir non plus.

Pour le travail quotidien toujours reclus . . .

Charme éteint et prenant de la rue en Province !

âà

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