PRÉFACE
Un de mes plus vifs regrets est de n'avoir soupçonné que si tard la richesse du fonds des manuscrits français de la Bibliothèque Impériale de Saint-Pétersbourg. Je partageais sur ce point l'ignorance de la plupart de mes concitoyens. M. de la Perrière avait eu beau dire que celui qui aurait la patience et le temps d'explorer ces papiers y trouverait une mine d'or. Son avis n'avait été entendu de personne. A la vérité, le Gouvernement français fait peu à peu copier les correspondances des souverains ou des grands ministres de la France ; mais elles forment une division à elles, la division des Autographes. Quant aux manuscrits proprement dits, en réservant ce nom aux ouvrages des auteurs dans tous les genres, ils n'avaient jamais été sérieusement examinés.
Cependant, si j'arrivais tard, je me promettais en récompense de pousser sans relâche et sans omission mes recherches, en d'autres termes, de tout regarder indistinctement et de voir chaque jour quelque chose de nouveau. J'ai tenu parole. Ce voyage dans un pays inconnu, ces fouilles dans un sol vierge et infiniment riche, m'ont procuré d'inexprimables joies. Ma reconnaissance envers Son Exe. M. Kobéko, Directeur de la Bibliothèque Impériale, pour m'avoir ouvert l'entrée de la Section, et M. Bouitchkov, Conservateur, pour y avoir
Psaumes. »»
sans cesse guidé mes pas, ne saurait avoir de bornes. Je leur dois d'avoir découvert, principalement dans le domaine de l'éloquence sacrée et des belles-lettres, une bonne douzaine de chefs-d'œuvre, provenant pour la plupart du fonds amassé par Zalusky.
Ce n'est pas ici le lieu d'en faire le dénombrement. Je dois me borner à ceux que je m'attendais le moins à rencontrer, je veux dire aux manuscrits de Racine.
C'est par pur hasard, par la seule suite des numéros, qu'il m'arriva de demander un jour une traduction en prose du Psautier, dont la beauté me frappa. J'ai vu depuis qu'elle n'avait pas moins frappé Zalusky, lequel proclame dans son Catalogue sa rare perfection, supérieure à tout ce qu'on avait vu jusque-là. Le manuscrit était relié avec une solidité extraordinaire ; le papier, non moins durable, était couvert d'une écriture à la fois nette, ferme, rapide et élégante. Les ratures et les corrections, fort nombreuses, appartenaient presque toutes à la même main. Elles avaient été faites avec beaucoup de soin, de manière à ne jamais nuire, quelle que fût leur abondance, à la clarté du texte. Comment me seraitil venu à l'esprit que l'ouvrage que j'avais entre les mains fût sorti de la plume de Racine ? Ceux qui ont raconté sa vie ne font- ils pas unanimement entendre que depuis l'instant où il abandonna le théâtre jusqu'au jour de sa mort, pendant un espace de plus de vingt années, dans toute la force de Tâge et du talent, il ne s'occupa plus que de sa famille et du salut de son âme, ne reprenant la plume qu'à regret et comme forcé, tantôt pour composer Esther et Athalie, tantôt pour retracer avec Boileau
icb campagnes de Louis XIV, tantôt pour exposer brièvement les tribulations des jansénistes de Port-Ro3^al, redevenus ses amis, après avoir été ses maîtres ?
Ayant donc admiré cette traduction, et me promettant intérieurement de la signaler au zèle de quelque éditeur qui consentît à l'imprimer, je rendis le manuscrit. Mais toutes les fois que je repassais dans mon esprit sur mes recherches, il se représentait à mon souvenir. De nouveau, je me le faisais remettre, et plus je l'étudiais, plus j'en faisais de cas. Enfin un jour que j'étais tout rempli de son mérite, je ne pus m'empêcher de faire part à M. Duperron, Conservateur de la section d'histoire, de l'admiration que je sentais, et m'efforçant d'exprimer d'un mot le caractère de ce style, je le qualifiai de racinien.
Tous est sorti de là.
M. Bouitchkov contestait avec vivacité que l'écriture du manuscrit fût celle de Racine, et sur ce point, M. Omont, gardien éclairé des manuscrits du poète, lui donna raison. Mais aussi reconnut-il que le papier du manuscrit de Saint-Pétersbourg était celui ou du moins l'un de ceux que Racine avait coutume d'employer. Cela se démontrait par le filigrane.
Dans un aussi grand homme, le style importe plus que l'écriture. Car il n'était rien de plus ordinaire aux écrivains célèbres du XVII^ siècle que de recourir aux services d'un copiste pour mettre au net les ouvrages qu'il fallait envoyer à la presse, aj^ lieu qu'il n'eût pas été en leur pouvoir de prêter leur style à qui que ce fût. Or, en ce qui concerne Racine, nous possédons un répertoire
précieux de sa langue dans le gros Lexique qui accompagne l'édition fameuse de M. Ménard. Je me mis donc à étudier ma traduction à l'aide de cet instrument. La preuve fut entièrement favorable et, à mon avis^ décisive.
On ne fera admettre à aucun homme instruit qu'il soit permis à un imitateur de pousser l'artifice jusqu'à n'employer dans toute l'étendue d'un long travail que les tours propres à l'écrivain dont il s'inspire^ alors que la variété en est infinie. Prend-on les exercices cicéroniens de la Renaissance pour des écrits authentiques de Cicéron ? Et combien un écrivain romain vivant dans le même temps que le grand orateur eût-il été encore plus exposé à se trahir! Car on peut bien n'apprendre une langue morte que d'un seul homme ; mais on est forcé d'apprendre de tout le monde sa langue maternelle. Dans ce cas, pour imiter^ il faut d'abord oublier ; et tout oublier est peut-être plus impossible que de tout apprendre. Posons donc en principe certain que personne au XVII^ siècle n'a été en état de parler uniquement la langue de Racine, si ce n'est Racine lui-même.
Son fils en convient, lequel, dan: ses Réflexions sur la poésie^ rapporte avec approbation touchant le st^ie de son père, la remarque suivante de La Mothe :
<i II s'était fait ^ par une intelligence particulière, une langue qui n'appartenait qu'à lui seul. Combien d'alliances de mots, inusitées jusqu'à lui^ dont on n'a presque pas aperçu V audace? Ce qu'il inventait semblait plutôt manquer à la langue que la violer, »
Voilà pourquoi la décision du Lexique me donnait à elle seule la plus entière assurance. Mais d'autres indi-
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ces venaient s'y ajouter. Racine le fils tenait de Boileau que la difficulté de bien traduire les Psaumes avait souvent fait le désespoir de son père. Celui-ci, au témoignage du savant abbé Renaudot, lisait les Psaumes et les expliquait devant une compagnie rassemblée autour du lit de souffrance de M. de Seignelay, et ces commentaires enlevaient les assistants. Ainsi, il était hors de doute que Racine s'était exercé à traduire les Psaumes, et qu'il en avait approfondi le sens au point de les pouvoir expliquer avec applaudissement en présence des hommes les plus doctes.
Toutefois, j'avais à peine acquis la certitude de la victoire que je me vis à deux reprises sur le point de tomber dans le désespoir. En consultant un ancien, mais excellent Catalogue de la Section de Théologie, mes yeux rencontrèrent tout à coup le titre suivant : L'Esprit de David, on traduction nouvelle des cent cinquante Psaumes de David, O terreur ! C'était le titre même de mon manuscrit. L'ouvrage était donc connu^ imprimé ; ma trouvaille s'évanouissait. Le Catalogue allait jusqu'à marquer le nom de l'auteur, et ce n'était point Racine, mais Eustache Le Noble. Plein d'angoisse, je m'enquis de ce personnage dans les dictionnaires biographiques. Il y était dépeint comme un malfaiteur et comme un homme de mœurs relâchées, que l'on avait renfermé pendant plusieurs années dans les cachots de la Conciergerie pour crime de faux ; du reste écrivain fécond, dont la plume avait enrichi plusie^irs libraires.
Se pouvait-il qu'à l'habitude du crime, Eustache Le Noble eût joint cet esprit de religion, cet empire sur
soi-même, ce jugement exquis qui éclataient dans la traduction des Psaumes ? Je me fais donner le volume imprimé et le compare à l'ouvrage manuscrit. Beaucoup de traits de ce dernier avaient été conservés ; mais le caractère général de la traduction, qui était de tenir le milieu entre la lettre et la paraphrase, ne subsistait plus. Généralement, Le Noble avait raccourci. Cependant, il n'avait pas laissé d'allonger là où l'auteur du manuscrit traduisait littéralement. Parfois même, il avait altéré le sens. Du style si pur, du rhythme si harmonieux, il n'avait, je viens de le dire, gardé que de brillants lambeaux. Son plagiat était manifeste.
Je me remis donc au travail sans plus me soucier de ce triste sire ; mais il allait se retrouver sur mon chemin peu de jours après.
Le Catalogue des manuscrits renferme un article ainsi conçu :
« Les sept Psaumes de la Pénitence paraphrasés en sonnets avec des réflexions, dédiés au Roi par le Sieur de Noble (lisez Le Nobte). — ig^ Psaume, paraphrasé, en sonnets, arec des réflexions sîir chaque verset. — Manuscrit de 146 feuilles ; autographe ».
J'avais conçu pour Le Noble un mépris si profond que mon premier mouvement fut de laisser dormir en paix ses sonnets, sans y jeter seulement les yeux. On me représenta avec raison que je ne pouvais me dispenser de les voir. Ce manuscrit me fut donc apporté. Le coup que je ressentis en l'ouvrant ne fut pas moins sensible que celui dont j'avais été atteint à la Section de Théologie. Qu'apercevaisje en effet? Un manuscrit en tout
semblable à celui de la traduction en prose des Psaumes; même écriture^ même papier, même filigrane, mêmes dimensions. En posant les deux manuscrits l'un sur l'autre, on ne remarquait pas le moindre écart. Et le moyen de concevoir aucun doute sur l'auteur du second manuscrit ? La signature de Le Noble se lisait en toutes lettres au bas de la dédicace au Roi. Mais alors le premier manuscrit lui appartenait aussi ! De la sorte, toutes mes suppositions croulaient ; le beau nom de Racine, où je m'étais tant complu, s'envolait dans les airs comme une vapeur légère. Qui n'eût perdu toute confiance et tout courage ? C'était d'un œil désolé que je contemplais cette riche reliure aux armes et au chiffre de Louis XIV, qui enveloppait les Sonnets. Mais il était écrit que Racine triompherait encore une fois d'un larron sans pudeur.
Ne demandons pas compte à Dubrovsky de la manière dont il est parvenu à s'emparer d'un manuscrit de la collection de Zalusky; mais reprochons lui de l'avoir qualifié d'autographe dans le titre qu'il a mis en tête ; et par là, d'avoir induit en erreur les auteurs du Catalogue. Autographe, le manuscrit ne l'est nullement ; la différence entre la signature de Le Noble et l'écriture du manuscrit saute aux yeux. Il ne s'ensuivrait pas de là, je l'avoue, que la qualité d'auteur dût être déniée à Le Noble ; car enfin rien ne l'empêchait d'emprunter la main d'un calligraphe de profession pour un manuscrit destiné à l'usage particulier du Roi. Le malheur est que le copiste, tout en apportant un soin extrême à l'accomplissement de sa tâche, a commis quelques légères inadvertances ; que ces fautes, presqu'invisibles, n'ont cependant pas échappé au
regard inquiet de l'auteur relisant la copie ; qu'il les a corrigées de sa propre main, et que cette main se reconnaît pour celle^ non de Le Noble, mais de Racine.
Le grand poète ne se révèle pas moins clairement dans les premières lignes de l'Epître dédicatoire. Il dit à Louis XIV :
« Sire,
» Je prends la liberté d'offrir à Votre Majesté ce fruit d'une solitude que je me suis vu forcé de chercher depuis un an, pour me mettre à l'abri des nouvelles persécutions qu'on m'a suscitées. Je loue et j'adore la Providence qui les permet, et je ne réponds à tous les venins qu'on a voulu répandre contre moi que par le silence et la patience, et par cet ouvrage, qui auprès d'un monarque pieux, sage, juste et bon, sera un témoin plus fidèle de mon caractère que les faux traits dont mes ennemis s'efforcent de me défigurer.
» J'espère, Sire, que Votre Majesté agréera ce travail, non pas pour la main qui le présente, mais parce que tout ce qui tend à la gloire de Dieu est votre premier objet, et que les cantiques de ce grand roi des Hébreux renferment, etc., etc.. »
On trouvera plus loin la suite de ce beau morceau. Pour le moment, ne considérons que la conformité des états. L'homme qui parle dans cette Epître fréquentait assidûment la Cour ; il n'en a pas été chassé ; il s'abstient volontairement d'y paraître. Tout en conservant ses fonctions auprès du Roi, il a perdu ses bonnes grâces ;
il se trouve pour la seconde fois en butte aux vexations. Autant de tels traits conviennent peu à Le Noble, qu'aucun emploi n'attachait à la personne du Souverain, autant ils s'accordent avec ce que les biographes de Racine nous ont appris. Vers 1696, le poète avait été accusé de jansénisme; Mn^e de Maintenon elle-même le raillait sur son dévouement à Port-Royal (1). Deux ans plus tard, la même M'^e de Maintenon se laissait arracher des mains par Louis XIV un Mémoire secret de Racine sur certaines affaires d'Etat. « Parce qu'il sait faire parfaitement des vers, s'écria le monarque, croit-il tout savoir ? Et parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre ? » Instruit du mécontentement du Roi, Racine ne parut pas à la cour de toute l'année 1698 ; il ne crut même pas devoir se rendre au camp de Compiègne, tout historiographe qu'il était. M«ie de Maintenon s'efforçait de le consoler. Elle lui disait : « Que craignez-vous ? C'est moi qui suis cause de votre malheur ; il est de mon intérêt et de mon honneur de réparer ce que j'ai fait. Votre fortune devient la mienne. Laissez passer ce nuage ; je ramènerai le beau temps ». Il est à croire que ses bons offices servirent à quelque chose, puisque nous voyons Racine, au mois de janvier 1699, se préparer à aller rejoindre la cour à Marly le 4 février.
Observons ces venins répandus dont se plaint l'auteur de l'Epître dédicatoire ; ces faux traits dont ses ennemis s efforcent de le défigiu^er. Qu'y trouverons-nous autre chose, sinon l'écho fidèle de 1^ fameuse lettre du 4 mars
I. Mémoires sur la vie de J. Racine, par son Fils. — T. I, p. 144 de l'édit. d'Amsterdam, 1750.
1698 à Mn^e de Maintenon, où s'épanche toute l'amertume de son cœur ? Il y rappelle à sa protectrice les beaux jours des premières représentations ^'Esther^ quand il faisait tant chanter la strophe : Rois, chassez la calomnie ; et il ajoute : fe ne m attendais pas que je serais moi-même 7in jour attaqué par la calomnie. Et plus loin : Hé quoi ^ Madame, avec quelle conscience pourrai-je déposer à la postérité que ce Grand Prince (Louis XIV) ri admettait point de faux rapports..., s il faut qtie je fasse moi-même une si triste expérience du contraire ?
Que si, après tant de témoignages certains, il m'est permis de me livrer aux conjectures, j'oserai supposer que Racine, près de revoir le Roi apaisé, pour ne point se présenter à lui les mains vides, fit préparer le manuscrit des Sonnets, dont il voulait lui faire don. Il différa toutefois d'apposer sa signature au bas de l'Epître dédicatoire jusqu'au moment où il remettrait entre ses mains le précieux ouvrage. Mais le voyage à Marly ne s'exécuta point: le mal dont Racine devait mourir au bout de trois mois, le 21 avril, s'était aggravé dans l'intervalle. Ainsi, la place resta en blanc, ce dont Le Noble profita dans la suite pour y inscrire son propre nom. Sachons-lui gré du reste de pudeur qui l'a empêché d'altérer les Sonnets et de s'en faire honneur devant le public, ainsi qu'il en avait usé pour les Psaumes.
Publiant une seconde édition de ces derniers, il mit en face de chaque verset une courte réflexion de deux ou trois lignes. Or, dans le manuscrit que j'envisage à cette heure, chaque sonnet, c'est-à-dire chaque verset, puisqu'il y a un sonnet par verset, chaque sonnet, dis-je, est
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pareillement accompagné d'une réflexion morale, mais qui occupe une page entière. L'envie me vint de savoir si les réflexions de Le Noble n'auraient pas été, elles aussi, dérobées à Racine. Je ne pouvais procéder à cet examen que pour les psaumes paraphrasés en sonnets, au nombre de huit : les sept Psaumes de la pénitence et le Psaume Exaiidiat. Le succès répondit à mes prévisions. Les réflexions de Le Noble ne sont que des abrégés des réflexions du manuscrit, et des abrégés faits sans aucun soin, le faussaire se contentant le plus souvent de copier le titre ou la première phrase, et rendant parfois fort mal le sens, quand il se voit obligé de lire telle réflexion d'un bout à l'autre. On est donc fondé à admettre que toutes les remarques de Le Noble sont des vols, et que Racine avait composé des réflexions sur tout le Psautier; réflexions que Le Noble a détruites après les avoir contrefaites.
Perte immense autant qu'irréparable ; car ces millieics de réflexions, à en juger par celles, au nombre d'environ cent trente, que notre manuscrit nous a conservées, devaient bien montrer par endroits des traces de jansé nisme et justifier ainsi la mauvaise opinion que la Cour avait de Racine à cet égard ; mais en même temps, elles ne devaient pas laisser d'être de purs chefs-d'œuvre non seulement de prose limpide, mais encore d'observation du cœur humain.
Si l'on ne saurait assez déplorer leur disparition, du moins ai je un dédommagen»ent à ofl"rir aux amis des lettres.
Pharaxane apparemment? J'aperçois, il est vrai, des
raisons, que j'ai expliquées dans un mémoire à l'Académie, de considérer Pharaxane comme un des premiers essais de Racine dans la carrière tragique. Autant cependant la pièce a de valeur comme ouvrage d'un génie naissant, autant la copie que j'en ai retrouvée, et qui est sans doute seule au monde, inspire peu de respect. Je ne parle pas du vilain haillon qui la recouvre, je parle des dévastations dont son style porte les traces. Un scélérat a défiguré, puis anéanti l'original. Ce que nous avons n'est qu'une copie infidèle du faussaire, lequel a, par bonheur, si grossièrement travaillé, que l'on n'éprouve pas trop de peine à retrouver sous ses badigeonnages la véritable leçon. Mais, encore un coup, la bonne nouvelle que j'apporte ne regarde nullement Pharaxane. Alors en quoi consiste-elle?
Qu'on se représente une Bible manuscrite en douze volumes in folio magnifiquement reliés en maroquin noir. Chaque volume contient une infinité de belles gravures expressément achetées pour l'embellir, ou découpées dans d'autres livres. Tout cet immense ouvrage est exécuté en une calligraphie dont la perfection en certains endroits atteint le comble de l'art. Or ce monument, c'est la Bible de Racine, en grande partie composée de ses commentaires. Nous n'en sommes plus réduits, comme précédemment, à quelques rares corrections de sa main ; il a refait des paragraphes entiers, effaçant, de traits de plume qui lui sont propres, l'écriture du copiste pour insérer la sienne dans les interlignes. La traduction des Livres Saints n'est pas de lui : il a emprunté celle de Le Maistre de Sacy, mais en la corrigeant à l'occasion.
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Cette Bible ouvre, pour ainsi dire^ le Catalogue des manuscrits. Je l'avais donc exanninée dès le début de mes recherches ; j'en avais même copié un long morceau, et néanmoins il n'y a guère plus d'un mois que j'en connais l'auteur. Un mot de M. de Harkavy, le Conservateur si érudit et si obligeant de la Section Hébraïque, me mit sur la voie. Je lui avais donné à lire le fragment que j'avais transcrit jadis. « C'est le fruit d'une profonde raison *, me dit-il en me le rendant. Comme la raison forme le propre caractère de Racine écrivant en prose, et que du reste je me souvins à l'instant de diverses autres marques de son génie empreintes dans cette même page, je redemandai le manuscrit, auquel je ne songeais plus que par moments. Je ne tardai pas à y rencontrer l'écriture de Racine en abondance, et, cette fois, M. Bouitchkov fut de mon avis.
Telles sont, retracées sommairement, les péripéties de mes découvertes. Je voudrais pouvoir y ajouter l'histoire des manuscrits eux-mêmes. Mais ce que j'en sais est encore trop peu de chose pour mériter un tel nom. Zalusky a noté au frontispice de la traduction des Psaumes la date de 1723. C'est l'année de la mort du célèbre abbé Fleury. J'inclinerais donc à penser que le manuscrit avait trouvé asile dans sa bibliothèque, et fut cédé à Zalusky par ses héritiers. Un autre point trop bien établi, c'est que Le Noble en a été possesseur. Le Noble mourut en 171 L Avait-il rassemblé dans ses mains tous les manuscrits de Racine doi^t nous nous occupons ? La chose ne serait pas plus extraordinaire que de les trouver tous réunis aujourd'hui à Saint-Pétersbourg. Cepen-
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dant, il ne me paraît pas croyable qu'il les tînt de l'auteur, qui aurait fait choix d'un plus digne dépositaire. Ainsi, nous avons la preuve qu'il ne lui avait pas confié la Bible. Elle était destinée à M. de Barmont, receveur des hypothèques, successivement logé rue des Francs-Bourgeois et rue Vieille du Temple : son titre de propriété se retrouve en plusieurs endroits. Le Jansénisme avait beaucoup changé l'humeur de Racine. Il lui avait donné des manières de conspirateur. L'habitude du mystère allait chez lui à ce point que, dans ses lettres à son fils aîné au temps de sa disgrâce, il ne la lui laisse pas seulement soupçonner. La crainte de céder à l'amour de la gloire lui fit brûler avant sa mort un exemplaire corrigé de ses tragédies. De là encore sa détermination de dérober au public la connaissance de ses écrits pieux, et le soin qu'il prit de les répartir entre ses amis quand il vit sa fin approcher.
L'Abbé Joseph Bonnet.
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RELIURE DU MANUSCRIT DES 80Nîî^ETS (Réduction).
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