EGLISE DE LORDSHIP LANE
Sous la douce clarté d'un ciel d'été semé d'étoiles, dans le vaste silence harmonieux de la nuit reposent endormies les vallées et les plaines. Toutes blanches et brillantes à la lumière de la lune, des routes s'allongent éclairant les vallées qu'elles traversent, pareilles à de fraîches rivières, de leur cours capricieux rayant les prairies bleues et les tranquilles pâturages. Des
haies bien taillées, des haies fleuries et parfumées bordent les routes, et de grands arbres pleins d'ombre, élèvent par places leur sombre masse arrondie vers le ciel, et semblent protéger et garder tout l'espace qu'ils recouvrent de leurs branches. Vaporeusement bleues, des prairies s'étendent à perte de vue, confondues là-bas avec les vapeurs d'argent qui montent de la terre ; et par les prairies, isolés, de grands chênes séculaires, comme des rois puissants régnent incontestés sur la contrée et rêvent paisibles dans la majesté de leur robuste et sereine vieillesse. Le silence est profond et sa divine harmonie s'augmenteencoredes mille bruits légers de la nature endormie; des brises en tremblant passent au travers des haies parfumées, et dans les hautes tiges des chênes font murmurer les feuilles doucement agitées ; parfois on entend le bruit des herbes ' affaisées qui se relèvent, dans les feuillages touffus et sombres,*^ le battement des ailes, les cris légers, effarouchés d'un oiseau troublé par un rêve ; le murmure lointain, continu d'un ruisselet qui s'écoule, et plus lointain encore le chant régulier, incessant des cigales amoureuses.
De l'immensité bleue de ses manteaux recouvrant la terre endormie, le ciel resplendit criblé de glorieuses et radieuses lumières. La voûte nocturne est faite d'un profond velours transpercé de rayons, brillant sous les feux calmes de la lune luisante ; et des myriades d'étoiles la constellent, flammes d'or, feux sacrés, saphirs embrasés, émeraudes lucides, divines escarboucles, joyaux changeants, purs diamants, où tremblent, meurent et plus vives renaissent de vertigineuses lumières. Du zénith au nadir, divisant les champs calmes de l'azur infini, le fleuve blanc, silencieux de la voie lactée entoure les mondes visibles de son amoureuse ceinture ; des îles bleues, voilées d'ombres, s'aperçoivent au milieu de ses flots laiteux, et sur tout son cours les étoiles qui scintillent au fond de son lit neigeux s'avivent encore au sein de ces blancheurs éthérées et resplendissent comme les gouttelettes lumineuses d'une eau fraîche ruisselant sur le duvet des cygnes. Par la main de Dieu semées, les fleurs splendides du firmament s'épanouissent, et comme des fleurs plus vives dispersées dans toute l'étendue du ciel, flamboie le dessin régulier des Constellations, lignes magiques, phares salutaires guidant les marins audacieux dans leurs courses incertaines. L'énorme voûte lumineuse fulgure embrasée de clartés et ces milliers de points de feu perdus dans les abîmes de l'azur semblent être reliés entre
eux par des rayons invisibles et former des routes célestes, connues des seuls anges et des élus du ciel.
Amoureux du silence, des prairies et des arbres, amoureux de la calme nuit étoilée, pendant longtemps j'avais marché le cœur joyeux dans ce vaporeux et tranquille paysage, quand j'arrivai tout à coup devant la familiale et simple église du village de Lordship Lane. Au bord de la grand'route assise en un préau d'herbes hautes, elle se dressait devant moi toute grise, et sur les soies bleues pavoisées du ciel nettement se profilait, tandis que son clocher pointu svelte et sombre s'élançait hardi vers les blancheurs de la voie lactée, rendues plus neigeuses encore par le contraste. Le préau s'entourait d'un mur bas qui le séparait de la route, et il était tout entier rempli d'une herbe haute, serrée, touffue qui se pressait et montait contre les flancs de pierre de l'égHse comme pour la défendre de tout contact. Frappées par les rayons de la lune, les portes de chêne poli brillaient d'une si douce lumière argentée, qu'on aurait pu croire qu'elles étaient au large ouvertes, et que pour un office nocturne l'extrémité des nefs s'éclairait à la lueur blanche des cierges. Et dans le grand toit d'ardoise, comme en un clair miroir réfléchies, les étoiles se miraient tremblantes, sanctifiant l'église, la rendant pareille aux radieuses demeures constellées du Paradis. Brillant comme une spéciale protection divine par-dessus le temple, la plus belle, la plus régulière des constellations du ciel, la Croix du Cygne étincelait, céleste emblème du salut planant sur la contrée recueillie. Au sommet du ciel, elle s'épanouissait au milieu des champs fleuris de la voie lactée, et tout autour d'elle brillaient des nuées d'étoiles plus petites et plus pâles, scintillantes, tremblantes lueurs semblables à des yeux séraphiques tournés pleins d'amour vers notre terre. Je ne me trompais pas ; des yeux, de tendres yeux brillaient réellement en les lointaines étoiles, et des faces heureuses et souriantes y apparaissaient peu à peu, doucement frôlées, encadrées dans le frémissement lumineux de grandes ailes blanches. Une heure sonna soudain au clocher de l'église ; les graves et lentes vibrations de la cloche planèrent, s'éloignèrent et moururent dans le silence, et lointaines, lointaines de petites cloches répondirent qui semblaient venues des points les plus reculés du ciel ; et si harmonieuses elles résonnaient, se mêlant, se soutenant les unes les autres, qu'elles semblaient un chœur de voix parfaites mariées, confondues
dans les hauteurs de l'azur. Un grand mouvement parut alors se faire dans le ciel et les étoiles pâlirent encore aux champs fleuris de la voie lactée; autour des soleils lointains qui brûlent aux côtés de la croix céleste, d'albes nuages semblèrent se former, se condenser, et de Wéga et d'Altair, leurs ailes blanches déployées, deux vols d'anges s'élancèrent rayonnants et splendides au travers des espaces immobiles et purs de l'azur. Leur vol laissait dans l'air une traînée lumineuse pareille à celle des flamboyants météores ; et d'abord ils me parurent se détourner de l'église et voler vers d'autres contrées, mais ils changèrent bientôt leur course, s'étant rejoints ; et décrivant de grands cercles toujours plus rapprochés, ils planaient les ailes étendues au-dessus du sanctuaire et volaient vers lui, guidés par l'un d'entre eux dont la robe et les ailes étaient couleur de flamme et qui volait le premier de tous, tenant une lyre d'or dans ses bras. Déjà je pouvais les distinguer les uns des autres, et mes yeux ravis reconnurent aux côtés du guide céleste, le bienheureux archange saint Michel dont on voyait l'armure d'argent briller en l'écartement de sa blanche tunique et qui en ses mains redoutées tenait levée, droite et nue, l'épée flamboyante que Dieu lui avait confiée ; et sur le même rang que lui, les tempes ceintes d'un rameau d'olivier, les yeux baissés et la face toute rayonnante de sainteté et de béatitude, l'ange qui fut choisi pour porter sur la terre les divines paroles de l'Annonciation volait, lumière environnée de lumières, les bras repliés en croix sur la poitrine, serrant contre son cœur de chastes lys épanouis, calices d'amour, fleurs éblouissantes, pures et candides à l'image de son âme et de Celle qu'il avait jadis saluée. Derrière eux venait l'éclatante phalange des messagers du ciel, leurs ailes et leurs albes robes flottantes brillant d'un éclat plus doux que le clair delunesur le plumage des cygnes. Et tous ils atteignirent l'église, et repliant leurs ailes de neige miraillées d'or, sur le toit d'ardoise ils se posèrent autour de celui qui les avait guidés porteur de la lyre divine, et silencieux ils s'assirent, attentifs à la voix de leur frère aimé, l'ange Israfel. Il saisit la lyre d'or, le musicien béni, l'ange Israfel, et de ses doigts légers, mélodieux, il en fit vibrer et résonner toutes les cordes ; jamais plus doux arpèges ne furent entendus sur la terre ; et de sa voix limpide et fraîche, jaillissant aussi vive et claire que l'eau des paradisiaques fontaines, il chanta la gloire et les louanges de Dieu et le bonheur des âmes qui habitent les
vallées élyséennes ; il chanta le charme du séjour paisible des vertus, la joie des prières inspirées par Dieu, jaillies de la bouche des saints et des prophètes, chantées, répétées en chœur par la foule des âmes élues ; il chanta les bienfaits de la toute-puissante présence de Dieu, du plus pur amour transportant les âmes qui vivent en ses royaumes et se purifient sans cesse à sa vue, la félicité parfaite de l'unique désir exaucé, et la sereine beauté des contemplations éternelles.
Les plus légers bruits de la terre s'étaient tus ; tout faisait silence autour du chanteur séraphique et les notes limpides de sa voix s'élançaient radieuses vers le ciel, vers le ciel élevant le cœur de tous ceux qui pouvaient l'entendre. Si belles étaient ses paroles, si harmonieux était son chant, que les images de son poème se déroulaient imprévues, inespérées en resplendissantes visions et que par moments même il semblait que les cieux s'entr'ouvrissent et qu'on aperçut dans les hauteurs vertigineuses de l'azur, les royaumes éclatants du paradis et tout auréolé de rayons, de flamme et de lumière, le Seigneur tout-puissant, le Créateur trônant éternel au milieu de la gloire de saints et des saintes.
Ensuite il chanta les devoirs et la mission des anges, chargés d'intercéder et de prier au ciel pour les péchés du monde, de veiller sur les actions des hommes et de les guider par les routes obscures et périlleuses de la vie ; c'étaient eux qui, aux heures de défaillance, dans les moments de doute et d'incertitude, comme une lumière trouant les ténèbres de la nuit, apparaissaient éclatants et splendides, brillants de foi, redressant les courages, réconfortant les cœurs troublés du seul appui de leur présence, attristés ou joyeux selon la conduite de l'âme qui leur avait été confiée ; pendant tout le temps de sa vie terrestre ils se tenaient secourables auprès d'elle, lui montrant les routes à suivre dans le miroir fidèle de la conscience ; ils étaient les messagers de Dieu chargés de porter sa parole et sa loi aux quatre coins de l'énorme univers ; et pour illuminer de sa présence ce pays tout entier, il était descendu cette nuit encore parmi ses frères, Gabriel, le plus candide et le plus pur, le plus humble, le plus rempli d'amour divin de tous les anges. Il était l'élu bien-aimé entre tous les envoyés du Seigneur, et c'était lui qu'il avait choisi pour saluer la Vierge en prières des divines paroles de l'Annonciation et pour enflammer d'espérance et de foi le cœur confiant des Bergers et des Mages. Il était le vase précieux d'élection, le 33 F
neigeux autel sur lequel fumait l'encens agréable à Dieu, il était le miroir de Dieu, ne reflétant que sa seule lumière, et de l'amour de tous les anges, de toutes les créatures du ciel et de la terre il était investi, l'élu éternellement béni de Dieu, l'annonciateur, Gabriel.
Ainsi chantait l'ange Israfel, et les anges groupés autour de lui se réjouirent de ce qu'il avait dit de leur frère bien-aimé ; et tous il contemplaient ravis l'ange Gabriel, car une lumière divine l'enveloppait tout entier et le rendait plus resplendissant qu'une blanche étoile ; et il ne voyait, n'entendait rien des louanges qu'on chantait autour de lui, le préféré du Seigneur, mais emporté en une extase, il priait avec ferveur, les yeux levés vers la voûte constellée, les lèvres agitées par de confuses actions de grâce, s'interrompant seulement pour baiser avec ardeur les fleurs saintes qu'il pressait contre son cœur, les lys éclatants et candides venus aux jardins du paradis.
Cependant Israfel préludait par de nouveaux accords sur sa lyre, et d'une voix plus belle encore, enthousiasmé luimême par les choses qu'il avait célébrées, il chantait à présent les litanies de la Vierge. Et tous les anges émus les répétaient avec lui ; leurs voix, réglées par une parfaite harmonie, semblaient ne faire qu'une seule voix ; qui s'envolait au loin et planait, s'élevant graduellement sur la contrée recueillie ; ils résonnaient éclatants les titres d'adoration de la Vierge, et les paroles pleines d'imploration s'élevaient avec les voix toujours de plus en plus affaiblies, vibrant longuement et mourant enfin sous la paix des lontaines étoiles ; les derniers vers étaient depuis longtemps chantés et déjà les anges déployaient leurs ailes pour rejoindre leur céleste demeure, que je restais encore éperdu, transporté d'admiration et d'amour, écoutant toujours résonner en moi-même les voix qui s'étaient tues, lorsque soudain, ébloui, je vis resplendir devant moi celui-là même qui avait charmé les fils de Dieu, l'ange Israfel. Car ayant lu dans mon cœur l'ardent amour que je ressentais pour ses frères et pour lui, il vola vers moi et m'embrassa, le merveilleux chantre de Dieu, et avant de rejoindre ses frères qui l'attendaient, les ailes déjà déployées, il me dit ces paroles inoubliées : " C'est aujourd'hui l'office des anges, ô cher poète, et nous célébrons ainsi chaque année la descente sur la terre et l'heureux retour au ciel de notre frère aimé l'ange Gabriel ; et si tu as bien compris la vision qui te fut envoyée,
les heures de cette nuit n'auront été perdues ni pour toi ni pour nous ; mais à présent, tandis que ton cœur est encore plein d'espérance, écris ce que tu as vu, afin que tout ceci soit connu et certifié sur la terre et qu'un peu de fête fleurisse aussi l'âme des fidèles croyants."
Et déjà ils avaient disparu dans un tourbillon d'ailes blanches, soyeuses et parfumées ; et c'est pourquoi, suivant son ordre, je tentai de décrire leur céleste venue, mais l'ange avait, hélas ! trop présumé de mes forces, et de ma vision bien heureuse je ne pus donner qu'une idée confuse et imparfaite.