LE TRIOMPHE DE L'AMOUR
À M. FORD MADOX BROWN. Délivré de sa suite importune, le roi marcha seul jusqu'au rivage de la mer. Gris et voilé, le jour avait paru; de grands nuages de pluie pendaient au ciel et les pluvieuses nuées, messagères de tristes pensées, voilaient la quiétude de son cœur.
Le roi contemplait les vagues de la mer. Elle s'étalait à l'infini, toute verte, avec de longues bandes d'écume flottant à l'horizon comme des guirlandes dénouées, et l'ombre des nuages l'obscurcissait par places et la rendait menaçante et mauvaise. Au gré des vagues, au bruit des vagues flottaient les rêves du jeune roi. Il regardait loin dans la mer le blanc vol des oiseaux rapides et sa tristesse s'augmentait à ne pouvoir les suivre lorsqu'ils disparaissaient dans la brume et les vapeurs lointaines.
Avec les oiseaux, rasant au loin les vagues de la mer, avec les blancs oiseaux s'envolaient ses pensées, vers des terres et des îles heureuses et inconnues, vers les clairs pays de son rêve, embellis par la dame de ses espoirs.
Mais les oiseaux se perdaient dans la brume et ses vapeurs lointaines, la mer se faisait plus sombre et dans son immense voix pleuraient de longues plaintes, grondaient des soupçons et des trahisons, planaient des lamentations et des deuils et le pâle cortège des illusions perdues.
Des soupirs passaient dans le vent, des plaintes s'échappaient des vagues et sur son cœur et sur la mer planait le poids des noirs nuages.
" Mer, dit le roi, ttriible, sauvage mer effrayante, que raconte la voix de tes vagues? Elles retombent sans cesse,
blanchissent et meurent sur le sable blond et leur chant me peine et m'afflige autant que la longue plainte des vents d'automne. Vagues mourantes, dolentes, que pleurez-vous ? Le bruit géant de votre plainte éternelle m'épouvante et me vide le cœur, et j'ai crainte que mon âme ne s'en aille à jamais avec vous, et que vous ne me laissiez seul pour toujours avec votre tristesse infinie.
Vagues éternelles qui baignez les îles riantes et vertes de la mer, dites-moi, le long des claires plages matinales, n'avezvous point vu passer, dans la splendeur du soleil levant, un riant cortège de dames et de damoiselles entourant la rose et blanche princesse de mes rêves ?
Vous la vîtes, ô vagues, et voulûtes la suivre ; et la dernière de vos lames amoureuses se répandit en écume bruissante autour de ses pieds calmes et se retira comme sanctifiée; les flots charmés se couchaient quand elle passa devant eux et toute la mer devint unie et claire comme un miroir de chrysoprase.
Flots changeants qui portez, au sein des ports tranquilles, les navires audacieux et superbes, ou les submergez misérables, en vos gouffres amers, écoutez-moi, répondez-moi ! Certain beau soir d'été ne l'avez-vous point vu surgir triomphale, sa galère d'or fulgurant sous les derniers rayons du soleil ? Elle était couchée sur un trône à l'arrière du navire, ses yeux fixés sur le soleil étaient frappés de gloire, des lueurs y brûlaient de pourpre et d'or ; des flammes traversaient sa chevelure et passaient sur son visage extasié, et sa beauté frappait d'amour le ciel rouge et la mer dorée. Des chants joyeux, de mélodieux concerts retentissaient autour d'elle et dominant toutes les autres, sa voix s'élevait et planait sur le ciel et sur la mer, sa voix haute et claire, grave et sonore, plus belle que le chant des sirènes, charmeresses de navires. Le bruit des rames soulevées en cadence rythmait les chants, et de lourds tapis aux mille couleurs, suspendus aux bords de la galère, traînaient dans l'eau. Elle suivit longtemps le large chemin d'or que le soleil avait tracé sur la mer et quand elle eut disparu dans les vagues frangées d'or et les nuages incendiés, l'astre sombra dans les flots et disparut, et la nuit pâle et solitaire couvrit la mer."
Ainsi parle le prince, et nulle voix ne répond, que la voix des flots qui se lamentent et s'entre-choquent en plaintes confuses et monotones; les blancs oiseaux ont disparu; les nuages
couvrent le ciel et la mer roule à l'infini ses vagues vertes, ternes et tristes.
Un vent frais souffle des dunes, si doucement parfumé, si fraîchement parfumé qu'il lui semble qu'une haleine de femme a passé sur son col et ses cheveux. Et comme il se retourne tout ému, il voit, longeant les plages blondes longeant la mer, les dunes grises et montueuses toutes couvertes de fraîches fleurs, de fleurettes jaunes, mauves et bleues. Au creux des dunes, au flanc des dunes sablonneuses s'épanouissent frêles couronnes, tendres clochettes, les claires, légères, pures corolles, fleurs de simplesse, fleurs de passion pure, comme des âmes de vierges au sien du purgatoire. Les dunes pâles clairsemées des radieuses fleurettes enchantent ses yeux et son cœur et le transportent en des contrées magiques de sa jeune fantaisie, en des pays de simple vie, de constant amour et d'inaltérable félicité.
Et comme il regardait longtemps, longtemps les claires dunes diaprées, sans en pouvoir détacher ses yeux, il s'endormit et rêva.
Il se promenait dans un paysage analogue à celui qu'il venait de contempler. La longue et pâle chaîne des dunes s'allongeait devant lui, grise, solitaire et sauvage, toute semée de vives fleurs, grandies aux souffles sains du vent et de la mer. Le soleil venait de se lever sur la mer qui brillait toute verte dans la splendeur matinale. Des vents soufflaient parfumés aux bruyères des dunes. Le ciel était d'un bleu resplendissant, à peine voilé par places de blanchâtres vapeurs laiteuses et rosées qui semblaient les bandes dénouées de la ceinture de l'aurore, et lointaines des barques passaient à l'horizon, leurs voiles blanches luisant dans l'azur, comm.e des ailes de colombe frappées de lumière. Les voix de la mer chantaient, des souffles de bonheur passaient dans le vent et il semblait au prince enthousiasmé qu'il voyait et comprenait toutes ces splendeurs pour la première fois. L'azur n'avait jamais brillé d'un éclat si pur, la mer n'avait jamais paru si jeune, fraîche et calme, et ses yeux n'avaient jamais été caressés, attendris autant que par la sainte floraison de ces dunes décorées et fleuries comme une vallée de paradis. Le ciel était le miroir de son âme vierge, la mer lui chantait sa jeunesse et sa beauté, et les vents murmurants et les brises lui parlaient d'amour et faisaient se gonfler son cœur en sa poitrine. Tout entier à sa joie, avec des remerciements aux lèvres pour le sublime spec-
tacle qui s'offrait à lui, il marchait avec le seul souci de ne point écraser les fleurs sous ses pas.
Une dune se dressait maintenant devant lui, plus haute, plus large que les autres et toute couronnée de fleurs à son sommet. Du sein des fleurs surgissait une frêle cabane de planches que les brises agitaient et que le vent semblait devoir emporter. Et le roi chantait en gravissant la dune, il chantait en regardant les fleurs et la cabane en planches, mais à mesure qu'il s'en approchait de plus en plus, sa voix baissait et avant qu'il y fût arrivé, son chant resta inachevé et la crainte et la pitié chassèrent la joie de son cœur. Sur un banc de bois grossier adossé à la cabane, contemplant le ciel et la mer, deux formes humaines couvertes de haillons étaient assises. Et si le roi n'avait jamais vu jusque-là d'aussi clair et heureux lever de soleil, il lui semble que jamais non plus jusqu'alors il n'avait vu et n'aurait pu concevoir une misère pareille à celle des deux malheureux qui se tenaient devant lui.
C'était un homme et une femme dont on n'aurait pu dire l'âge, tant leur corps et leur visage étaient déformés par la plus hideuse des maladies. La lèpre horrible avait gagné ces deux êtres. De longs vêtements les recouvraient, décolorés par le temps et la maladie, collés par places à leur corps, indiquant par de larges taches la pourriture de leur chair. Le visage de l'homme était flétri d'écaillés blanches et gonflé d'ampoules, sa barbe était tombée et ses cheveux, et pour qu'il pût contempler l'éclat du ciel et de la mer, sa compagne penchée vers lui abritait d'une main pieuse ses paupières dégarnies de cils. Le soleil levant éclairant la mer, illuminant le ciel et les fleurs, éclairait aussi le visage couleur de cendre de cette femme, qui, malgré les ravages terribles de la maladie, gardait encore des traits d'une admirable beauté et qui dans la grandeur de l'infortune de son mal conservait au moins l'infinie tendresse de son sexe et la touchante noblesse de la femme en proie aux souffrances. D'une si extraordinaire maigreur qu'elle semblait une ombre descendue sur terre pour consoler et réconforter, de larges crevasses sanguinolentes brûlant son front et ses mains comme des flammes de passion, elle se tenait penchée devant le lépreux son ami, lui montrant les splendeurs du matin et les barques lointaines pareilles à de blanches fleurs jaillies en mer.
L'homme regardait, sa poitrine blessée se soulevait avec peine, et un horrible ulcère béant, tout dégoûtant d'un liquide
rougeâtre et infect, laissait voir à nu le fond de sa gorge. Et cependant, en cet excès de misère, l'exubérante joie de la nature semblait revivre aussi et triompher en leur cœur : car leurs yeux que les fièvres et les douleurs avaient profondément rentrés en leurs orbites, s'allumaient aux lumières de fête du ciel et de la mer et leur visage penché l'un vers l'autre brillait d'un si saint et sublime amour, qu'ils en étaient transfigurés et que le prince en oubliait l'horrible mal pour ne plus voir et admirer que cette divine expression d'amour céleste.
" Pauvres gens, dit le roi, tout saisi d'amour et de pitié, quel terrible fléau vous a frappés et comment vivez-vous ici sans nulle ressource et sans nulle assistance ? "
" Seigneur, dit la femme, permets que je réponde pour mon ami que le mal a rendu muet et je satisferai ta demande. Nous habitions naguères une ville riche et opulente dont nos pères étaient les seigneurs. Et nos familles, les premières de la ville, étaient divisées par leur orgueil et par leur jalousie et se haïssaient l'une l'autre. Tous deux on nous avait élevés dans le mépris et la haine de la famille rivale et nous nous en voulions sans nous connaître. Mais un matin béni, un jour radieux et pur comme celui qui maintenant se lève et nous éclaire, nous nous vîmes au détour d'une rue, nos yeux plongèrent en nos yeux, et dans nos yeux trouvèrent le chemin de nos cœurs ; l'amour y remplaça une inconsciente haine, et de ce seul regard nos cœurs délivrés s'élurent et s'unirent d'une éternelle tendresse ; car nous nous sommes aimés depuis ce jour comme nous nous aimons aujourd'hui.
Nous ne nous étions plus revus et la joie de notre vie transfigurée gonflait nos cœurs, quand une nouvelle terrible vint jeter la consternation par toute la ville et troubler la sereine quiétude de notre amour. Des pèlerins récemment arrivés de Terre sainte avaient apporté avec eux la lèpre horrible et le mal avait déjà gagné de pieux citoyens qui, insoucieux du danger, avaient voulu aller les visiter. Ix mal se propageait avec rapidité et chaque jour de funèbres cortèges s'avançant vers l'église et les léproseries, jetaient la terreur dans les rues. Et jour et nuit je priais pour que mon ami fût sauvé et que le ciel lui épargnât l'horrible fléau. Le bruit des cloches sonnant quotidiennement le glas des morts, faisait trembler notre maison adossée à l'église et m'épouvantait. Car chaque jour, lefront anxieusement collé aux vitres, je tremblais par l'affreuse crainte de voir mon ami marcher à son tour vers l'église, dans
l'effrayant et noir cortège des malheureux lépreux. Et j'imaginai la nuit de cruels tourments, de longues mortifications pour rendre mes prières plus efficaces. Mais Dieu qui sait tout, qui prévoit tout, qui voyait dans ce mal notre bonheur constant pour toujours assuré, voulut bien ne pas les entendre, et tant que ma langue pourra remuer en ma bouche, je l'en remercierai et dirai ses louanges pour ne m'avoir point alors exaucée.
Car un matin les cloches sonnèrent plus fort que jamais, et la maison tout entière tremblait, mais je tremblais plus fort que la maison ; et dans l'église les orgues puissantes ronflèrent, faisant vibrer et prier les pierres elles-mêmes. Bientôt des voix répondirent du dehors ; de lentes, monotones et basses psalmodies, de sourdes litanies se firent entendre, qui semblaient récitées par tout un peuple ; un bruit confus de pas se rapprochait, rj'thmé par les chants lugubres et le grincement redouté des cliquettes et des crécelles. Devant le sinistre cortège les passants s'écartaient frappés de terreur ou se réfugiaient à la hâte dans les maisons. Des bannières parurent voilées de crêpe devant l'église, et des croix portées par deux longues files de pénitents, vêtus de robes de bure, la tête recouverte de noires cagoules. D'autres suivaient, chantant les psaumes, agitant les mortelles crécelles et récitant des litanies, tandis que devant les prêtres en prière, comme une suprême imploration, des enfants élevaient des croix processionnelles dont l'or brillant flamboyait dans l'air comme une dernière espérance de vie.
Et suivant pieds nus son propre cortège mortuaire, le lépreux venait le dernier, portant lui-même son deuil en sa robe noire, le visage recouvert d'un capuchon de même couleur. Comme un aveugle il marchait, écartant du geste des passants imaginaires, et tout son corps était secoué de grands sanglots. Et comme à la suite des prêtres il montait les degrés du parvis, d'un geste brusque il rejeta le capuchon qui lui recouvrait la tête, et je vois et je sens encore maintenant l'adieu muet, désespéré que m'envoyèrent ses yeux, ses pauvres chers yeux gonflés de larmes, qui me cherchaient à ma fenêtre.
Et quand je l'eus reconnu, il me sembla que mon cœur se fendait, que des flammes ardentes brûlaient mes yeux, que des fers me transperçaient le corps et je tombai à demi morte avec l'afireuse image de mon ami victime du fléau brûlant mes yeux.
On le mena dans le chœur, on chanta sur lui l'office des morts, et dans la fumée de l'encens le Dies irœ monta solennel et désespéré. Les orgues en ronflant planèrent, et tout le peuple agenouillé, de ses lèvres tremblantes et convulsées d'angoisses, récitait des litanies. J'entendais tout cela comme en un affreux cauchemar, et je ne pouvais faire un mouvement. Quand je revins à moi, les sons de l'orgue mouraient aux voûtes de l'église, l'office finissait et le prêtre, en lui donnant le voile, la panetière et les cliquettes, avait adressé au lépreux l'admonestation dernière, lui rappelant qu'il était mort pour le monde et qu'il ne devait plus désormais vivre que pour Dieu. Et la foule s'écoulait maintenant frappée d'horreur sur le passage du lépreux, et comme aveuglé par son malheur, écartant le malheur des autres, il marchait les bras levés, perdu, égaré dans les ténèbres de sa misère. Et comme il s'était arrêté tremblant au seuil de cette église, dont les portes, les dernières qui fussent entr'ouvertes pour lui, venaient de se refermer avec un fracas terrible, la pitié de Dieu me saisit et me transporta ; je courus, je volai vers lui et me précipitant dans ses bras à l'horreur de tous ceux qui étaient présents, de tout mon cœur je l'embrassai et baisai sa bouche bienaimée, et ainsi partageai son sort, et fut séparée avec lui du reste des vivants.
Tournant le dos aux villes, nous marchâmes et parvînmes jusqu'ici où Dieu semblait avoir disposé ce frêle abri de planches pour nous recevoir. Et dans ce royaume solitaire des dunes, nous avons vécu bienheureux, notre amour augmentant dans toutes nos souffrances, et la souffrance s'étant changée en joie de souffrir pour mériter un pareil amour. Et pour lui et pour moi je loue Dieu et humblement le remercie et lui rends grâces, qui a bien voulu nous laisser jouir de l'absolu bonheur de notre amour, qui nous a donné cet amour, qui l'a nourri de mes craintes et de mes angoisses, qui l'a fortifié de nos souffrances, qui l'a rendu complet, parfait, impérissable ; qui nous a donné d'être entièrement l'un à l'autre, et nous a fait aimer toutes les choses qui vivent et meurent en la nature, qui nous a fait comprendre la beauté du matin, la majesté des soirs, la splendeur des nuages, la magie des fleurs fraîches écloses et des perles de la rosée ; qui nous a fait aimer la mer immense éternellement changeante, le chant des oiseaux, les soupirs du vent, tout ce que nous voyons, tout ce que nous entendons, nous donnant de 41 o
retrouver et de chérir notre amour dans l'amour de toutes ces choses.
Cependant, nous nous affaiblissons chaque jour et comme une flamme nous consumons lentement, mais nous marchons sans crainte vers la mort et nous l'accepterons avec joie comme nous avons accepté avec joie cette vie, car au fond de nos cœurs, nous savons, que ni les souffrances de la vie, ni l'éternité de la mort jamais ne pourront nous séparer, et que pour l'éternité aussi nos âmes sont unies. Et quand mon ami sera mort, si tant est qu'il doive mourir avant moi comme nous le croyons, je collerai une dernière fois mes lèvres aux siennes, et ma bouche ne quittera la sienne que froide, glacée et muette pour les vivants. Par la miséricorde infinie de Dieu nous nous endormirons comme nous avons vécu, dans l'exaucement parfait de notre amour, et une fois encore il nous sera donné de partir ensemble pour de nouveaux pays qu'on dit sans souffrances et d'éternelle bénédiction, quoique mon faible esprit n'en puisse concevoir de plus beau, de plus saintement et purement béni que celui où nous vivons maintenant.
Mais pour toi, cher seigneur, beau prince que des parents bénis doivent avoir enfanté, n'approche point de nous, et chargé de toutes nos bénédictions, assuré d'une place dans nos prières et dans nos cœurs pour la pitié que tu nous a montrée, poursuis heureusement ta route; et prends bien soin de marcher contre le vent, car tu pourrais toi aussi être frappé de notre mal, et que dirait alors la noble et belle fiancée que Dieu te garde ? "
" Que Dieu me garde, dit le roi se réveillant. Ma noble et belle fiancée, où donc est-elle, ciel inclément, anges du ciel, saints du ciel, Jésus, Jésus et vous, Madone, le pur bonheur, le saint bonheur de ces pauvres lépreux bienheureux me serat-il donné jamais ? "