À MADAME ANNIE TOOROP
Agnès ! Agnès ! musicale douceur et charme de prononcer son nom à haute voix : Agnès, nom faible et fin comme le bruissement du vent dans les feuillages, faible comme un soufile, fin comme un relent d'ambre, nom discret et nerveux, bizarre, que l'on semblait avoir exprès choisi pour elle, et qui, mieux que tous les portraits, m'évoque sa chère, étrange et douce image, vague vision indécise et grise, surnaturelle apparition flottant dans un nimbe de lumière argentée, au travers de mes souvenirs et dans l'amour de mes rêves.
Elle était grande et mince et habituellement vêtue de robes sombres. Son col blanc s'entourait frileusement d'un grand boa de fourrure noire, qu'elle avait coutume de garder 'même dans la maison. Ses mains longues et fines étaient chargées de bagues précieuses qu'elle s'amusait à faire tourner des heures entières, assise en ce salon frais, aux persiennes toujours closes, aux murs tendus de jaune mousseline des Indes, où les gazouillements et les rires jeunes de ses sœurs faisaient un si violent contraste avec son visage sérieux et calme et l'obstiné silence de ses réflexions. Son teint était plutôt pâle,
mais il brillait parfois d'un éclat singulier, comme si des lueurs intérieures l'eussent éclairé. Comme une fleur, sa bouche s'ouvrait grande et rouge en ce visage pâle, comme une fleur et comme une blessure. Mais ce qui caractérisait l'étrangeté de sa personne, c'était ses yeux, ses yeux surtout, qu'elle avait très grands, profondément enfoncés, humides et bruns, mélange de tendresses et d'inquiétudes, ses yeux fiers, ses yeux volontaires et comme étonnés que d'autres yeux osassent fixer ses yeux.
Elle parlait peu et rarement, mais jamais je n'oublierai le son de sa voix. Il me semble l'entendre encore maintenant, comme toujours d'ailleurs lorsque j'évoque son souvenir. Elle était grave et douce, sa voix, et sonore parfois, et parfois voilée, sombre et rauque parfois, et toujours triste et semblant lasse.
Hélas ! que ne puis-je dire l'impression qu'elle me faisait, cette voix profonde en ce corps frêle ? Elle me bouleversait tout d'abord, et chaque parole tombée de sa bouche me donnait des secousses pareilles à des secousses électriques ; j'étais énervé, meurtri, tourmenté, oppressé ; il me semblait, à l'entendre, que quelque affreux secret m'étouffait que je n'aurais su dire : il m.e semblait que toutes les fautes par moi commises s'insurgeaient en moi, impérieuses, et me commandaient de fuir sa présence à Elle qui m'apparaissait alors comme illuminée et transfigurée par la seule magie de sa voix. Mais je restais, et j'étais pourtant peu à peu rasséréné, tranquillisé, apaisé, meilleur, écoutant avec une joie et un ravissement sans bornes, tomber une à une les notes harmonieusement graves de sa voix, plus belle et douce que toutes les musiques. Il me semblait, à l'entendre, tout voir, tout comprendre, et les choses les plus mystérieuses et les plus cachées semblaient tout à coup radieusement claires à mon esprit, quand elles étaient dites ou lues par sa voix.
Sa voix ! J'yentendais les accords parfaits, longtemps traînés, des orgues sonores en les églises gothiques, bleuâtres de l'encens brûle. J'y voyais les saints paysages, bleus et blancs, les champs profonds et sombres émaillés de fleurs vives, et les forêts immenses, ombre et silence, au dessus desquelles planait l'immobile sérénité des anges, les ailes larges étendues.
J'y voyais les ciels nocturnes, longs voiles profonds de pur a.tur, d'or constellés, gemmés d'émeraude, les contours clairs et le chant des rivières au clair de lune, et la plainte sourde
des eaux incessamment secouées jusqu'en les rivages de la mer.
Douleur et joie, mélange de tristesse et d'amertume, et pourtant calme bonheur à me souvenir de notre dernière entrevue. C'était un jour d'octobre froid, pluvieux, avec un grand ciel gris d'une incomparable tristesse, jour très silencieux où les bruits semblaient s'apaiser pour laisser flotter et rêver à son aise une longue Mélancolie ; jour très pâle, silencieux, bercé du bruit léger des feuilles jaunies tombées des arbres, chassées, chassées sur le sable fin des allées, tourbillonnant, desséchées aux sombres carrefours du parc, comme une ronde de petites âmes mortes, le soir, dans la forêt d'or.
Le jour tombait lorsque j'entrai dans le port. Au ciel, couleur de cendre, s'amoncelaient et passaient rapides de grands et lourds nuages. Un vent violent soufflait qui faisait se gonfler et claquer brusquement les voiles tendues des bateaux. Des lanternes et des feux de couleur s'allumaient sur les jetées comme aux mâts du navire. Les adieux étaient faits, et je regardais attristé la foule qui se massait sur les quais cherchant quelqu'un que je n'y pouvais découvrir, quand tout à coup une force intérieure, une pensée soudaine me fit me retourner brusquement. Tout au bout, tout au bout de la jetée, sur un petit tréteau de bois d'où l'on pouvait voir plus longtemps arriver et partir les navires, à cette place qu'elle affectionnait, Elle se tenait seule, toute droite, adossée à un poteau, la main devant les yeux pour mieux voir les derniers apprêts du navire. Les vagues furieuses montaient par dessus les bords de la jetée et venaient s'étendre et mourir à ses pieds, éclatant et mobile trône d'écume frémissante, tandis que derrière elle se pressaient plus rapides au ciel les nuages.
Sourdement, le vapeur sifila tout à coup, les hélices battirent l'eau, je passai devant l'endroit où elle se tenait. Elle ne fit pas un geste et son visage même resta impassible, mais ses yeux seuls, inoubliables, se fixèrent une dernière fois sur moi, ses yeux troublants, mystérieux, ses yeux qui semblaient contenir son cœur et tous les cœurs, ses yeux, havres de sûreté, phares tutélaires berçant et guidant à travers sa course le navire, étoiles de salut, éternellement fixant depuis mon âme à travers mes yeux.
Sa silhouette se perdit dans le brouillard et le crépuscule,
et sur mes yeux comme sur mon cœur tomba le lourd manteau de la nuit. Mais, depuis lors, toujours je la revois et m'en souviens. Je la revois debout, pareille à une statue dominant la mer, ses pieds calmes posés sur la couronne des vagues frémissantes, son front pur brillant dans une guirlande de nuages d'automne, surtout comme des feux consumant son pâle et grave visage, ses beaux yeux passionnés, aimants, profonds, mystérieux et grands comme la mer qu'ils contemplaient.