LES SIRÈNES
La nuit. Passent très lents, au clair ciel de printemps les albes et grands nuages éblouissants, en leurs masses lourdes arrondies porteurs de vagues visions aux formes démesurées ; torses énormes, bras et jambes musclés, masques farouches aux longues barbes ruisselantes, incertaines, changeantes visions évocatrices de la silencieuse et grande armée des blancs géants, marchant à l'assaut du Walhall. La terre repose, reflétant les pâleurs du ciel, et sur les prairies bleues adoucies, la rosée resplendit en perles brillantes, aux tiges des herbes endormies. Au travers les champs et les prés, le vieux Rhin coule, étalant dans la nuit, la large bande de ses eaux vertes et claires. Dans les flots glissent et se mirent les nuages, les profonds lacs d'azur céleste et le pâle croissant de la lune, bercé, élargi dans l'eau, suivant l'ondulant mouvement des flots, qui s'écoulent rapides, et chantent et se plaignent, et tendrement murmurent en s'enfuyant.
Au loin, dort la ville gothique, grise et bleue vaguement, avec les lignes indécises des maisons et des monuments, les rouges lumières vacillantes qui brûlent au sommet des tours, les murs noirs et durs du vieux château royal avec ses ponts levis planant au dessus des abîmes, et dominant tout, la flèche hautaine de la cathédrale, s'élançant fièrement et s'effilant sur les neiges du ciel.
Pas un bruit. On n'entend que de temps à autre la voix grave et lourde de l'horloge de fer, proclamant lentement les heures sur la ville assoupie et le vague attirant murmure des flots qui s'élèvent et s'abaissent et glissent et s'éloignent infatigables vers d'autres contrées. Les blancs nuages passent plus lents au ciel et doucement se séparent et s'arrêtent, découvrant en une échancrure le pur azur au milieu duquel
veille une lune recourbée, telle une galère d'or en un lac immobile, entouré de montagnes de neige.
Ou la route blanche se perd là-bas dans la nuit, le bruit répété des pas d'un cheval, en même temps que les sons joyeux, lointains, d'un refrain chanté par la voix d'un jeune homme ; rapidement, il se rapproche suivant la route et bientôt arrive auprès du fleuve. C'est un chevalier guerrier, d'une armure d'acier revêtu et qui chante à la joie de revoir tantôt sa ville chérie, sa maison et ses gens, et la fière dame, son amie, dont les doux yeux ont tant pleuré, quand il s'en alla pour la guerre. Il a relevé la visière de son heaume, découvrant son jeune visage, et un grand oiseau de fer étend ses ailes au cimier de son casque et semble voler par dessus lui, quand il chevauche. Et voici que le chevalier a laissé tomber sa chanson ; il a saisi la corne d'ivoire appendue à son col et gaiement sonne la claire fanfare qui vibre et longuement là-bas résonne contre les hauts remparts.
Mais quoi donc alors en la rivière ? Le jeune homme arrête son cheval au bord du fleuve et pour mieux voir, abrite les yeux de sa main lourde, gantée de fer. Aux clairs éclats du cor sonnant d'or, s'agitent et se gonflent les eaux au milieu du fleuve. Elles tournent et bouillonnent, s'entr'ouvrent et soudain apparaissent les trois sirènes, filles du Rhin, enlacées. Elles nagent et glissent, idéales en les eaux claires qui ruissellent en innombrables gouttelettes sur leur éclatante poitrine et passent au travers de leur brune chevelure, sans la mouiller. Les tournoyants battements convulsifs de leur queue écaillée font écumer et blanchir les eaux qui semblent les suivre et les vêtir d'un étonnant tourbillon de neige. Leurs grands yeux brillent, leurs lèvres rouges sourient, et leurs cheveux bruns flottent dénoués, parés de larges fleurs incarnadines. Et légères, elles plongent au travers des flots clairs, et fendent rapides l'eau limpide qui s'amollit et frémit au baiser fugitif de leurs seins provocants, et douce, s'adoucit aux molles caresses de leurs croupes. Elles rient ; et les perles de leur rire, brillent et s'égrènent, et font comme une cascade cristalline, bientôt mêlée, évanouie en le doux frémissement des flots. Elles s'approchent et s'éloignent et de nouveau s'élancent, et baisent chaque vague qui passe, se cherchent et se baisent entre elles ; l'une d'elles chante :
" Gai chevalier, viens, viens vers nous, les flots s'entr'ouvrent devant toi ; viens te reposer en nos bras, t'enivrer des
caresses des eaux silencieuses, te jouer dans les flots, glisser entre les ondes, t'assoupir et rêver avec nous des étoiles et des fleurs radieuses, jaillies du pâle sable d'or, et qui brillent au nocturne jardin des sirènes.
" Retiens nos chants, beau chevalier, vois au fond des eaux les richesses, les palais verts de la Reine avec les rougeâtres rubis tournant, saignants aux sommets sveltes des tourelles ; les portes frêles d'émeraude de dauphins noirs défendues, les parcs alanguis transparents et bleus, où tremblent et serpentent les rivières opalines, et les vagues forêts profondes sous lesquelles passent et glissent inquiètes les ondines.
" Ah ! viens, fends les flots, hâte-toi jusqu'à nous ; nos bras amoureux t'entoureront de guirlandes, plus suaves que la fleur des jacinthes, et nos corps souples s'enrouleront autour de ton corps fatigué, le berçant et l'exaltant d'inespérés délices ; dans nos yeux bleus tu verras les cieux bienheureux, le rêve des lunes qui s'y reflète et les profonds abîmes des jouissances. A passer au travers de nos cheveux, le vent se parfume et laisse flotter autour de nous les capiteux parfums troublant les sens. Au contact de jeunes lèvres frémissent et brûlent nos lèvres rouges et chaudes, et l'amertume délicieuse de nos bouches insidieuses verse l'oubli des choses les plus chères.
" Ah ! viens donc, viens fêter et fleurir ta jeunesse aux charmes de nos blanches poitrines, laisse tes yeux langoureux s'égarer dans nos yeux, ta bouche avide et chaude se coller à nos bouches ; vois les flots se presser et ghsser amoureux autour de nous, les eaux jalouses et douces qui frôlent et baisent au passage nos seins jeunes et droits, et s'écoulent à regret de nos corps en scintillantes gouttelettes diamantines. Prends-nous donc, enlace-nous ; sur notre passage se dressent et s'ouvrent les fleurs solitaires, et les dragons de flamme, gardiens des royaumes, ont pleuré de désir en nous voyant ; à notre possession le cœur se dilate, les yeux s'agrandissent, la poitrine se gonfle de voluptés inconnues et l'on défaille sous l'étourdissante douceur de nos parfaits enlacements."
L'eau a soudain jailli sous le sabot du coursier noir ; mais l'animal s'effare et recule devant le vide. Eperdu le jeune homme a sauté à bas de son cheval et les bras en avant tendus impétueusement s'engage en le fleuve ; mais alors il s'arrête lui aussi et demeure immobile. Là-bas là-bas, la voix rauque de l'horloge de fer sonnant fatalement minuit sur la
ville endormie, un silence, et la plainte du veilleur dans sa corne.
Aux premiers sons des cloches de la cathédrale, les sirènes se sont évanouies, leur corps s'est tout à coup fondu dans l'eau qui tourbillone encore, écume et fuit rapide emportant au loin, les rouges fleurs de leur chevelure. Et longtemps encore, il écoute anxieux, le cri désespéré qu'exhalèrent leurs lèvres en disparaissant.
Le chevalier se signe soudain ; après une courte prière aux saints ses patrons, il remonte en selle, et rêveusement, chevauche vers la ville.