‹ Poèmes tragiquesChapitre 30 sur 69 · LA BÊTE ÉCARLATE · texte numérisé non relu

LA BÊTE ÉCARLATE

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L'Homme, une nuit, parmi hi ronce et les graviers, Veillait et méditait sous les noirs oliviers. Au del;\ du Qidrôn pierreux et des piscines De Siloa. Le long des rugueuses racines. Les Onze, çà et là, dormaient profondément. Et le vent du désert soufflait un râlement Lamentable, et la nuit lugubre en était pleine. Et l'Homme, enveloppé de sa robe de laine, Immobile, adossé contre un roc^ oublieux Des ténèbres, songeait, une main sur les yeux.

Or, l'Esprit l'emporta dans le ciel solitaire.

Et, brusquement, il vit la face de la terre

Et les mille soleils des temps prédestinés.

Et connut que les jours de son rêve étaient nés :

lyé POÈMES TRAGIQUES.

Un vaste remuement de choses séculaires, Une écume de bruits, de sanglots, de colères, Heurtant, engloutissant par bonds prodigieux Les vieilles nations, leur génie et leurs Dieux, Comme, aux flots débordés de l'antique Déluge, La jeune humanité, moins l'Arche du refuge; Puis, un fourmillement convulsif, un concert De cris rauques, qui roule aux sables du désert; Des spectres de famine accroupis dans les antres, De leurs bras décharnés serrant leurs maigres ventres. Hâves, hagards, haineux et rongés de remords, Epouvantés de vivre autant que d'être morts. Hachés de coups de fouet, et la chair haletante Des lubriques désirs d'une éternelle attente. Martyrs injurieux dont le rêve hébété Blasphème la lumière et maudit la beauté!

Et l'Homme, du milieu de la Ruine immense, De ces longs hurlements de rage et de démence Que traversait le rire insulteur des démons. Vit croître, se dresser, grandir entre sept Monts, Telle que la Chimère et l'Hydre, ses aïeules. Une Bête écarlate, ayant dix mille gueules. Qui dilatait sur les continents et la mer L'arsenal monstrueux de ses grijffes de fer.

Un triple diadème enserrait chaque tête De cette somptueuse et formidable Bête.

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Une robe cDuIciir de feu inOlc* de sang

Pendait ;\ larges plis de son r;U)Ie puissant,

Ses yeux aigus plongeaient îi tous les bouts du monde,

lit, dans un bilillcment, chaque gueule profonde

Vomissait sur la terre, en épais tourbillons,

Des hommes revêtus de pourpre ou de haillons.

Portant couronne et sceptre, ou l'épée, ou la crosse,

Et tous ayant, gravée au front, l'image atroce

Des deux poutres en croix où, liés par les mains,

Agonisent, pendus, les Esclaves romains.

Et les Fils de la Bête, ou rampants, ou farouches. Allaient, couraient, crevant les yeux, cousant les bouches, Tantôt pleins de fureur, comme les loups des bois Qiie pourchassent la soif et la faim, et, parfois, Semblables aux renards, peste des bergeries, Qui se glissent, furtifs, aux nocturnes tueries. Et, dans les cachots sourds, les chevalets sacrés Membre à membre broyaient les hommes massacrés. Vénérable au troupeau des victimes serviles, L'Extermination fluichait tètes et villes; Et les bûchers flambaient, multipliés, dans l'air Fétide, consumant la pensée et la chair De ceux qui, de l'antique Isis levant les voiles. Emportaient l'àme humaine au delà des étoiles! Et tous ces tourmenteurs par la Bête vomis Poursuivaient jusqu'aux morts dans la tombe endormis; Gorgés, mais non repus, de vivante pâture,

Ils se ruaient, hideux, sur cette pourriture, Et s'entre-déchiraient enfin, faute de mieux!

Et la Bête rugit de triomphe, et les cieux S'emplirent lentement de ténèbres épaisses. Tout astre s'éteignit, et toutes les espèces Moururent, et la terre, en cendre, s'en alla Dans le vide, et plus rien ne fut de tout cela.

Et l'Homme, hors du temps et hors de l'étendue,

De l'œil intérieur de son âme éperdue

Vit s'élargir un gouffre où, sur des grils ardents.

Avec des bonds, des cris, des grincements de dents.

Les générations se tordaient, enflammées.

Toujours vives, cuisant et jamais consumées.

Races de tout pays et de tout siècle, vieux

Et jeunes, et petits enfants, frais et joyeux,

A peine ayant déclos leurs naïves paupières,

Et qui, dans les bouillons torrides des chaudières,

Montaient et descendaient épouvantablement,

Parce qu'ils étaient morts avant le Sacrement!

Et l'Homme, en un beau lieu d'ineffables délices,

Vit de rares Elus penchés sur ces supplices.

Le front illuminé de leurs nimbes bénis.

Qui contemplaient d'en haut ces tourments infinis.

Jouissant d'autant plus de leur bonheur subHme

Que plus d'horreur montait de l'exécrable abîme!

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lu ri loinnic s'éveilla de son rôvc, muet, lliletant et livide, l't tout son corps suait D'angoisse et de dégoût devant cette gélicnne HftVoyable, ces flots de sang et cette haine, Ces siècles de douleurs, ces peuples abêtis, Et ce Monstre écarlatc, et ces démons sortis Des gueules dont chacune en rugissant le nomme, Va cette éternité de tortures! lit l'Homme, S'abattant contre terre avec un grand soupir. Désespéra du monde, et désira mourir.

Et, non loin, hors des murs de Tsiôn haute et sombre, La torciic de Judas étincela dans l'ombre!

LE

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