LÉVRIER DE MAGNUS
Le Lévrier de j[C(i!^iiiis
Certes, le duc Magnus est fort comme un vieux chêne, Mais sa barbe est très blanche, il a quatre-vingts ans Et songe quelquefois que son heure est prochaine.
Droit dans sa gonne, avec son collier de besans Et la bande de cuir où pend la courte dague, A travers la grand'salle il marche à pas pesants.
Son front chauve est haché de rides, son œil vague Regarde sans rien voir. Sur un des doigts osseux Une opale larmoie au chaton d'une bague.
184 POÈMES TKAGIQUES.
Hâlé par de lointains soleils, il est de ceux Que, jadis, le César Souabe à barbe rousse Emmena pour aider aux Chrétiens angoisseux.
Il eut, en ce temps-là, mille vassaux en trousse. Serfs et soudards, bandits de la plaine et du Rhin, Son cri de guerre étant : Sus! Oncques ne rebrousse I
Tous étaient gens de sac et de corde et sans frein,
Assoiffés du butin des villes merveilleuses
Aux toits d'or, aux pavés d'argent, aux murs d'airain.
Rêvant meurtre et pillage et nuits luxurieuses, Casqués du morion, lance au poing, cotte au flanc, Ils l'ont suivi dans ses aventures pieuses.
Sur la route, à travers les royaumes, brûlant Et saccageant, mettant à mal les belles Juives, Ils ont rôti les Juifs couchés au gril sanglant.
Aux exécrations des bouches convulsives ,
Ils répondaient avec les rires de l'Enfer,
Et leurs dagues gravaient la croix dans les chairs vives.
Puis, ils ont vu Bj'zance et l'éclatante mer. Et meurtri le sein blanc des Idoles divines Sous les coups qu'assénaient leurs gantelets de fer.
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l'inrm, ivres déjà de saiii; et de rapines,
\'ers le Sépulcre saint, sans plus tourner le dos,
Ils se sont enfoncés aux terres Sarrasincs.
Mais lièvre, soif, bataille et marches sans repos
Ont si bien travaillé par l'Orient vorace,
Qu'ils sont tous morts, semant les chemins do leurs os.
Pour lui, dur et robuste et lort têtu de race, L'armée en désarroi, demeura, seul des siens. Ht le sable, au désert, ensevelit sa trace.
Ses proches, ses amis, ses serviteurs anciens Ont vécu, sans espoir que le temps le ramène. Le croyant trépassé chez les peuples païens.
Ils dorment au tombeau, las d'une attente vaine;
Et la ronce et l'ortie ont obstrué depuis
Les coteaux et les champs de l'antique domaine.
Les fossés sont à sec, l'eau stagnante des puits Décroît. Sans révéler rien de ses destinées, Aux monotones jours ont succédé les nuits.
Mystérieusement, après soixante années.
Le voici reparu sur les coteaux du Rhin D'où, jeune, il déploya ses ailes déchaînées
l86 POÈMES TRAGIQUES.
Il n'est point revenu, pauvre, la corde au rein. Avec l'humble bourdon et les blancs coquillages^ Par les routes, pieds nus, tel qu'un vieux pèlerin.
On n'a point vu passer de somptueux bagages Escortés de captifs faits aux peuples maudits Cheminant et ployant sous le poids des pillages.
Mais, une nuit, des serts, du fond de leurs taudis, Derrière la muraille hier déserte encore Ont vu luire des feux, de leurs yeux interdits.
Quand, comment et par où, revint-il? On l'ignore. C'est bien lui cependant, sur le sombre rocher Qui le verra mourir et qui vit son aurore.
Les moines ni les clercs n'osent plus l'approcher; Aux cavités de la chapelle centenaire L'orfraie et le hibou, seuls, sont venus nicher.
Il vit Icà désormais, sur le haut de son aire, Dans le donjon moussu qu'ont noirci tour à tour Les hivers, les étés, la pluie et le tonnerre.
Et derrière les murs lézardés de la tour
Il a, pour compagnons de sa vieillesse impie,
Trois Sarrasins muets ramenés au retour.